Mathieu Latulippe Welcome to fabulous paradise lost, 2014.
Photo : permission de l’artiste | courtesy of the artist
L’exposition Retour à Paradise Lost1 1  - Mathieu Latulippe, Retour à Paradise Lost, Optica, un centre d’art contemporain, du 17 mai au 28 juin 2014.  de Mathieu Latulippe peut, à certains égards, sembler une invitation à constater la présence de reliquats de la tradition chrétienne dans la conception du monde des Québécois. Dans le contexte des débats sur la véritable place de la laïcité dans la société québécoise contemporaine, une telle initiative pourrait s’avérer fort opportune. Cependant, rien n’indique clairement que la démarche de Latulippe s’inscrive dans ce contexte, voire qu’elle incite à renouer avec le patrimoine religieux. Même si le titre de l’exposition nous invite à réfléchir à la place qu’occupent certaines notions religieuses dans l’imaginaire culturel, il ne s’agit pas, en favorisant les associations entre le paradis et l’idée de la chute, du rachat, de la culpabilité et de l’Apocalypse, d’établir une sorte d’inventaire des concepts et des figures sacrées que peut sous-tendre cette présentation du travail récent de l’artiste. Il nous semble plus pertinent de nous interroger sur le sens du terme « retour » dans cet intitulé. 
Mathieu Latulippe
sans titre [godzilla – 1998], 2013.
Photo : permission de l’artiste | courtesy of the artist

Si nous pouvons vraisemblablement penser qu’il s’agit, dans cette exposition, de remettre les pieds dans le jardin d’Éden, nous constatons, dès que nous entrons dans la salle, qu’il n’en est rien. À la vue de l’imposant Shit Happens # 1, droit devant, ou de Welcome to Fabulous Paradise Lost, à notre gauche, nous comprenons que le paradis en question est d’une autre substance, probablement plus allusive, plus conceptuelle. D’ailleurs, en observant cette dernière œuvre au graphisme et au lettrage typiques des enseignes de motel, nous saisissons que Latulippe nous incite à prendre la route pour un voyage dont la destination ne se dessine pas encore clairement. D’évidence, il s’agit moins de remettre les pieds dans des lieux jadis connus que de traverser des univers fascinants et troublants. Ceux-ci prennent l’allure de mondes touchés par des catastrophes naturelles et techniques ou encore d’une nature au caractère sauvage, non domestiquée, pouvant aussi bien apparaitre comme un monde idéal qu’un lieu inquiétant, dégageant, la plupart du temps, une étrange impression de déjà-vu. Il convient peut-être de rappeler ici qu’en 2012, l’artiste a consacré une grande partie2 2 - Si l’on considère la liste des films répertoriés, c’est au minimum une centaine d’heures que l’artiste a consacrées au visionnement des films.  d’une résidence de création 3 3 - Il s’agit du programme croisé Résidence de recherche jeune création Montréal-Valence (France) entre Optica et art3. au visionnement de films de science-fiction et de la grande famille du cinéma fantastique et d’horreur, dans lesquels le motif de la fin du monde occupe une place de choix4 4 - Sur ce cinéma de fin du monde, voir Peter Szendy, L’Apocalypse cinéma. 2012 et autres fins du monde, s.l., Capricci, 2012. . Il a par la suite entrepris de classer les images types de la représentation de la nature qu’on trouve dans les productions de ce genre et de les colliger (160 photogrammes tirés de films), sans commentaire, dans Visions [Documents de recherche]. Ainsi, s’il n’y a rien de très exceptionnel à ce que nous trouvions, dans l’exposition, des reproductions de couchers de soleil tirés de ce type de films – soit Sans titre [Godzilla – 1998] et Sans titre [Jaws] –, ou un segment de la trame sonore de Night of the Living Dead (1968), l’impression que nous avons de reconnaitre certaines composantes des œuvres n’a rien d’exceptionnel non plus. D’ailleurs, la structure minimaliste blanche de Shit Happens # 1 entretient autant de liens formels avec celle sur laquelle se rassemblent les volatiles du film The Birds (1963), d’Alfred Hitchcock, qu’avec les structures modulaires de Sol Lewitt. Par ce recours à des films cultes, l’artiste nous donne à voir l’oscillation constante entre les notions de sublime et de terreur fascinante qui traversent son travail. 

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Cet article parait également dans le numéro 83 - Religions
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