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{"id":179018,"date":"2005-05-01T18:35:00","date_gmt":"2005-05-01T23:35:00","guid":{"rendered":"https:\/\/esse.ca\/chronique\/allies-suceurs-de-sons-et-deplacements\/"},"modified":"2024-10-17T14:54:15","modified_gmt":"2024-10-17T19:54:15","slug":"allies-suceurs-de-sons-et-deplacements","status":"publish","type":"chronique","link":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/columns\/allies-suceurs-de-sons-et-deplacements\/","title":{"rendered":"Alli\u00e9s, suceurs de sons et d\u00e9placements"},"content":{"rendered":"\n<p>[In French]<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">S\u2019y dissoudre ou pas<\/h2>\n\n\n\n<p>Il faut savoir reconna\u00eetre ses alli\u00e9s. Savoir s\u2019avancer jusqu\u2019\u00e0 eux et s\u2019associer le moment venu. Avec vigueur, il faut identifier le dissemblable salutaire. Craindre de s\u2019y dissoudre est un r\u00e9flexe d\u2019amateur. La peur de la perte identitaire est une frayeur st\u00e9rile, c\u2019est une erreur de d\u00e9butant : l\u2019aspect sexu\u00e9 des interinfluences induit un \u00e9norme potentiel cr\u00e9atif. Il est bon de se faire engrosser par une \u00e2me \u00e9trang\u00e8re ; il est n\u00e9cessaire de m\u00ealer nos sangs. Rien \u00e0 perdre dans l\u2019\u00e9change de fluide, tout \u00e0 gagner. Tout \u00e0 prendre. Tout \u00e0 apprendre lorsqu\u2019il y a mixtion et impuret\u00e9. C\u2019est l\u00e0 pr\u00e9cis\u00e9ment que s\u2019invente la g\u00e9n\u00e9alogie culturelle des hommes et que notre esp\u00e8ce se ramifie d\u2019\u00e2ge en \u00e2ge depuis l\u2019imm\u00e9morial.<br>Il faut marcher avec ceux qui marchent. Dissiper la m\u00e9fiance s\u00e9dentaire, aller vers l\u2019\u00e9tranger. Changer de sorte. Changer de porte. Foncer sur du dur. Tasser le mou. Aller voir si j\u2019y suis et qui sont les autres. Manger du bizarre pour un peu de beaut\u00e9 nouvelle. Cesser d\u2019aligner du plate. Risquer une maladie. Sortir le malade et prendre l\u2019air.<br>Insistons sur la notion de risque. La mise en p\u00e9ril demeure permanente chez ceux et celles qui choisissent de s\u2019aventurer \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur du cadre normatif de nos soci\u00e9t\u00e9s t\u00e9l\u00e9phages. Les obstacles seront nombreux ; le sentiment d\u2019isolement sera spectaculaire. La marche \u00e0 suivre n\u2019est ni prescrite ni enseign\u00e9e. Il faudra savoir improviser, alors vous serez rares : l\u2019improvisation est une activit\u00e9 \u00e0 laquelle ce monde d\u2019optimisation et de rendement n\u2019adh\u00e8re pas. Il y a une haine (une peur) de l\u2019imaginaire lorsqu\u2019il s\u2019affiche avec un d\u00e9dain du gain.<br>Risquer peut vouloir dire marcher droit devant jusqu\u2019au premier obstacle infranchissable, ne pas s\u2019y dissoudre, changer de direction puis recommencer. C\u2019est ainsi que l\u2019on croise ses rarissimes alli\u00e9s et que se forme une alliance.<br>La suite est utile. Alors un alli\u00e9 vous aidera et vice versa. Et vous serez ravi. Le d\u00e9sir sera festif et durable, r\u00e9ciproque. Agr\u00e9ablement \u00e9trange sera la musique, ni tout \u00e0 fait la v\u00f4tre ni non plus la sienne : une beaut\u00e9 nouvelle. Les rites seront autres, singuliers et r\u00e9g\u00e9n\u00e9rateurs. Puis la r\u00eaverie voyagera en r\u00e9ciprocit\u00e9s jubilatoires tout au long de la route, et le prochain obstacle se fera moins lourd.<br>Au sein d\u2019une telle alliance strat\u00e9gique, il y aura toujours une possibilit\u00e9 d\u2019\u00e9garement. Qui a dit que l\u2019\u00e9garement \u00e9tait n\u00e9faste? Il n\u2019y a \u00e0 craindre de ce monde que les abuseurs et les immobiles.