Nira Pereg Abraham Abraham, capture vidéo | video still, 2012.
Photo : permission de | courtesy of the artist & Braverman Gallery, Tel Aviv
Bien avant que l’intérêt pour ce que l’on nomme le « fait religieux » ne se généralise, Marcel Mauss déclarait qu’« il n’y a pas en fait une chose, une essence, appelée Religion ; il n’y a que des phénomènes religieux, plus ou moins agrégés en des systèmes qu’on appelle religions et qui ont une existence historique définie, dans des groupes d’hommes et en des temps déterminés1 1  - Marcel Mauss, Œuvres, Paris, Éditions de Minuit, tome 1, 1968, p. 93.  ». On peut considérer en effet qu’avant d’être un ensemble de prescriptions morales, la religion est une agrégation de faits et de phénomènes matériels. La réalité de ces derniers nous échappe souvent dans un contexte où les positions conservatrices ou réactionnaires se multiplient en focalisant l’attention sur l’idéologie et les dérives communautaires. La religion est pourtant concrète, elle se décline en gestes répétés, en mouvements corporels, en actes codifiés. 

Dans l’installation Abraham Abraham Sarah Sarah présentée au Musée d’art et d’histoire du judaïsme à Paris et à l’Art Gallery of Alberta, Nira Pereg nous propose une forme d’anthropologie comparée de ces gestes automatiques. Les deux vidéos montrées face à face décrivent des rituels qui prennent place dans l’un des endroits religieux les plus singuliers au monde. Lié à la fois à la religion juive et à la religion musulmane, il change d’identité en fonction des hommes qui l’occupent et de leurs croyances. Mosquée (Haram Ibrahim) pour les musulmans ou synagogue et tombeau des patriarches pour les juifs, il est construit sur des cavités où seraient enterrés Abraham, sa femme Sarah, leur fils Isaac et leur petit-fils Jacob – Abraham étant considéré par les trois religions monothéistes comme un patriarche ou un prophète. Situé à Hébron, en Cisjordanie, ce lieu polarise aussi les questions de territoire et d’appartenance. Lors de certaines fêtes religieuses, le bâtiment est entièrement réservé à l’une des communautés et totalement fermé à l’autre. Depuis le massacre de 29 Palestiniens par un colon israélien lors du ramadan, en 1994, l’espace a été redistribué et placé sous contrôle militaire strict, des entrées séparées ont été mises en place et des portes en acier ajoutées. L’armée israélienne est toujours présente, elle est réquisitionnée à la fois pour garder le lieu et pour protéger les juifs des musulmans et les musulmans des juifs. C’est précisément le moment de la création d’une nouvelle zone physique et symbolique, le moment où le bâtiment change de mains, qui a intéressé Pereg. Dans les deux vidéos de moins de cinq minutes, des hommes exécutent les mêmes gestes. Dans Sarah Sarah, ce sont les musulmans qui font place nette en vue de l’arrivée des juifs; on relève les tapis qui recouvraient le sol et on les traine à l’autre bout de l’espace, on range des livres sacrés, on retourne les armoires. Des portes sont ouvertes, d’autres, fermées… On décroche les bannières, tout signe d’appartenance religieuse est occulté. Les mouvements semblent chaotiques et décousus, mais ils sont en réalité parfaitement ordonnancés. Chacun sait ce qu’il a à faire afin de vider le lieu. Les gardiens de l’armée rangent ce qui a pu être oublié. L’espace est alors totalement vide, prêt à être « reterritorialisé ». Les juifs entrent. Ils redéploient à leur tour les objets qu’ils avaient préalablement cachés. Quelques inscriptions en langue arabe datant de la construction du bâtiment sont recouvertes. Les meubles utiles aux rites sont mis en place. L’édifice devient synagogue et peut accueillir les croyants. Dans Abraham Abraham, ce sont les juifs qui décrochent les objets sacrés, déplacent les meubles, les entassent dans un espace réservé, avant que l’armée n’ouvre la porte qui permettra aux musulmans d’entrer et de redéployer leurs tapis de prière. Les deux groupes reproduisent le même ballet, la même danse rituelle qui consiste à vider des lieux, puis à les remplir à nouveau, pour les vider une nouvelle fois. Le monument apparait vide de longues secondes dans les vidéos. Le vide prend ici une signification particulière, puisqu’il s’agit du seul moment où personne ne possède l’édifice, où la notion de propriété est absente. Le vide suspend les inscriptions territoriales. 

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Cet article parait également dans le numéro 83 - Religions
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