Compagnons du devoir  : les rénovations empiriques des frères Chapuisat

Bénédicte Ramade
Les Frères Chapuisat,
La résidence secondaire, Vercorin, Suisse, 2012.
Photo : Robert Hofer, permission des artistes | courtesy of the artists
Les frères Chapuisat ont taillé leur réputation dans le bois de construction et le béton, depuis dix ans qu’ils sont invités dans les centres d’art de leur mère patrie helvète, mais aussi en France (au Credac d’Ivry-sur-Seine, à la Villa Arson de Nice, au Musée des Abattoirs de Toulouse), au Canada (à la LES Gallery de Vancouver) et récemment en Corée (au Song Eun Art Space de Séoul), à concevoir des sculptures-architectures habitables aux schémas aussi complexes à construire qu’ils le sont à visiter. Car devant une œuvre érigée par les frères Chapuisat, on est en droit de se demander si les forêts d’étais et les amas de planches dissimulent un vice caché du bâtiment-hôte, si leur intervention vient résoudre une faiblesse ou réhabiliter une déshérence. Si le modus operandi des artistes emprunte aux logiques événementielles des programmes de rénovation télévisuels, les épilogues qu’ils écrivent n’en ont pas les mêmes vertus. Toujours proche de l’effondrement et de la destruction, leur version de la rénovation ne compose pas de morale reposant sur des critères mélioratifs ; elle ouvre plutôt une perspective empirique de transformation spirituelle, une philosophie qui affecte autant l’architecture que ses habitants. Il y a un avant et un après-Chapuisat.

« Juste et courtois », telle est la devise qui orne le blason de la confrérie Chapuisat, dont le nombre de membres est à flux tendu. Gregory, physique de gourou, grand ordonnateur des « frères », vit et travaille in situ, conviant des compagnons à le rejoindre à chaque étape de son grand tour. Il constitue désormais à lui seul le noyau dur de la confrérie, mais longtemps il a fait tandem avec son frère, Cyril. Depuis, le nombre de frères et sœurs s’adapte à l’ambition des chantiers de construction qui fleurissent en Suisse, en France et jusqu’en Corée. Adoptant l’itinérance compagnonnique dans sa plus stricte obédience, les frères Chapuisat logent au gré des projets, empiriques et systématiquement spécifiques. Telle une équipe de rénovateurs – mais bien moins cheesy que ceux qu’adoubent les programmes télévisés, plus hirsutes aussi –, la fratrie débarque toujours avec une aura de suspense. Les invitations qui leur sont lancées ne répondent pas d’un appel d’offres digne du bâtiment : cadré, avec plans, nomenclatures, maquettes, prévisualisation sur SketchUp et prévisionnels détaillés. Avec les Chapuisat, la méthode est paradoxalement d’un empirisme strict et la « solution » apportée temporairement à l’espace d’exposition, toujours acrobatique. Réagissant à l’architecture, la confrérie travaille à partir de matériaux de construction basiques : bois, carton, isolant, béton. Qualifier les structures mises en place de sculptures réduit considérablement la portée esthétique de leurs dédales à expérimenter, car, lorsque les Chapuisat construisent, ils créent des cachettes labyrinthiques qui se camouflent dans des cimaises ou poussent au milieu d’une salle sur des pilotis de fortune à la manière de greffes virales. Dédoublant ainsi les capacités du lieu, la rénovation n’a rien de l’heureux dénouement moral d’un programme télévisuel avec son cortège d’« améliorations ». Ici, elles sont moins d’ordre structurel que d’ordre spirituel, un éthos plus impalpable, mais fondateur, qui affecte autant les murs que les usagers. La rénovation « à la Chapuisat » met au défi le commanditaire, les commissions de sécurité et pour finir, le visiteur, chacun s’avérant déboussolé par les contours flous de l’épreuve à subir. Quant au bâti, il sort littéralement de ses gonds et de sa fonctionnalité première pour dériver à la faveur de cette colonisation architectonique amicale.

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Cet article parait également dans le numéro 80 - Rénovation
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