Aucun gouvernement du monde, à l’ère de la civilité digitale, n’est en sécurité contre l’indignation de ses citoyens1 1 - Peter Sloterdijk, Repenser l’impôt. Pour une éthique du don démocratique, [trad. de l'allemand par Olivier Manoni], Paris, Libella/Maren Sell, 2012, p. 307..
Le titre de ce texte est bien sûr un clin d’œil au célèbre Carré blanc sur fond blanc de Kasimir Malevitch. Réalisée en 1918, cette œuvre donne à voir la fin de la représentation en art, le désir d’un absolu qui rime avec le rien, l’inobjectif – elle voulait faire apparaître la non-figuration des objets. Et elle n’est pas la seule, puisqu’elle appartient à une série de carrés peints par l’artiste russe : on trouve dans sa production un Carré noir sur fond blanc ainsi qu’un fameux Carré rouge sur fond blanc. Ces toiles suprématistes annoncent pour Malevitch un nouveau commencement2 2 - Kasimir Malevitch, Le miroir suprématiste, [trad. du russe par Valentine et Jean-Claude Marcadé], Lausanne, L’âge d’homme, 1977, 207 p.. Et ce formalisme suprême advenant par la peinture s’inscrit dans une conception esthétique du monde. Il est le symbole d’une révolution aussi spirituelle qu’économicopolitique. Pourtant, l’apport de l’artiste et de son œuvre au développement d’une conscience sociale axée sur le présent demeurera, au cours du 20e siècle, problématique. Comment un artiste, par son travail artistique, peut-il participer non pas en tant qu’individu, mais comme producteur culturel à la révolution ? Comment, au moyen de son œuvre, est-il en mesure d’insuffler une aspiration au changement ? Le spectateur de cette œuvre peut-il devenir par le fait même acteur au sein d’une communauté de citoyens ? Si la révolution picturale amorcée par les avant-gardes du siècle dernier a été mise à l’écart de la révolution politique qui a abouti au communisme léniniste, la libre pensée de ces artistes trouverait-elle un meilleur avenir au théâtre ? La pièce Alexis, une tragédie grecque, présentée à Montréal lors du Festival TransAmériques (FTA), nous offre à ce sujet quelques pistes de réflexion3 3 - La sixième édition du Festival TransAmériques a eu lieu du 24 mai au 9 juin 2012..
Alexis, une tragédie grecque est le dernier volet d’une série intitulée Syrma Antigónes et composée de quatre performances théâtrales produites par la compagnie italienne Motus. Lors du dernier FTA, Motus a présenté deux de ces œuvres, soit Too Late [Antigone] contest #2 à l’Espace Libre et, bien sûr, Alexis à la Cinquième Salle. Celle-ci a comme principal sujet la mort d’Alexandros Grigoropoulos, un adolescent de 15 ans tué d’une balle par un policier lors d’un rassemblement à Athènes, le 6 décembre 2008. Comme plusieurs autres étudiants, il était venu protester contre les mesures d’austérité, notamment en matière d’éducation, que souhaitait mettre en place le gouvernement aux prises avec une crise financière sans précédent. Sa fin tragique a soulevé l’indignation de la population. S’en sont suivi plusieurs jours d’émeutes où s’affrontèrent des étudiants, des groupes d’anarchistes et la police. Les manifestants réagissaient bien sûr à la brutalité policière, mais ils manifestaient aussi contre l’injustice d’un capitalisme financier qui, en situation de crise, veut forcer l’État démocratique à lui redonner la crédibilité qu’il n’a plus.
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