SODRAC (2007).
Photo : permission de l'artiste & VG Bild-Kunst, Bonn.
Selon le sociologue Frank Furedi, « l’usage croissant de l’expression “à risque” reflète certaines attitudes culturelles face à la vie quotidienne ». Il ajoute : « Il est symptomatique d’une tendance à considérer un éventail croissant de phénomènes comme menaçants et dangereux1 1 - Frank Furedi, Culture of Fear : Risk Taking and the Morality of Low Expectations, Londres, Royaume-Uni, Continuum, 2002, p. 9. [Notre traduction, comme pour les suivantes, le cas échéant.]. » De plus en plus, la peur est conçue, sur le plan théorique, comme une technologie et un symptôme de l’état des sociétés occidentales contemporaines. Émotion dont la prédominance a été clairement constatée dans d’autres périodes historiques, la peur fait aujourd’hui l’objet d’une reconnaissance culturelle révélée par des formules telles que « la société du risque », « l’âge de l’anxiété » et « la culture de la peur 2 2 - Voir Sarah Dunant et Roy Porter (dir.), Age of Anxiety, Londres, Royaume-Uni, Virago Press, 1996 ; Ulrich Beck, Risk Society : Towards a New Modernity, Londres, Royaume-Uni, Sage Publications, 1992 ; Frank Furedi, Culture of Fear. ». La réponse apportée dans ce contexte par les arts concerne tant la sphère privée que la sphère sociale. Elle exprime des expériences de menace et de violence politique, ainsi qu’un sentiment d’anxiété individuelle et collective. Les œuvres d’art à caractère paradigmatique proposent un commentaire direct sur la situation politique actuelle, abordant des questions telles que le terrorisme. Cependant, les œuvres explorant les anxiétés qui affectent la vie quotidienne et s’y reflètent et qui transforment la sphère domestique en paysages menaçants ont également leur importance. Je me propose ici de considérer la peur de l’ordinaire et la menace habitant le quotidien comme des figurations contemporaines de l’étrangeté chez des artistes aussi divers que Gregor Schneider, Mona Hatoum, Marko Mäetamm et Shona Illingworth. Mon objectif est d’examiner ce phénomène d’omniprésence de la peur et de situer l’engagement des arts visuels à l’égard de cette émotion, dans le but de démêler les implications socioculturelles plus vastes de l’unheimlich en tant que manifestation actuelle de l’expérience contemporaine.
Au début de son important essai, Freud fait référence à l’inquiétante étrangeté en tant que domaine particulier de l’esthétique, laquelle constitue « la science des qualités de notre sensibilité 3 3 - Sigmund Freud, « L’inquiétante étrangeté », dans Essais de psychanalyse appliquée, Paris, Idées/Gallimard, 1933, p. 163.». Freud attire l’attention sur l’ambiguïté étymologique du terme unheimlich. Heimlich, qui fait référence à ce qui est familier et intime, signifie également ce qui est secret et mystérieux ; le mot fait donc allusion de façon ambiguë à son contraire, unheimlich, soit ce qui est occulte, lugubre et inconnu. À propos de ce qui s’apparente à « l’effroi, la peur et l’angoisse » et à « ce qui provoque l’angoisse », Freud suggère que « l’inquiétante étrangeté sera cette sorte de l’effrayant qui se rattache aux choses connues depuis longtemps, et de tout temps familières 4 4 - Ibid., p. 163, 164 et 165.». Cette tension inhérente entre le connu et l’inconnu se manifeste par une expérience troublante de refoulement d’un contenu psychique qui se montre à nouveau sous une forme étrange et effrayante. Freud décrit l’effet d’étrangeté en expliquant que celui-ci « surgit souvent et aisément chaque fois où les limites entre imagination et réalité s’effacent, où ce que nous avions tenu pour fantastique s’offre à nous comme réel, où un symbole prend l’importance et la force de ce qui était symbolisé et ainsi de suite 5 5 - Ibid., p. 198. ». L’étrangeté survient sous la forme d’une dissolution de la réalité, d’une érosion des frontières entre le réel et l’imaginaire. Freud cite plusieurs exemples, dont les contes de l’écrivain allemand romantique E.T.A. Hoffman ainsi que divers artéfacts comme les figures de cire, suggérant une convergence entre la dimension psychanalytique de l’étrangeté et l’imaginaire, qu’il soit fictionnel ou visuel. Ainsi, Jean-Luc Nancy conçoit l’étrangeté comme un trait de la peinture paysagiste, comme une représentation de l’espace qui « crée une ouverture sur l’inconnu », une description de la « dislocation », de l’étrangeté et de la séparation6 6 - Jean-Luc Nancy, Au fond des images, Paris, Galilée, 2003..
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