David Claerbout, Shadow Piece, vue d’installation | installation view, Tel Aviv Museum of Art, Tel Aviv, 2012. Photo : Elad Sarig permission de | courtesy of the artist and galleries Yvon Lambert, Micheline Szwajcer, Johnen Galerie, and Rüdiger Schöttle
Publié d’abord en Allemagne puis dans toute l’Europe en 1814, Peter Schlemihl, un court récit écrit par Adalbert von Chamisso1 1  - Adalbert von Chamisso, Peter Schlemihl, précédé de « L’ombre et la vitesse » de Pierre Péju, Paris, José Corti, 1994., connut dès sa parution un succès foudroyant : pas moins de quatre-vingts éditions allemandes de l’ouvrage furent proposées entre 1814 et 1919 et à la première édition française succédèrent trente-trois rééditions. Le livre conte l’étrange histoire de Peter Schlemihl, personnage qui a cédé son ombre à un homme gris, image même du diable, en échange d’une fortune sans limites. Mais ne plus avoir d’ombre ne va pas sans tourments : mis à l’écart des hommes du fait de cette absence exceptionnelle, de cette singulière solitude qui produit de la solitude, ne pouvant sortir que la nuit pour ne pas exposer aux yeux de tous ce qui est devenu une infirmité, voire une tare, une malédiction, Schlemihl incarne tragiquement le malheur de l’ombre perdue, une sorte de déshumanisation sans recours qui guette celui qui ne laisse rien derrière lui, qui ne retient rien dans son sillage, et qui a impressionné, si ce n’est fasciné pendant des décennies, nombre de lecteurs. 
David Claerbout, Shadow Piece, captures vidéo | video stills, 2005.
Photos : permission de | courtesy of the artist and galleries Yvon Lambert, Micheline Szwajcer, Johnen Galerie, and Rüdiger Schöttle

Une telle infirmité ne saurait frapper les figures qui peuplent les œuvres de l’artiste belge David Claerbout, car il est chez lui une évidence qui se laisse explorer de film en film avec une remarquable constance, celle de l’absolue solidarité entre le corps de ses personnages et leur ombre portée, comme si l’un et l’autre ne pouvaient que se lier dans la loi de leur commune apparition – de leur commune présence, de leur indissociable existence –, lumineuse et nocturne à la fois. Une œuvre de 2005 au titre programmatique, Shadow Piece, expose cette condition d’une manière directe. À l’origine de cette vidéo en noir et blanc d’une trentaine de minutes, il y a une photo d’archive anonyme trouvée par Claerbout et prise depuis un escalier à l’intérieur d’un immeuble, exemple possible de cette architecture de verre célébrée par Paul Scheerbart2 2 - Paul Scheerbart, L’Architecture de verre, précédé de « La sobriété “barbare” de Paul Scheerbart » de Daniel Payot, Paris, Circé, 1995.. Elle montre l’entrée du bâtiment fermée par une série de portes en verre. Dans la vidéo, plusieurs personnes défilent derrière cette barrière transparente pour tenter de l’ouvrir, mais elles n’y parviennent pas. La source de lumière située dans leurs dos projette à l’intérieur de la structure construite leur ombre, seule forme et finalement seule matière – ténébreuse – capable de pénétrer cette manière de boite transparente. Ces taches de grisaille donnent aux personnages qui se succèdent toute leur présence, ils en sont comme la signature fluide et impalpable, mais suffisamment réelle aussi, suffisamment matérielle, pour briser les frontières de l’espace. Si la partie supérieure de la projection accueille le mouvement ininterrompu des figures qui semblent directement sortir d’un film américain des années 1950, la partie inférieure est statique, strictement photographique. On peut regarder cette œuvre à tout moment, l’observer et la quitter pour revenir ensuite, quand on le souhaite, la fixer du regard : cela n’a aucune importance, car cette vidéo, comme nombre de travaux de Claerbout, n’a ni début ni fin, elle est une pure expérience visuelle et temporelle qui expose une scène et non pas une histoire, un récit. Que nous montre cette « pièce d’ombre » ? Elle confirme d’abord que l’identité des figures est inséparable de la présence active de leur projection plane et ténébreuse dans l’espace, qu’il n’y a pas de vivant, même inventé par l’artiste, qui puisse se dispenser de la trace visible et spectrale de son double