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{"id":178318,"date":"2007-01-01T18:40:00","date_gmt":"2007-01-01T23:40:00","guid":{"rendered":"https:\/\/esse.ca\/chronique\/blanc\/"},"modified":"2022-10-24T12:32:00","modified_gmt":"2022-10-24T17:32:00","slug":"blanc","status":"publish","type":"chronique","link":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/columns\/blanc\/","title":{"rendered":"Blanc"},"content":{"rendered":"\n<p>[In French]<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Vagissements<\/h2>\n\n\n\n<p>1. Dans ce monde pointilleux sur la l\u00e9gitimit\u00e9 frontali\u00e8re, o\u00f9 se trace la ligne qui d\u00e9limite les bonnes mani\u00e8res musicales versus le bazar bruitiste\u2009? Par qui, pourquoi et depuis quand\u2009? Cette d\u00e9marcation territoriale existe-t-elle encore ou dispara\u00eet-elle au profit d\u2019un <em>no man\u2019s land<\/em> audio (avec tout ce qu\u2019il y a de r\u00e9jouissant dans une zone d\u2019incertitude&#8230;)\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p>Quelqu\u2019un peut-il r\u00e9pondre, un m\u00e9lomane, un ouvrier de la \u00adconstruction, un musicologue ou un scieur d\u2019asphalte\u2009? Doutons-en\u202f: la fronti\u00e8re est devenue azimutale, rendant caduque la vieille laque pos\u00e9e sur le son civilis\u00e9 et l\u2019harmonie \u00e0 papa. Depuis quelques \u00add\u00e9cennies, le bon et le beau en prennent plein la gueule, et \u00e7a ne fait que commencer. La musique des sph\u00e8res roule carr\u00e9e. Le m\u00e9lomane est aujourd\u2019hui sans rep\u00e8re scolastique\u2009; laiss\u00e9 \u00e0 lui-m\u00eame, il doit se fier \u00e0 son ou\u00efe seule. Malheur \u00e0 lui\u202f: peu \u00e0 peu, il est susceptible de \u00adtomber en amour avec le son que produit son r\u00e9frig\u00e9rateur, \u00add\u00e9laissant \u00e0 jamais les belles m\u00e9lodies, celles r\u00e9confortantes et moelleuses \u00e0 l\u2019oreille. \u00ab\u202fBruitistes aux armes\u2009! Achevons les orchestrateurs\u2009!\u202f\u00bb, crient les plus hyst\u00e9riques. Vacarme pour vacarme\u2009; d\u2019un c\u00f4t\u00e9 ou de l\u2019autre, il y aura toujours des extravagants.<\/p>\n\n\n\n<p>2. Cette opposition bruit\/musique est terriblement na\u00efve, ancienne et ennuyeuse. \u00c0 moins d\u2019\u00eatre de ceux qui imaginent la fin de \u00adl\u2019histoire pour bient\u00f4t, nous devons sans cesse anticiper d\u2019autres \u00admat\u00e9riaux musicaux, d\u2019autres outils, d\u2019autres musiques\u202f: \u00adl\u2019organisation \u00admorphologique des sons \u00e9tant une passion humaine initiale. L\u2019esth\u00e9tique du bruit est un ajout r\u00e9cent \u00e0 l\u2019histoire des \u00admusiques humaines\u2009; il y aura d\u2019<em>autres choses<\/em>, et d\u2019encore plus \u00adtroublantes&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>3. Comment entendre l\u2019origine\u2009? En songeant au bruit. Comment \u00adimaginer l\u2019avenir\u2009? En \u00e9coutant la rumeur. Parfois, entre les deux, un peu de musique se fait sentir de mani\u00e8re intermittente.<\/p>\n\n\n\n<p>4. Les bruits ne sont pas tous bienvenus. Il y a aussi ces sons \u00adinsidieux qui traversent les murs, s\u2019immiscent partout, se glissent sous la nappe, vous retirent \u00e0 vos songes et vous rendent incapables \u00add\u2019enfiler l\u2019\u0153il \u00e9troit d\u2019une aiguille.<\/p>\n\n\n\n<p>La musique peut faire de m\u00eame. D\u00e9testable \u00e0 cet usage, elle devient un outil pour marquer le territoire, imposer sa pr\u00e9sence, cr\u00e9er une ambiance de trop et faire taire les conversations. Elle peut \u00eatre une mati\u00e8re noire, une inversion du chant d\u2019amour.