Esse arts + opinions est une revue d’art contemporain bilingue publiant principalement des analyses critiques et des essais sur les pratiques artistiques récentes. Les textes pour le dossier thématique (de 1 500 à 2 000 mots) doivent être envoyés en format DOCX ou RTF) à redaction@esse.ca avant le 1er septembre 2026. Veuillez inclure, à même le texte, une courte notice biographique (35 mots) ainsi que votre adresse courriel et postale. Les personnes qui souhaitent d’abord soumettre un résumé d’intention (250-500 mots) pour le dossier thématique sont invitées à le faire avant le 1er juin 2026. Aucun résumé d’intention ne sera lu après cette date, mais il est tout de même possible de soumettre un texte final à la date de tombée du dossier (1er septembre 2026).

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No. 119 : Obscurité

Date de tombée : 1 septembre 2026

Ce que j’appelle la nuit diffère de l’obscurité de la pensée ; la nuit a la violence de la lumière. La nuit est elle-même la jeunesse et l’ivresse de la pensée […].
– Georges Bataille
 

La dialectique entre obscurité et lumière traverse l’histoire de l’art moderne occidentale, notamment depuis la pratique caravagesque du clair-obscur, qui fait des zones d’ombre la condition de possibilité pour l’expression luministe de la peinture dans toute sa matérialité chromatique et dont l’art contemporain s’est saisi afin de mettre en relief les parties occultes de l’inconscient. Ces ombres, à l’origine même de la représentation et de la forme, selon certains mythes des origines de la peinture, sont exploitées avec précision en tant que matière première et élément positif et actif dans de nombreuses installations, projections et même œuvres sculpturales contemporaines. Ces pratiques, largement inspirées du théâtre d’ombres et de l’ombromanie chinois, où le rapport à l’obscurité ne connait pas la binarité dialectique, viennent obscurcir les limites du champ artistique en montrant l’utilité de l’ombre pour explorer les marges et les marginalités et révéler le potentiel politique d’une poétique de l’onirisme. 

Rompant avec l’oculocentrisme sur lequel repose une culture hégémonique où le voir est le préalable du savoir, l’obscurité a pu être employée comme un moyen de déborder ou dépasser le dispositif du cube blanc, que le critique d’art Brian O’Doherty décrivait comme un dispositif chargé, non neutre et culturel. Ainsi, des pratiques muséologiques actuelles investissent la noirceur comme une critique de l’institution muséale, tandis que certaines expérimentations scénographiques en font le contour d’une vision altérée nous rappelant que l’obscur, la nuit, théâtres mêmes de l’introspection, sont des biens menacés par la colonisation capitaliste du temps décrite par l’essayiste Jonathan Crary ou par la pollution lumineuse. On pourrait entendre dans cette lutte pour l’obscurité une résonance avec la revendication théorique du poète Édouard Glissant d’une pensée fondée sur un paradigme de l’opacité qui, loin d’être obscure, offre une alternative salutaire à une pensée de la transparence qui dans le passé a eu pour conséquence de mettre à distance, d’objectiver par l’acte de « comprendre » et finalement de dominer. 

Cette appétence pour la transparence de la raison est bien celle qui, en Europe, a guidé la sortie de l’obscurantisme. À l’origine de la modernité et du développement des démocraties dites libérales, la philosophie des Lumières, qui se voulait universelle, s’est pourtant largement construite sur une théorisation exclusive de l’altérité alors qu’on élaborait les catégories racialistes de blancheur et de noirceur (qui trouvent leur pendant dans les débats sur la couleur en peinture à la même époque), ce que Charles W. Mills a déjà avancé en démontrant que le contrat social à l’origine de nos sociétés est en réalité un contrat racial. En créant des normes, des centres et des canons auxquels correspondent des marges, des périphéries et des hiérarchies artistiques, l’hégémon a maintenu et continue de maintenir certains corps et certaines vies dans l’ombre. L’art (contemporain), en tant que phénomène du visible, se présente désormais comme une issue efficace pour visibiliser ces expériences de vie occultées et ces réalités parallèles. C’est que, loin de la spectacularisation permanente de notre réalité (partielle) dont la lumière bleue de nos appareils omniprésents se fait le véhicule aliénant, l’obscurité recèle toutes sortes de réalités, mondes, marges, images, inspirations, aspirations, échappatoires… Tout est déjà là : il nous faut réinvestir l’ombre et l’obscurité si longtemps disqualifiées, comme l’ont proposé de nombreuses mythologies et comme le font déjà de nombreuses épistémologies non occidentales. 

Pour ce numéro, Esse arts + opinions recherche des textes qui soulignent le potentiel critique, politique, théorique et poétique de l’obscurité dans l’art contemporain. Nous accueillons les propositions qui traitent de l’obscurité comme élément optique des conditions de la vision auquel se rattachent la noirceur, l’ombre ou la nuit, aussi bien que de la dimension figurée, dont dépend la notion d’inconscient ou toute autre « zone d’ombre » du savoir. En quoi les pratiques artistiques contemporaines et les épistémologies non occidentales ou décoloniales offrent-elles une issue pour dépasser la binarité de la dialectique obscurité/lumière et finalement réimaginer l’obscurité comme un espace d’opacité, de résistance ou de capacitation ? Quelle solution à la (post)modernité l’obscurité en art permet-elle d’imaginer ? En quoi l’art participe-t-il à l’hybridation de l’onirique et du politique ?

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