Ce qui existe entre les choses
Dans cette résidence numérique en collaboration avec Art Volte, Stephanie Weber interroge les différentes acceptions de la notion d'« atmosphère » et tente une définition du mot tel qu'il est invoqué dans l'art et les écrits sur l’art, dégageant les fils qui relient les différents usages qu'en ont fait les autrices et les auteurs de Esse.
Dans la veine de l’argumentaire classique qui considère la matière comme une synecdoque de l’époque, Patrick Poulin, dans son essai « La plasticité et la fragilité » publié dans le numéro 65 de Esse (Fragile), fait valoir que l’équivalent matériel qui correspond le mieux à la période contemporaine est le plastique. Poulin s’appuie sur deux précédents incontournables pour structurer sa thèse : « Expérience et pauvreté », traité sur le verre publié en 1933 par Walter Benjamin, et le diagnostic posé par Peter Sloterdijk selon lequel l’avènement de la condition contemporaine coïncide avec le déploiement des armes chimiques lors de la Première Guerre mondiale. Essentiellement, ces points de repère s’articulent autour de la caractérisation de ces matières transparentes – le verre et le gaz – selon ce que l’on pourrait appeler leur « atmosphère ».
Dans son célèbre traité, Benjamin suggère que les objets de verre ne possèdent pas « d’aura », qu’il définit comme une qualité contenue dans l’art et absente des objets reproduits de façon mécanique. Pour lui, l’aura d’une chose vient de sa particularité : sa position unique dans le temps, l’espace et le contexte culturel. Selon Benjamin, l’aura possède également une qualité phénoménologique ; faire l’expérience de la nature, écrit-il, c’est « respirer l’aura1 1 - Walter Benjamin cité dans Gernot Böhme, « L’atmosphère, fondement d’une nouvelle esthétique ? », traduit de l’allemand par Maxime Le Calvé, Communications, nº 102 (2018), p. 29, accessible en ligne. » d’une montagne ou d’une branche. En raison de cette définition, le philosophe Gernot Böhme reprend l’« aura » de Benjamin dans sa classification théorique pionnière de l’« atmosphère ». Remarquant que ce terme est fréquemment utilisé dans le discours esthétique sans toutefois être théorisé, Böhme suggère que le concept qui peut s’y substituer est l’« aura » de Benjamin et conclut que « ressentir l’aura signifie la capter dans sa propre disposition corporelle, dans sa propre chair. On ressent alors une qualité émotionnelle qui emplit l’espace de manière floue2 2 - Gernot Böhme, loc. cit., p. 30. ».