Photo : © Gio Sumbadze
La rénovation entendue comme volonté de transformer, d’améliorer ou de remettre en état prend, dans le contexte des pays de l’ex-bloc soviétique, un sens particulier. Depuis la chute de l’Union soviétique, un terrain permanent de reconstruction s’est ouvert. Entre transition et transformation, la rénovation, pareille à un grand chantier ouvrant droit à l’autodétermination, s’affirme à la fois comme un pari sur l’avenir et comme un désir de rompre avec le passé. Dans ce contexte, un vocabulaire spécifique, largement exploré par les artistes, s’est imposé pour désigner ses caractéristiques : « sighnaghisation1 1 - Désigne des rénovations urbaines de mauvaise qualité ou la transformation des centres historiques en quartiers d’affaires ou de tourisme au détriment de la vitalité urbaine ; typiques, par exemple, de la ville de Sighnaghi. », « bruxellisation », « dubaïsation », « euroremont »... Ces néologismes renvoient aux politiques d’urbanisation qui visent une modernisation radicale du cadre de vie, souvent au détriment des structures urbaines existantes et de leurs habitants. Les Géorgiens et les Arméniens parlent d’« euroremont » (« eurorénovation ») pour désigner un processus qui consiste à rénover l’habitat en prenant pour modèle incontournable la mode européenne, c’est-à-dire occidentale2 2 - Il peut s’agir, par exemple, de changer des fenêtres en bois par des fenêtres en plastique.. Sous couvert de rénovation, voire d’effacement des années soviétiques et de leur architecture caractéristique, les dirigeants actuels s’intéressent aussi aux quartiers historiques – qui ont traversé, intacts, l’ère soviétique – pour leur potentiel touristique. La question de la rénovation urbaine est au cœur des politiques d’occidentalisation de la Géorgie.
Les artistes sont eux aussi pris entre le désir d’effacer les traces du communisme et la nécessité de s’inscrire dans la modernité. De nombreux artistes occupent ainsi le terrain des opérations de rénovation3 3 - La commissaire Joanna Warsza a proposé de nombreuses actions-expositions qui explorent cette notion de rénovation dans le contexte des pays de l’ex-Union soviétique ou de l’Europe de l’Est.. Le collectif Bouillon Group4 4 - Composé de Vasil Macharadze, Zura Kikvadze, Temo Kartlelishvili, Katya Ketsbaia, Koka Kitiashvili, Lado Khartishvili et Natuka Vatsadze. s’est intéressé au quartier médiéval de Tbilissi, Betlemi, longtemps abandonné, qui fait aujourd’hui l’objet d’un projet de revitalisation urbaine5 5 - bilisi, Kala Betlemi Quarter Revitalisation Programme Report, 2000-2010.
http://icomos.org.ge/pdf/betlemi_project_report.pdf [consulté le 10 septembre 2013].. Betlemi est l’exemple même d’un quartier qui n’est pas encore entré dans une logique de bruxellisation. Sa caractéristique principale est d’être largement auto-organisé, aussi bien sur le plan architectural qu’économique. Le projet artistique global Betlemi Mikro Raioni6 6 - Organisé par ArtZone Poland/Tbilissi, 2009., en 2009, reprenait le mot d’ordre de Jean-Luc Godard : « Ne change rien pour que tout soit différent7 7 - Jean-Luc Godard, « Toutes les histoires », Histoire(s) du cinéma, 1988, France, Gaumont (DVD), 51 min.. » Il entreprenait de cartographier et de valoriser ce quartier non stigmatisé par les microrayons8 8 - Architecture typique de l’ère soviétique. soviétiques ni transformé par l’embourgeoisement. Dans ce cadre, une action-performance collective de trois jours, Apartment 4, de Bouillon Group prévoyait la démolition d’un appartement typique de l’ère communiste à laquelle tout le monde pouvait contribuer. Après avoir été meublé d’objets associés à l’époque soviétique, l’appartement et ses meubles furent donc réduits à un tas de gravats. L’action se voulait une métaphore de la démolition inévitable de l’héritage patrimonial géorgien9 9 - Lali Pertenava, « Domestic Resistance of Bouillon Group », dans Kamikaze Loggia, Tbilissi, Ministry of Culture and Monument Protection of Georgia, 2013, p. 39-42. Cette performance peut être perçue comme un appel au maintien du « faire soi-même » et au refus des eurorénovations (euroremont) qui uniformisent le patrimoine. Démonter, ou plutôt détruire, pour mieux « remonter » ; proposer un « remont », pour reprendre le terme utilisé en Union soviétique, pour désigner une « redécoration » qui ne serait ni à la mode européenne ni à la mode soviétique.
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