<\/p>\n\n\n\n<p>Triomphante et acharn\u00e9e, la musique territoriale est celle qui \u00adproclame la propri\u00e9t\u00e9 et ordonne l\u2019\u00e9veil \u00e0 tous\u2009; comme une machine de guerre sous des airs de r\u00e9jouissance. Ici, nous sommes loin des fonctions apaisantes\u202f: rappelons que l\u2019activit\u00e9 musicale fut peut-\u00eatre imagin\u00e9e afin de se lib\u00e9rer des angoisses ontologiques. Supposons aussi qu\u2019elle fut une tentative pour permettre aux hommes de se d\u00e9tacher de la couche d\u2019humus et d\u2019exprimer la joie du vivant\u2009; une m\u00e9ditation sur le temps et la n\u00e9cessit\u00e9 du silence.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais plus tard, tr\u00e8s souvent, les raisons de la musique glisseront\u202f: elle deviendra cette lourdeur sonore servant \u00e0 vocif\u00e9rer l\u2019ambition des conqu\u00e9rants, tambours et cornemuses devant.<\/p>\n\n\n\n<p>5. La d\u00e9sint\u00e9gration des certitudes esth\u00e9tiques \u2013 et politiques \u2013<br>a permis l\u2019apparition d\u2019une plastique du bruit. Entre la droite molle et la gauche caviar, la force d\u2019inertie est consid\u00e9rable. C\u2019est \u00adpr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0, dans ce large flou \u00e9thique, o\u00f9 se glisse le son dit bruit. Il \u00adaccompagne le d\u00e9sordre, s\u2019agite en tout sens et se d\u00e9pose au hasard des \u00e9coutes. Mais le bruit est sans intention, il poss\u00e8de une puret\u00e9 que la \u00admusique n\u2019a jamais eue, elle-m\u00eame trop emp\u00eatr\u00e9e dans la volont\u00e9 de dire (m\u00eame si, selon la juste formule de Stravinski, elle est \u00ab\u202fimpuissante \u00e0 exprimer quoi que ce soit\u202f\u00bb).<\/p>\n\n\n\n<p>Le bruit est souverain parce qu\u2019il ne revendique rien et demeure \u00adillicite. Originel, il est pr\u00e9-musical, \u00e9tranger \u00e0 l\u2019existence humaine, non domestiqu\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le blanc r\u00e2peux des sons parasites, les notions \u00adqualitatives \u00adsp\u00e9cifiques \u00e0 la musique ne s\u2019appliquent pas\u202f: temps, registre et \u00adtimbre, tous ces rep\u00e8res sont \u00e0 l\u2019abandon.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Passage<\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019impulsion initiale provoqua un bruit colossal, un fatras sonore infini duquel \u00e9merg\u00e8rent le temps et l\u2019espace. Partant de ce bruit cosmique premier, pendant des milliards d\u2019ann\u00e9es-lumi\u00e8re, pousse patiemment une complexit\u00e9 nouvelle, une volont\u00e9 de s\u2019exonder, une rumeur \u00add\u2019intelligence.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous en sommes les tributaires \u2013 parmi d\u2019autres organismes.<\/p>\n\n\n\n<p>Musicalement, la t\u00e2che consiste \u00e0 c\u00e9l\u00e9brer cette fortune.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u00e9l\u00e9brant de haute lign\u00e9e, Cage a contribu\u00e9 de mani\u00e8re \u00adphilosophique \u00e0 l\u2019int\u00e9r\u00eat aux bruits, et ceci pour de nombreuses \u00adraisons, dont \u00adcelles\u2011ci\u202f: il a propos\u00e9 de reconna\u00eetre l\u2019oreille comme un \u00adinstrument \u00aduniversel dont le tambour interne amplifie le potentiel musical\u2009; il a aussi rappel\u00e9 \u00e0 tous que l\u2019oreille est un outil \u00adr\u00e9sonateur naturel et m\u00e9lomane, capable d\u2019\u00e9prouver avec pr\u00e9cision le \u00adplaisir sonore. Cage a procur\u00e9 une totale objectivit\u00e9 esth\u00e9tique, une \u00adconfiance qu\u2019avait perdue l\u2019Occident musical. En \u00e9largissant la mince bande \u00adpassante des sons culturellement acceptables, Cage s\u2019est offert en m\u00e9lomane complet, en \u00eatre dou\u00e9 d\u2019une infinie capacit\u00e9 \u00add\u2019appr\u00e9hension des sons.