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Mobilit\u00e9 des sons<\/h2>\n\n\n\n<p>Les sons sont des entit\u00e9s a priori insaisissables, immod\u00e9r\u00e9ment mobiles, salutaires de par leur nature volatile. Ils sont de l\u2019air en vibration. Un sentiment de libert\u00e9 r\u00e9g\u00e9n\u00e9rateur s\u2019en d\u00e9gage, que le son soit m\u00e9tallique ou duveteux. Il y a chez quelques musiciens, certains m\u00e9lomanes et plusieurs artistes du son une attraction naturelle pour cette qualit\u00e9 vibratoire, mouvante et fugitive.<br>Les sons bougent.<br>Les immobiles sont des suceurs de sons.<br>Les immobiles sont ces gens lourds qui attrapent les sons comme on attrape un papillon : avec un filet, en offrant l\u2019illusion d\u2019\u00eatre fier chasseur ou savant collectionneur. M\u00e9thodiques et maniaques, ils sucent alors de mani\u00e8re libidinale l\u2019objet de leur capture. Un son suc\u00e9 est un son qui n\u2019a plus d\u2019ailes, un son que l\u2019on \u00e9pingle sur les murs d\u2019une discoth\u00e8que de nature morte, l\u00e0 o\u00f9 les immobiles se branlent avec contrition, devant un large miroir, b\u00e9ats.<br>Il y a bon nombre d\u2019immobiles chez les m\u00e9lomanes, encore davantage chez les musiciens, et encore plus chez les&nbsp;<em>sp\u00e9cialistes<\/em>&nbsp;(journalistes et autres experts minutes de la convergence) : \u00e0 plat ventre pour ne pas bouger, leurs semelles&nbsp;<em>shinent<\/em>&nbsp;dans le vide, sans usure, sans risque. Le refus d\u2019avancer, d\u2019entendre de l\u2019inou\u00efe, est l\u2019activit\u00e9 ch\u00e9rie des suceurs de sons. Le guitariste ne sait-il pas que sa guitare \u00e9lectrique fut d\u2019abord au 8e si\u00e8cle un oud arabe, puis au 15e si\u00e8cle un luth europ\u00e9en ? Il ne sait donc pas que son instrument a longtemps voyag\u00e9 avant de venir jusqu\u2019\u00e0 nous dans cet \u00e9tat d\u2019\u00e9volution ? Et le m\u00e9lomane serait-il si frileux avec l\u2019ensemble des musiques (historiques ou actuelles) qu\u2019il est incapable de saisir cette probabilit\u00e9 : depuis toujours les musiques mondiales sont g\u00e9n\u00e9reusement sujettes \u00e0 de revitalisantes interinfluences, \u00e9tranges rencontres aux influx souvent bipolaires ? Un exemple de r\u00e9action en cha\u00eene : lors de l\u2019Exposition universelle de Paris en 1900, les musiques de Java boulevers\u00e8rent Debussy, l\u2019ami de Satie, qui, lui, eut une influence d\u00e9terminante sur Cage le New-Yorkais, qui \u00e0 son tour fit autorit\u00e9 sur un nombre incalculable de compositeurs diss\u00e9min\u00e9s sur notre sph\u00e8re Terre&#8230; Et cetera \u00e0 l\u2019infini, en gerbes miraculeuses.<br>Les sons bougent, et les hommes avec.<\/p>\n\n\n\n<p>Pauvres sons : sons ratatin\u00e9s par l\u2019incessant mouvement de succion des suceurs de sons. Sons ramollis \u00e0 la Dali, flaques au sol, coulants l\u00e0 o\u00f9 on ne les entend plus \u00e0 force d\u2019immobilisme.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">\u00catre plantigrade<\/h2>\n\n\n\n<p>1. Savoir appr\u00e9cier le silence du marcheur lorsque la route est longue. Ne pas avoir la bouche en mitraille. Laisser monter la musique des pas, entendre cette cadence accompagner la pulsation cardiaque, petite polyrythmie de la vie. Ne pas oublier que les pas comptent et sonnent, que le reste va tout seul, un pied apr\u00e8s l\u2019autre. Sentir les surfaces hurler sous le pied, hiver comme \u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>2. Savoir s\u2019arr\u00eater, puis repartir. Pour le repos et les repas; pour la d\u00e9pense et le don de curiosit\u00e9. Pour les rires et l\u2019amour aussi.