La fin des grandes espérances : la chouette de Minerve se lève au crépuscule

Marc Angenot
«Lorsque tout est fini...»
J’ai cherché à analyser dans D’où venons-nous, où allons-nous? (Trait d’union, Montréal, 2001) l’effondrement, à la fin du siècle vingt, concomitant de la Chute du Mur de Berlin et de la disparition des régimes issus de la Révolution bolchevique, des idées de progrès et de perfectionnement de l’humanité, du projet socialiste et de la «justice sociale», des militantismes de toutes sortes, de la démocratie active et consciente, des tableaux de communauté harmonieuse et des grands remèdes aux maux de la société, l’effacement même – pour reprendre le titre de Pierre-André Taguieff – de l’avenir. Et la chute du consommateur-citoyen jobard, sauvé des Molochs totalitaires, dans le Virtuel et les Simulacres cybernétiques. J’ai fait voir, simultanément, la mutation crépusculaire de la vieille critique militante qui tourne désormais le dos aux «illusions du progrès», les pédagogies bruyantes d’adaptation nécessaire au capitalisme pérenne, la poussée des idéologies de l’identitaire, l’ethnique, l’intégriste, le communautaire fonctionnant au ressentiment (j’aurais pu évoquer un certain retour des religions révélées qui comblent aussi pour les esprits faibles le vide laissé par les utopies de l’universel), la montée orchestrée d’angoisses collectives faute de valeurs et de projets communs, le ramollissement des dynamiques civiques entre un humanitarisme sentimental, inconséquent et hypocrite, une recherche inlassable de boucs émissaires nouveaux et une démocratie affaiblie, livrée aux médias.

Tous ces phénomènes convergent vers l’idée d’une décomposition en cours de tout un dispositif de la modernité, d’une vision du monde séculaire, dans une période où ça déconstruit, recycle et bricole dans les ruines des Grandes espérances sans que l’historien des idées trouve à repérer des paradigmes vraiment nouveaux. Il s’agit pourtant à mon sens de l’amorce d’une mutation majeure dont nous ne voyons que le début et qui, selon la «ruse de l’histoire», dissimule une partie de sa dynamique aux acteurs présents.

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Cet article parait également dans le numéro 53 - Utopie et dystopie
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