ombré, si bien que le personnage de Peter Schlemihl apparait ici plus incongru encore, plus impossible, que dans la réalité elle-même : l’ombre est ce qui participe de plain-pied et sans exception à ce qui fait que le sujet est un sujet, à ce qui fait d’un corps un corps, y compris lorsque la scène de son exposition est construite de toutes pièces. Elle donne aux êtres humains une présence pleine et entière dans l’image et elle donne à cette dernière son poids de réalité et de matérialité, elle conditionne la manifestation de sa durée plastique. Ainsi nombre de figures centrales dans les œuvres de Claerbout sont-elles ombrageuses, voire quasiment nocturnes. Dans Rocking Chair (2003), par exemple, une femme assoupie dans une chaise berçante est visible sur les deux écrans de la projection vidéo. Elle se tient dans l’ombre d’une pergola qui masque la partie supérieure de son visage tandis que, de dos, son ombre portée dessine au sol une flaque grise qui pose le décor face à nous. Dans Sections of a Happy Moment (2007), les six personnages (deux enfants et quatre adultes) qui composent la scène, captée moins en noir et blanc qu’en grisaille, ont des ombres qui les suivent fidèlement. Dans Study for a Portrait (Violetta) (2001), le visage d’une femme filmée en buste est sculpté par les ombres qui résultent d’une lumière venant de la droite de l’image. Dans Kindergarten Antonio Sant’Elia, 1932 (1998), tous les enfants qui jouent dans le jardin de leur école voient leurs ombres très allongées projetées au sol dans une lumière froide et quasiment crépusculaire. Et dans Bordeaux Piece (2004), un film qui dure près de quatorze heures, les ombres des trois personnages suivent la répétition d’une seule et même scène tout au long d’une journée, c’est-à-dire du lever au coucher du soleil. L’œuvre se compose en effet de plusieurs séquences tournées avec les mêmes acteurs selon un scénario unique. Chaque séquence se déroule à l’extérieur et à l’intérieur d’une maison à des moments différents du jour, si bien que les ombres des acteurs accompagnent visuellement le passage de la lumière, car celles-ci sont, comme dans un cadran solaire, des marqueurs temporels (« … le véritable enjeu de The Bordeaux Piece […] est de donner une forme à la durée au moyen de la lumière naturelle », explique l’artiste3 3 - Marie Muracciole, « Le bruit des images. Conversation avec David Claerbout », Les Cahiers du Musée national d’art moderne, no 94 (hiver 2005/2006), p. 126. ). Ainsi le lien chaque fois affirmé entre un corps et sa projection ombrée est-il pour Claerbout un des moyens qui contribuent à donner à la plupart de ses films une tonalité visuelle générale, une facture – une identité tout en grisaille que l’on pourrait aussi qualifier de graphique –, mais également à faire de ses œuvres de véritables objets temporels, et cela même si le temps y est parfois figé, même si tout semble s’y passer, comme dans Shadow Piece, dans une durée immobile. Car dans cette œuvre, comme Claerbout lui-même le dit, « les actions se succèdent, mais les ombres indiquent un temps qui ne passe pas », qui est là, visuellement palpable, comme dans un éternel surplace : « … c’est une composition numérique figée, une image photographique autonome. Là-dedans, les ombres apparaissent comme le squelette fixe de la composition, à l’opposé de leur statut d’indice du passage du temps », ajoute-t-il4 4 - Ibid., p. 134-135.. Et si Pamela M. Lee a pu diagnostiquer une phobie du temps dans l’art occidental des années 19605 5 - Pamela M. Lee, Chronophobia. On Time in the Art of the 1960s, Cambridge (Mass.) et Londres, MIT Press, 2006., la prégnance de l’ombre dans le travail de Claerbout est aussi une façon parmi d’autres, pour lui, à la différence donc d’une partie de l’art produit par ses ainés quelques décennies plus tôt (Jean Tinguely, Lygia Clark, Bridget Riley…), d’exprimer une passion pour le temps et ses manifestations visuelles, une passion pour la durée pure visible comme telle, fût-elle, comme dans Shadow Piece, immobile.

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Cet article parait également dans le numéro 81 - Avoir 30 ans
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