Photo : courtoisie de l’artiste et du Centre Culturel Suisse
Pour désigner les actions qu’elle mène depuis 1995, Tsuneko Taniuchi préfère le terme micro-événements à celui de performances. Même s’ils impliquent souvent une mise en scène du corps de l’artiste, comme dans les performances classiques, les micro-événements sont avant tout envisagés comme des dispositifs visant à susciter une rencontre inhabituelle entre des individus, ce qui les rapprocheraient plutôt de la notion de « situation construite » propre aux situationnistes. Ce choix lexical traduit aussi une volonté de replacer l’activité artistique au cœur de la vie quotidienne en évitant une référence trop directe à des pratiques qui, depuis la fin des années 1950, ont acquis le statut de genre à part entière, perdant ainsi leur capacité initiale à brouiller la frontière entre l’art et la réalité. Car s’il est une constante dans les actions menées par cette artiste d’origine japonaise qui vit en France depuis une vingtaine d’années, c’est bien cette question de la frontière, celle qui passe entre l’art et la réalité, mais aussi celle qui prévaut au partage des identités, qu’elles soient sexuelles, sociales ou culturelles. Sa situation de femme et d’immigrée, dans un milieu artistique historiquement dominé par les hommes et dans un pays en but au problème de l’intégration, est sans doute à l’origine de son intérêt pour ces questions.
Prenez et mangez…
Pour son premier micro-événement, réalisé en 1995, Ato no -matsuni / Trop tard, Taniuchi invite des personnes issues du microcosme artistique à un banquet ayant lieu dans une galerie d’art. À cette occasion, elle réalise des recettes provenant de différents pays. Selon un scénario conçu à l’avance puis exécuté avec l’aide d’un complice, le déroulement de la soirée aboutit à une dispute qui vient rompre l’entente créée au sein du groupe. Les traces de ce festin manqué sont ensuite exposées au public, accompagnées d’un texte et de photographies prises durant la soirée. La situation de convivialité créée à l’intention des invités est ainsi refusée au visiteur lambda qui, arrivant trop tard, s’en trouve rétrospectivement exclu. Mais cette exclusion est celle d’une situation elle-même discordante, la querelle prenant le pas sur l’entente mondaine. Taniuchi instaure ainsi un double conflit à l’intérieur de ces deux moments de communication, réunis ici dans un même lieu : un dîner entre personnes du même monde et une exposition. L’idéal d’ouverture impliqué dans le cosmopolitisme gastronomique de la soirée se trouve doublement contredit par la querelle des participants et l’exclusion des visiteurs.
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