<\/p>\n\n\n\n<p>T\u00f4t, en pionnier, il s\u2019est int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9nergie \u00e9lectrique et aux bruits parasites. Radio, tourne-disque, magn\u00e9tophone et microphone sont des outils \u00e9lectriques qu\u2019il utilisera \u00e0 des fins esth\u00e9tiques. \u00c0 l\u2019aide de ces nouveaux instruments, Cage relativisera la notion \u00adromantique bipolaire du silence et de la musique. Mais c\u2019est le \u00adpassage de \u00adl\u2019analogique au num\u00e9rique qui, \u00e0 la fin du si\u00e8cle dernier, lib\u00e9rera \u00add\u00e9finitivement le bruit de sa position r\u00e9solument non esth\u00e9tique. Cage a anticip\u00e9 cette lib\u00e9ration.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Capture du bruit<\/h2>\n\n\n\n<p>En 1878, David Edward Hugues invente le <span style=\"white-space: nowrap;\">microphone<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-1\" href=\"#footnote-1\"><sup>1<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-1\"><a href=\"#fn-ref-1\"> 1 <\/a> - Microphone\u202f: capteur \u00e9lectroacoustique transformant une vibration sonore en signal \u00e9lectrique.<\/span>. Sans en \u00adimaginer les cons\u00e9quences, \u00e0 l\u2019aide de cette \u00e9trange invention \u00adcapable de capter les sons, Hugues <em>inventa<\/em> le bruit parasite&#8230;<br>Il \u00adpermit la suite\u202f: nous avions le capteur, nous devions maintenant trouver la mani\u00e8re de transmettre, puis de reproduire. Dix ans plus tard, vers 1888, Nikola Tesla con\u00e7oit le premier syst\u00e8me \u00adop\u00e9rationnel de \u00adg\u00e9n\u00e9ration et de transmission du courant \u00e9lectrique\u202f: \u00adl\u2019\u00e9nergie \u00ad\u00e9lectrique, d\u00e9terminante pour le si\u00e8cle prochain, venait d\u2019\u00eatre \u00adapprivois\u00e9e. Dix-huit ann\u00e9es d\u2019intenses recherches pass\u00e8rent, puis en 1906, dans un d\u00e9roulement parfaitement logique, le son rauque et sinueux des ondes radio fit soudainement <span style=\"white-space: nowrap;\">irruption<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-2\" href=\"#footnote-2\"><sup>2<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-2\"><a href=\"#fn-ref-2\"> 2 <\/a> - <\/p>\n\n\n\n<p>De mani\u00e8re plus pr\u00e9cise, voici la suite des \u00e9v\u00e9nements\u202f: En 1894, Sir Oliver Lodge reprend les travaux de Hertz et Branly. Il perfectionne le radioconducteur. Il fait \u00adfonctionner sur environ 30 m\u00e8tres un instrument de t\u00e9l\u00e9graphie hertzienne dans un but p\u00e9dagogique (sans entrevoir l\u2019importance de sa d\u00e9couverte). \u00c0 \u00adpartir de ce moment, les choses vont aller tr\u00e8s vite. Alexandre Stepanovitch Popov \u00adconstruit, en 1895, un appareil destin\u00e9 \u00e0 enregistrer les perturbations \u00e9lectriques dans \u00adl\u2019atmosph\u00e8re. Il est le premier \u00e0 mettre au point un engin utilisable pour la \u00adtransmission et la r\u00e9ception des signaux\u202f: il invente l\u2019antenne. En Italie, Guglielmo Marconi se passionne pour