Pourrir en paix
Dans le cycle de vie, la décomposition de la matière contribue à libérer les nutriments qui permettront à des organismes de naitre, de se développer, de mourir et de se décomposer à leur tour. Essentiel à tous les organismes vivants, ce processus microbiologique est étroitement lié à la régénération. La décomposition est une promesse de renaissance. Pourtant, dans l’imaginaire qui l’accompagne, l’idée de la décomposition provoque plutôt le dégout et un sentiment d’abjection. Pourriture, putréfaction, moisissure ou corruption sont autant de mots qui alimentent la répugnance et l’appréhension suscitées par la déliquescence.
Mais la décomposition n’atteint pas seulement la matière organique. Elle affecte aussi le minéral ou le synthétique, transformant progressivement les bâtiments et les infrastructures construites en décombres. À notre lexique évocateur s’ajoutent alors le délabrement, la décrépitude et la ruine. Métaphoriquement, on associera ces phénomènes au déclin des sociétés et à l’effondrement des structures politiques ou économiques, voire à la destruction de notre civilisation. Dans ce contexte, le dégout se transforme aussi en effroi et en visions apocalyptiques. Comment, dans un monde qui s’effondre, imaginer la renaissance ?
Dans son livre Le champignon de la fin du monde. Sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme, la professeure d’anthropologie Anna Lowenhaupt Tsing écrit à juste titre : « Dans la situation globale de précarité qui est la nôtre, nous n’avons pas d’autre choix que de chercher la vie dans ces ruines. Notre première étape sera d’éveiller notre curiosité1 1 - Anna Lowenhaupt Tsing, Le champignon de la fin du monde. Sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme, Paris, La Découverte, 2017, p. 38.. » Nous tentons effectivement, dans ce dossier, de nous laisser porter par cette curiosité, non seulement pour percevoir la beauté dans la matière pourrissante, mais aussi pour découvrir, à travers l’art, d’autres manières d’envisager notre déclin. Pour reprendre la voie métaphorique, il s’agira de fouiller nos décombres afin d’en extraire les nutriments qui nous permettront de nourrir l’art et de réfléchir le monde à venir.
Ce numéro aborde donc la décomposition sous de multiples angles : nous analysons des œuvres qui utilisent le mycélium, le compost, la rognure, la poussière ou tout autre matériau altéré par des processus naturels ou chimiques ; des natures mortes où cohabitent le macabre et l’hédonisme ; des reproductions de ruines et de nécropoles, ainsi que des projets qui font état de la déchéance des sociétés, de la dégradation de l’environnement ou de l’impact des biopolitiques sur les humains et autres qu’humains. Enfin, dans certaines œuvres sonores, la matière est délaissée pour faire place à la dégradation acoustique, un autre type de dé-composition.
Inévitablement, le thème soulève des réflexions sur le sentiment de perte et le deuil. Le défi que posait ce dossier était donc d’éviter le ton élégiaque des discours sur notre disparition pour tourner notre regard vers la puissance réparatrice de la décomposition, tant sur le plan environnemental que social et culturel. Cela ne se fait pas sans critiquer au passage les politiques extractivistes, le mode de vie consumériste et certaines pratiques d’aménagement du territoire qui ont mené la civilisation à son état actuel. Si, par exemple, la revitalisation de certains quartiers est considérée par ses promoteurs comme une manière de combattre le délabrement urbain, pour d’autres, l’embourgeoisement qui s’ensuit parfois est à l’origine même de la dégradation du tissu social. Dans ces circonstances, on nous invite à penser la ruine comme un terreau fertile pour le changement de paradigme.
Il faut se rappeler par ailleurs qu’en art comme en architecture, de même que dans le système néocapitaliste, la décomposition est antinomique aux enjeux de préservation (des œuvres, des bâtiments, du capital) qui sont le fondement de notre quête de permanence. La détérioration des œuvres d’art, ou des documents d’archives qui en gardent la mémoire, est un processus que notre société souhaite à tout prix retarder. Mais comme le souligne Xenia Benivolski dans ce dossier, « la préservation est souvent mise au service du capital » et, par contraste, « [l]a dégradation peut ainsi devenir une forme de résistance et de transformation ». Que ce soit dans l’univers sonore ou matériel, des artistes réfléchissent à des moyens de produire des œuvres éphémères qui retourneront à la terre ou qui vivront simplement dans nos mémoires. Ainsi, travailler avec la décomposition implique un certain lâcher-prise quant à l’aboutissement d’une œuvre. Plusieurs projets de ce dossier embrassent cette idée, projets qui sont abordés comme des collaborations avec la matière vivante.
Finalement, ce numéro contourne la répugnance pour donner à la décomposition le rôle fondamental et la noblesse qui lui reviennent. Mais pour accéder à la renaissance, nous devons d’abord rendre hommage au vieillissement et accepter la finitude. En d’autres termes, nous devons accueillir l’impermanence. Et pour que la vie refasse son chemin, il faut laisser pourrir en paix la substance qui la compose.