Dans le documentaire canadien Reel Injun (2009), le cinéaste innu André Dudemaine déclare : « Je crois que le cinéma a été inventé pour filmer les Premières Nations1 1 - André Dudemaine, cité dans Neil Diamond, Reel Injun. On the trail of the Hollywood Indian, Canada, 2009, 86 min.. » Ce qui pourrait être pris pour une boutade est, d’un point de vue historique, parfaitement exact. En septembre 1894, W.K.L. Dickson tourne, à l’aide d’un kinétographe, Sioux Ghost Dance, Buffalo Dance et Indian War Council, les tout premiers films de l’histoire du cinéma, et ceux-ci mettent en scène des Sioux Lakotas ; en 1914, le photographe Edward S. Curtis se lance dans la réalisation du premier long métrage de fiction, In the Land of the Head Hunters, une grande fresque cinématographique de 65 minutes se déroulant chez les Kwakwaka’wakw d’avant le premier contact ; en 1922, Robert Flaherty réalise Nanook of the North, le premier documentaire de l’histoire du cinéma, qui entend restituer la vie d’un Inuit et de sa famille dans la région de la baie d’Hudson. Ce que montrent ces films des premiers temps du cinéma, c’est le fait que les Autochtones ne sont pas seulement un sujet de prédilection pour les spectacles, mais qu’ils génèrent leur propre forme de spectacularisation. Loin d’être une nouveauté, ce fait date des premiers voyages de Christophe Colomb, lequel ramena en Europe des Arawaks des Bahamas pour les montrer à la cour d’Espagne. Dès le 16e siècle, les Amérindiens sont ainsi exhibés en Europe dans des défilés, des cortèges, des tableaux vivants2 2 - Nanette Jacomijn Snoep, « Des Amérindiens, premiers “sauvages exhibés”, aux collections de “monstres” », dans Exhibitions. L’invention du sauvage, fascicule d’exposition, Paris, Beaux Arts éditions, p. 10-14.. Cette spectacularisation des Autochtones ne fera que s’intensifier avec les dispositifs de masse qui se mettent en place au cours du 19e siècle aux États-Unis et en Europe, et dont les deux exemples les plus connus sont l’Indian Gallery de George Catlin et le Wild West Show de Buffalo Bill.


Photo : walter willems, permission de l’artiste | courtesy of the artist
L’art actuel autochtone accorde de plus en plus d’importance à ce phénomène de spectacularisation de l’Indien, en cherchant à montrer systématiquement l’envers du décor : les spectacles de masse (expositions universelles et coloniales, défilés, cirques, premiers films…) avaient lieu au moment même où se mettaient en place des politiques d’assimilation et de désappropriation extrêmement répressives (l’Indian Removal Act et l’Indian Appropriation Act aux États-Unis, la Loi sur les Indiens au Canada). D’un côté, l’on mettait en scène à grande échelle ce que l’on s’employait, de l’autre, à faire disparaitre par tous les moyens.
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