l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 et l\u2019\u00e9lectromagn\u00e9tisme. \u00c0 l\u2019\u00e9t\u00e9 1894 (il a&nbsp;<br>20 ans), Guglielmo cherche un moyen de communiquer sans l\u2019aide de fils. Avec son fr\u00e8re Alphondo, il s\u2019installe dans le grenier de la maison familiale et construit un appareillage qui permet de faire tinter une sonnette deux \u00e9tages plus bas, sans fil reli\u00e9. Pendant ce temps, un peu partout dans le monde, des pionniers lancent des exp\u00e9riences de t\u00e9l\u00e9graphie sans fil\u202f: on peut citer le p\u00e8re Murgas qui va installer en Pennsylvanie l\u2019une des premi\u00e8res stations de t\u00e9l\u00e9graphie de taille industrielle. La radio est sur le point de na\u00eetre.<\/p>\n\n\n\n<p>Reginald Fessenden, canadien, ancien collaborateur d\u2019Edison, a l\u2019id\u00e9e de \u00adsuperposer des ondes vibrant aux fr\u00e9quences du son \u00e0 une fr\u00e9quence radio pour en moduler l\u2019amplitude. Il invente alors un d\u00e9tecteur radio assez sensible pour \u00eatre \u00adutilis\u00e9 en radiot\u00e9l\u00e9phonie. En 1906, il fait construire un puissant \u00e9metteur dans le Massachusetts\u202f: la radio na\u00eet quelques jours plus tard.<\/p>\n\n\n\n<p>Sa paternit\u00e9 est, de nos jours, encore contest\u00e9e. Certains voient en Nikola Telsa l\u2019inventeur de la radio, puisqu\u2019il avait brevet\u00e9 toutes les composantes n\u00e9cessaires \u00e0 sa fabrication (Telsa fut longtemps en proc\u00e8s avec Marconi \u00e0 ce sujet, sans \u00adr\u00e9sultat)\u2009; d\u2019autres se rangent du c\u00f4t\u00e9 de Fessenden (\u00e7a fait plaisir \u00e0 son Canadien&#8230;)\u2009; les autres, dont je suis, imaginent le romantique personnage de Marconi comme le<em> pater \u00ad<\/em>vraisemblable.<\/p>\n\n\n\n<p>Avouons que cela est sans grande importance&#8230;<\/span>.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est donc en d\u00e9but de si\u00e8cle, en 1906, que ces sons \u00adinou\u00efs\u202f\u2013 cette complexit\u00e9 sonore initiale, extra-humaine \u2013 s\u2019entendaient pour la premi\u00e8re fois.<\/p>\n\n\n\n<p>La radio fut une apparition sonore \u00e9tonnante. Dans un rebond \u00add\u00e9cisif de la modernit\u00e9, une nouvelle force de conviction intervenait \u00adsoudainement dans le priv\u00e9. La voix tonitruante, brouill\u00e9e et th\u00e9\u00e2trale du <em>speaker<\/em> porta un coup brutal au c\u0153ur des foyers\u202f: la \u00adconcentration ne se faisait plus autour de l\u2019\u00e2tre et de ses \u00adconversations \u00adpatriarcales, la focale se tournait maintenant en direction de la bo\u00eete parlante et de ses incertitudes sonores, bruitistes avant l\u2019heure. Il est ais\u00e9 \u00add\u2019admettre que la radio eut un impact social et esth\u00e9tique sans \u00adpr\u00e9c\u00e9dent.<\/p>\n\n\n\n<p>Le fascisme sut rentabiliser rapidement le potentiel hypnotique, intimiste et mobilisateur de la radiodiffusion. Mais l\u2019utilitarisme ne fut pas l\u2019unique mani\u00e8re d\u2019appr\u00e9hender ce nouvel environnement sonore\u202f: imaginez-vous, au tout d\u00e9but, essayant de distinguer la voix de Tino Rossi \u2013 plut\u00f4t que celle de Mussolini \u2013 \u00e9merger du \u00adbrouhaha \u00adcosmique\u2009; imaginez-vous vivre cette exp\u00e9rience sensorielle \u00adradicalement \u00addiff\u00e9rente&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019est pas impossible d\u2019appr\u00e9cier Guglielmo Marconi comme un compositeur primitif, r\u00e9troactif\u2009; l\u2019ouvreur d\u2019une ancienne g\u00e9n\u00e9alogie sonore, pr\u00e9-esth\u00e9tique, originelle et m\u00e9tamusicale. Involontairement, il est le premier \u00e0 faire un usage <em>musical <\/em>de l\u2019\u00e9lectron. Il propose \u00admalgr\u00e9 lui un champ acoustique ouvert sur le cosmos, un nouveau mat\u00e9riau sonore immens\u00e9ment flexible, g\u00e9n\u00e9rique, moins local mais tout aussi probable que le corps animal, le bois, le m\u00e9tal, le vent, et les choses que nous oublions, ou ne connaissons.