Quand l’estomac est plein, le cerveau commence à réfléchir : artisanat et critique dans l’œuvre de Daniel Halter

Andrew Hennlich
Daniel Halter, Stone Tablets/Bitter Pills, 2005.
photo : Alexis Fotiadis, permission de l'artiste | courtesy of the artist
La démocratisation de la technologie à l’ère numérique offre aux artistes la possibilité de produire des films, de la musique et des œuvres dans divers médias à un coût très faible, ce qui est censé mettre le contrôle des moyens de production entre les mains de l’utilisateur. Pourtant, les objets fabriqués à la main, souvent associés au démodé (y compris les technologies d’enregistrement analogique, les disques vinyle et les œuvres d’art comme les animations laborieuses de William Kentridge), ne se contentent pas de conserver leur place à l’époque du numérique : ils résistent aux forces technologiques totalisantes, créant ainsi un jumelage dialectique entre le neuf et le désuet dans l’art contemporain. L’artiste d’origine zimbabwéenne Daniel Halter travaille au cœur de cette dichotomie entre l’objet issu de la production de masse et l’objet fait à la main. En recourant aux petits objets décoratifs des marchés de curiosités pour aborder la question de l’hyperinflation du dollar zimbabwéen, Halter se trouve à recontextualiser les notions de travail et de valeur. Son travail problématise par ailleurs les modes de production et de consommation qui lient le Zimbabwe aux perceptions de l’Afrique qui prévalent en Occident. Son œuvre Yes Boss (2006), par exemple, est une image tissée à la main qui représente la carte d’une région agricole du Zimbabwe. La chaîne est faite de fragments de cette carte et la trame, de billets de 5 000 $ déchiquetés et de fil d’or. L’image tissée évoque ­certains châles de cérémonie typiques de l’Afrique de l’Ouest, dont l’usage est apparu quand les Anglais ont introduit la soie en Afrique. Dans cette œuvre, le tissu à la double identité, européenne et panafricaine, renvoie à deux aspects névralgiques de l’histoire postcoloniale du Zimbabwe : l’inflation et les politiques de redistribution des terres du président Robert Mugabe.

La redistribution des terres agricoles appartenant aux Blancs est évoquée par Yes Boss, carte représentant d’anciennes parcelles de culture. En 2000, les partisans de Mugabe se sont emparés par la force d’environ 14 millions d’hectares, qui avaient pourtant été acquis à juste prix par les fermiers blancs qui en étaient propriétaires ; ceux-ci ont été battus, voire assassinés. Bien que la redistribution visait officiellement à redonner la terre à l’ensemble des Noirs, elle n’a profité pour l’essentiel qu’à la clique de Mugabe. À cause de la petite taille des parcelles, du népotisme qui a présidé à leur redistribution et d’un manque de compétences, la production agricole a diminué au point de soulever dans le pays un problème de malnutrition1 1 - David Smith, « Mugabe Allies Own 40% of Land Seized from White Farmers », The Guardian, 30 novembre 2010.. Le second aspect, qui est lié au premier, est l’inflation rapide du dollar zimbabwéen due à l’impression, par le gouvernement, des quantités d’argent nécessaires pour répondre à ses besoins – manœuvre qui est à l’origine de l’inflation galopante, estimée à près de deux trillions pour cent par année, qui a fait bondir le prix du pain à près de 10 000 $ pour une simple miche2 2 - Sebastien Berger, « Zimbabwe Inflation hits 231 Million Per cent », The Telegraph, 9 octobre 2008.. Dans le domaine infiniment expansible de l’inflation et de la dépossession de la production, Yes Boss apparaît comme un objet unique, ouvragé, fabriqué à partir de quelque chose d’infiniment transitoire. Yes Boss en tant qu’œuvre d’art – et les œuvres d’art étant souvent logées à l’enseigne des questions de valeur – est fait d’une devise essentiellement dépourvue de valeur. Cette union du jetable et du fait main donne à l’œuvre un caractère ironique, tandis que la réorientation des matériaux qu’autorise la perte de valeur fait écho à l’expropriation terrienne qui a conduit au déclin de la production agricole.

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Cet article parait également dans le numéro 74 - Savoir-faire
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