All Around Bling-bling : L’art de l’humanité dans l’excédent des signes culturels de la civilisation

Thibault Carles
Pierre et Gilles, Un autre matin, série Wonderful Town series, 2008.
photo : © Pierre et Gilles, permission | courtesy Galerie Jérôme de Noirmont, Paris
Les structures des sociétés mondialisées dans lesquelles nous vivons actuellement résultent de manière flagrante de la coexistence dangereuse et délibérée de technologies de pointe toujours plus avancées et de modèles sociaux et de gouvernance anciens, voire archaïques. Il n’est plus besoin de se référer aux statistiques émises par les organismes internationaux pour affirmer que, dans la démocratie à l’ère néolibérale, les disparités entre les populations en matière de richesses, d’accès aux soins et à l’information, d’espérance et de qualité de vie en général atteignent des proportions qui, pour reprendre les mots lucides de Mike Davis, ont épuisé depuis longtemps notre « capacité d’indignation1 1  - Mike Davis et Daniel B. Monk (dir.), Paradis infernaux. Les villes hallucinées du ­néo-capitalisme, Paris, Les Prairies Ordinaires, 2008, p. 6. ». Parce que l’humanité s’est installée dans la monoculture en produisant la civilisation en masse2 2  - Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, Paris, Pocket, 1984, p. 37., et parce que cette dernière peine à répondre aux besoins réels et à assurer les utilités3 3  - L’aménagement des utilités était au cœur du système du World Game de Buckminster Fuller : l’organisation intelligente du monde de manière à prolonger la viabilité de la vie sur Terre et à « n’oublier personne ». Le concept a été largement repris depuis par nombre de partisans de modèles de société différents, dont John Cage, qui s’y réfère abondamment dans ses conversations. de l’humanité qu’elle représente, nous vivons dans l’excédent – ce luxueux déchet – des signes culturels qui sont justement l’identité revendiquée de nos sociétés. La condition humaine du 21e siècle est bling-bling lorsque ses besoins propres s’expriment par les représentations de ses désirs symboliques. La soif d’utopies fantasmatiques codifiée par l’impératif marchand et publicitaire annihile les identités et les personnalités, qui s’évanouissent dans un all around global clinquant et brillant, la vaste promesse4 4  - Raymond Williams, « Publicité, le système magique », Culture et matérialisme, Paris, Les Prairies Ordinaires, 2009, p. 60. permanente. Pour reprendre un leitmotiv de la pensée de la fin du siècle dernier, l’aliénation de l’humanité est à son comble lorsque sa propre destruction est vécue sur le mode esthétique. 

La galerie parisienne Jérôme de Noirmont présentait, en ce début d’année, les récents travaux du couple Pierre et Gilles, une ­nouvelle série de photographies peintes de grand format5 5 - Pierre et Gilles, Wonderful Town, exposition présentée du 27 novembre au 23 janvier 2010, galerie Jérôme de Noirmont, Paris.. L’exposition Wonderful Town offre un parcours onirique dans lequel des personnages et des ­atmosphères à la croisée du sublime et du terrifiant prennent pour décor l’agglomération postindustrielle, c’est-à-dire un endroit à l’urbanité schizophrène et apocalyptique6 6 - Courrier international, n° 998-999, du 17 au 31 décembre 2009, numéro consacré aux prophéties, apocalypses et fins du monde. fait de tours à bureaux et d’habitations, d’usines désaffectées et de grues de chantier entassées. Des oasis de rêves et de fantasmes, des nids d’imaginaire et de sublime kitsch brillent sur la trame monotone des ternes débris du monde civilisé, comme des paillettes et des guirlandes multicolores virevoltant dans un nuage de fumée. Au sein de l’image spectaculaire, autrement dit de l’image créée par l’accumulation du capital – celui en l’occurrence auquel ont voulu croire les Temps modernes – à un degré de saturation extrême7 7 - « Le spectacle est le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image. », Guy Debord, La Société du Spectacle, Paris, Gallimard-Folio, 1992, p. 32., le seul moyen d’évasion est un rêve-espoir qui n’a rien à envier aux plus ­profondes fois religieuses ni à leurs mises en scène extatiques et sacrées. L’image bling-bling est une version dure de l’image spectaculaire, sa transformation en icône. L’art reste ici le prolongement imperturbable de la Création entendue dans toute son étendue métaphysique et ­spirituelle : plus que jamais émane de la galerie d’art actuelle une présence « qui est le propre des espaces où les conventions sont préservées par la répétition d’un système de valeurs clos […], quelque chose de la sacralité de l’Église8 8 - Brian O’Doherty, White Cube. L’espace de la galerie et son idéologie, Zurich et Paris, jrp/ringier et la Maison Rouge, 2008. ». C’est un système aussi clos et redondant que Boris Achour propose en se postant à la sortie de magasins de luxe parisiens, portant une veste sur laquelle est cousue la phrase : « Les femmes riches sont belles » (Les femmes riches sont belles, 1996).

Ce contenu est offert avec un abonnement Numérique ou Premium seulement. Abonnez-vous pour lire la rubrique complète et avoir accès à tous nos Dossiers, Hors-Dossiers, Portfolios et Chroniques !

S’abonner (à partir de 20 $)

Vous avez déjà un abonnement Numérique ou Premium ?

Se connecter

Vous ne souhaitez pas vous abonner ? Sachez que d’autres contenus sont accessibles si vous avez un compte Esse. C’est gratuit et sans achat ultérieur requis ! Créez un compte ou connectez-vous :

Mon Compte

Cet article parait également dans le numéro 69 - bling-bling
Découvrir

Suggestions de lecture