<\/p>\n\n\n\n<p>Marconi est non seulement un <em>cousin esth\u00e9tique<\/em> de Luigi Russolo, il est aussi, de mani\u00e8re oblique, un d\u00e9chiffreur universel\u202f: il lan\u00e7a la premi\u00e8re exp\u00e9dition en direction du vide interstellaire pour entendre le chant granuleux des \u00e9toiles et l\u2019origine des mondes.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sons premiers et petits poissons<\/h2>\n\n\n\n<p>Pour ou\u00efr \u00e0 rebours, consid\u00e9rez l\u2019aube o\u00f9 s\u2019entend la vibration des choses et des \u00eatres pour la premi\u00e8re fois&#8230; Sons premiers, sons \u00addevenus fossiles.<\/p>\n\n\n\n<p>Imaginez-vous l\u2019impossible\u202f: jeter une oreille avant l\u2019oreille\u2009; \u00e9couter ce que nous n\u2019entendrons jamais.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a 58 millions d\u2019ann\u00e9es, un petit animal curieusement nomm\u00e9 <em>Gosiutichthys parvus<\/em> \u2013 esp\u00e8ce de petit poisson, \u00e0 l\u2019allure atrabilaire, vivant au d\u00e9but de l\u2019\u00e8re tertiaire (\u00e9oc\u00e8ne) \u2013 faisait entendre, lorsqu\u2019il se sentait menac\u00e9, un chant strident, bref et saccad\u00e9. Selon Osvaldos Pferdli, zoologiste sp\u00e9cialiste du c\u00e9nozo\u00efque, il s\u2019agit du son animal connu le plus ancien. La description qu\u2019en fait Pferdli dans <em>Le r\u00e9flexe esth\u00e9tique animal, volontarisme primitif du vivant<\/em> est singuli\u00e8re\u202f: \u00ab\u202fOffrant la plupart des strat\u00e9gies bionomiques de type K associ\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9mission d\u2019ondes acoustiques comme m\u00e9canisme de protection, le chant oc\u00e9anique du <em>Gosiutichthys parvus<\/em> se \u00adcaract\u00e9risait par la \u00adproduction concentr\u00e9e d\u2019une s\u00e9rie de trilles et roulades semblable \u00e0 celles qui sont \u00e9mises par les ondes courtes d\u2019une radio mal \u00adsyntonis\u00e9e. Cette \u00e9mission sonore, sorte d\u2019alarme pr\u00e9alable, \u00e9tait invariablement suivie d\u2019une d\u00e9flagration \u00e9lectrique d\u2019amplitude S7 produite par la membrane ithyphallique du sp\u00e9cimen m\u00e2le. Cette d\u00e9flagration, \u00adlargement sup\u00e9rieure \u00e0 celles qui sont produites par les d\u00e9charges disruptives de la foudre terrestre (ce qui n\u2019est pas peu), s\u2019av\u00e9ra une tactique de d\u00e9fense remarquable [&#8230;]. Une conclusion d\u00e9routante s\u2019impose\u202f: ce petit vert\u00e9br\u00e9 inf\u00e9rieur de la classe des \u00adchondrichtyens a su canaliser les propri\u00e9t\u00e9s de l\u2019\u00e9lectromagn\u00e9tisme bien avant le vivipare homo sapiens. Comment ne pas associer cette \u00e9lectricit\u00e9 intense, bruyante et explosive aux sons organis\u00e9s, \u00e0 ce chant d\u2019alarme, qui la pr\u00e9c\u00e8dent\u2009? Comment ne pas entendre dans ce <em>cantus<\/em> primitif la plainte ancestrale \u00e9mise lors de la gen\u00e8se du monde, lors de la d\u00e9flagration <span style=\"white-space: nowrap;\">initiale<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-3\" href=\"#footnote-3\"><sup>3<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-3\"><a href=\"#fn-ref-3\"> 3 <\/a> - O. Pferdli, <em>Le r\u00e9flexe esth\u00e9tique animal, volontarisme primitif du vivant<\/em>, \u00c9ditions Scientifique du Morvand S. O., Paris, 1953, p. 58.