La plaidoirie artistique — Reconstitution judiciaire dans l’œuvre de Christian Patterson, Redheaded Peckerwood

Vincent Lavoie
Christian Patterson, Stuffed Toy Poodle, 2010.
Photo : © Christian Patterson, 2013 permission de MACK, Londres
Dans le domaine judiciaire, la reconstitution correspond à l’acte légal visant à reproduire des actions présumées commises au moment de la perpétration d’un crime. La reconstitution judiciaire est une procédure destinée à mettre en scène un crime afin soit d’en comprendre le déroulement temporel, de vérifier ou d’infirmer des hypothèses, de confirmer des témoignages oculaires, soit de mettre en évidence des impossibilités techniques et matérielles. La reconstitution est une illustration, en ce qu’elle confère une dimension tangible à des situations soustraites au regard ou difficilement appréhendables en raison de conditions de perception précaires ou encore d’une réceptivité cognitive troublée par la violence des faits. Elle permet parfois de restaurer le caractère original d’un acte qu’une médiatisation ultérieure aura altéré. La reconstitution judiciaire est un « théâtre de justice », selon la formule de François Niey1 1  - François Niney, L’épreuve du réel à l’écran : essai sur le principe de réalité documentaire, Bruxelles, De Boeck, 2002, p. 274.. Actée ou même simulée au moyen d’équipements infographiques2 2  - Plusieurs firmes spécialisées dans la reconstitution d’accidents de la route, du travail ou autres offrent leurs services aux victimes intentant un procès au civil. Ces reconstitutions infographiques réalisées à grands frais visent à impressionner la partie adverse au moyen d’images à forte valeur démonstrative. Voir notamment http://legalarsenal.com/., elle possède une forte valeur démonstrative et devient, dans une cour de justice, un puissant instrument de persuasion. La reconstitution judiciaire fait partie de l’arsenal rhétorique de l’avocat et du procureur qui, par le redoublement symbolique du crime, espèrent emporter la conviction du jury. « Cette répétition du crime, par le langage et l’émotion, explique Antoine Garapon, est vécue par ceux qui y assistent comme une authentique commémoration rituelle3 3  - Antoine Garapon, Bien juger. Essai sur le rituel judiciaire, Paris, Éditions Odile Jacob, p. 64. [C’est l’auteur qui souligne.]. » J’insiste sur ces derniers mots, car ils portent en eux tout le paradoxe de la reconstitution judiciaire : montrer, donner à voir, traduire par des gestes et des images, orchestrer le retour du crime, introduire ce chaos dans un cérémonial public tenu pour réparateur et, du même souffle, exposer le caractère tristement factuel des choses, soupeser le poids du réel, évaluer la vraisemblance des faits.

Il est des exemples notoires de reconstitutions judiciaires, comme celui de l’assassinat de John F. Kennedy, où l’ambition de produire un portrait intelligible des événements se conjugue avec l’intention d’en instituer une version officielle. La scientificité de la démonstration importe toutefois moins que la volonté d’imprimer dans les mémoires une image définitive des événements. C’est l’opinion de ceux, tel Chuck Marler, qui ont étudié les diverses reconstitutions de cet attentat. Le 24 mai 1964, place Dealey à Dallas, les procureurs de la commission Warren ­organisent une reconstitution des événements dans le but déclaré d’élucider un certain nombre d’éléments bien précis : le moment exact où les projectiles ont atteint JFK et le gouverneur Connally, l’emplacement et la vitesse de la limousine au moment de l’impact des balles, la trajectoire de celles-ci depuis la fenêtre du sixième étage de l’entrepôt, la validation sur le site de contenus visuels présents dans le film amateur d’Abraham Zapruder. En vérité, la reconstitution aurait eu pour principal objectif d’accréditer la thèse voulant que l’attentat soit le fait d’un seul homme, Lee Harvey Oswald. La reconstitution aurait ainsi joué un rôle crucial dans la légitimation de la single bullet theory4 4 - Chuck Marler, « The JFK Assassination Reenactment: Questioning the Warren Commision’s Evidence », dans James H. Fetzer (dir.) Assassination Science. Experts Speak Out on the Death of JFK, Peru (Illinois), Catfeet Press, p. 249-262.. On le constate à l’évidence, la reconstitution judiciaire est sujette à caution et ne saurait à ce titre constituer une représentation irréfutable des faits. Cela, les collectifs d’artistes Ant Farm et T.R. Uthco l’ont démontré avec éloquence, et très précocement d’ailleurs, à travers la réalisation d’une reconstitution burlesque de cet assassinat (The Eternal Frame, 1975) réalisée sur les lieux mêmes du drame.

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Cet article parait également dans le numéro 79 - Reconstitution
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