<\/span>\u2009?\u202f\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Conclusion qui laisse songeur&#8230; Comment Pferdli a-t-il r\u00e9ussi \u00e0 \u00adentendre le chant de d\u00e9tresse du <em>Gosiutichthys parvus<\/em>\u2009? Comment sait\u2011il que ce chant \u00e9tait invariablement suivi d\u2019une explosion \u00ad\u00e9lectrique puissante\u2009? Que sous-entend-il en associant \u00ab\u202fcette \u00ad\u00e9lectricit\u00e9 \u00adintense\u202f\u00bb \u00e0 \u00ab\u202fce chant d\u2019alarme\u202f\u00bb\u2009? Cela d\u00e9passe \u00adl\u2019entendement.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sourd de l\u00e0<\/h2>\n\n\n\n<p>Le bruit est ce qui nous r\u00e9siste et demeure \u00e9tranger. Il ne peut \u00eatre domestiqu\u00e9. Les <em>artistes<\/em> du bruit sont des faussaires inspir\u00e9s, des dompteurs de puces savantes\u2009; ils offrent une ar\u00e8ne audio dans laquelle les \u00e9lectrons se livrent \u00e0 de libres ballets. Ces funambules du son mettent en bo\u00eete des parcelles de rumeur universelle\u2009; ils \u00adlaissent entendre ce qui s\u2019entend depuis toujours, mais que personne n\u2019\u00e9coute jamais.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils exposent l\u2019en de\u00e7\u00e0 musical.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour cette raison, il fait bon ne pas \u00eatre sourd.<\/p>\n<div style='display: none;'>Michel F C\u00f4t\u00e9<\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"","protected":false},"author":1303,"featured_media":0,"template":"","categories":[281,887],"numeros":[4330],"disciplines":[],"statuts":[335],"checklist":[],"auteurs":[912],"artistes":[],"thematiques":[],"type_chronique":[],"class_list":["post-178318","chronique","type-chronique","status-publish","hentry","category-archive","category-column","numeros-59-bruit-en","statuts-archive","auteurs-michel-f-cote-en"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/chronique\/178318","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/chronique"}],"about":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/chronique"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1303"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=178318"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=178318"},{"taxonomy":"numeros","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/numeros?post=178318"},{"taxonomy":"disciplines","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/disciplines?post=178318"},{"taxonomy":"statuts","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/statuts?post=178318"},{"taxonomy":"checklist","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/checklist?post=178318"},{"taxonomy":"auteurs","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/auteurs?post=178318"},{"taxonomy":"artistes","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/artistes?post=178318"},{"taxonomy":"thematiques","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/thematiques?post=178318"},{"taxonomy":"type_chronique","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/type_chronique?post=178318"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}