<\/p>\n\n\n\n<p>3. Savoir \u00e9viter de s\u2019alourdir. Puisque nous devrons partir l\u00e9ger, n\u00e9cessairement.<\/p>\n\n\n\n<p>4. Savoir esquisser quelques pas de danse, le moment venu. Parce qu\u2019il n\u2019est pas n\u00e9cessaire d\u2019\u00eatre ennuyant et qu\u2019il est agr\u00e9able d\u2019utiliser ses pieds pour dire le plaisir du corps et signifier ce plaisir aux autres. La danse est une activit\u00e9 humaine fondamentale ; pas de danse, pas d\u2019humanit\u00e9. Il est \u00e9trange que les nazis aient exig\u00e9 une derni\u00e8re danse \u00e0 certains condamn\u00e9s des camps de la mort peu avant la chambre \u00e0 gaz : une derni\u00e8re danse pour la fin de l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>5. Savoir fl\u00e2ner au long des chemins. L\u2019errance est un terreau exceptionnellement fertile. Le politicien, son relationniste, le sportif, son entra\u00eeneur, le militaire, son banquier, la vedette, son g\u00e9rant, et d\u2019autres encore vous diront que le vagabondage est une activit\u00e9 insens\u00e9e, n\u00e9vrotique, un d\u00e9soeuvrement qui doit \u00eatre \u00e9radiqu\u00e9 dans l\u2019int\u00e9r\u00eat de la&nbsp;<em>civilisation<\/em>. Quel est-il, justement, l\u2019int\u00e9r\u00eat de la&nbsp;<em>civilisation<\/em>&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Les derni\u00e8res nations nomades ont cess\u00e9 leur lente agonie au 20e si\u00e8cle. La promenade est termin\u00e9e, les fronti\u00e8res sont victorieuses, la plan\u00e8te ne s\u2019appartient plus.<\/p>\n\n\n\n<p>Difficile de percevoir en quoi la civilisation rend notre esp\u00e8ce moins apte au g\u00e9nocide.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Moment venu<\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019humanit\u00e9 fut d\u2019abord nomade. La mobilit\u00e9 perp\u00e9tuelle fut le premier modus vivendi humain. La survie de l\u2019esp\u00e8ce \u00e9tait intimement li\u00e9e \u00e0 la capacit\u00e9 de d\u00e9placement, elle-m\u00eame assujettie aux cycles lunaire et saisonnier. L\u2019appr\u00e9hension humaine du monde s\u2019est model\u00e9e au rythme d\u2019incessantes migrations. Les m\u00e9canismes de l\u2019esprit \u00e9taient alors ceux d\u2019hommes et de femmes en constantes p\u00e9r\u00e9grinations : \u00ab Les Kashkai avaient le visage dur et hal\u00e9, la silhouette \u00e9maci\u00e9e [&#8230;].<br>Les femmes \u00e9taient par\u00e9es de leurs plus beaux atours, des robes de calicot de couleurs vives achet\u00e9es sp\u00e9cialement \u00e0 l\u2019occasion de cette migration. Certaines voyageaient \u00e0 cheval ou \u00e0 dos d\u2019\u00e2ne; d\u2019autres \u00e9taient juch\u00e9es sur des chameaux, avec les tentes et les m\u00e2ts. Leur corps montait et s\u2019abaissait en suivant les mouvements de tangage de la selle. Leurs yeux ne quittaient pas la route devant elles.<br>Une femme v\u00eatue de safran et de vert montait un cheval noir. Derri\u00e8re elle, fix\u00e9 \u00e0 la selle, un enfant jouait avec un agneau orphelin ; des pots de cuivre s\u2019entrechoquaient et un coq \u00e9tait attach\u00e9 avec une ficelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle allaitait aussi un nourrisson. Ses seins \u00e9taient orn\u00e9s de colliers, de pi\u00e8ces d\u2019or et d\u2019amulettes. Comme la plupart des femmes nomades, elle transportait ses richesses avec elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelles sont donc les premi\u00e8res impressions de ce monde que ressent un b\u00e9b\u00e9 nomade ? Un sein qui se balance et une pluie <span style=\"white-space: nowrap;\">d\u2019or<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-1\" href=\"#footnote-1\"><sup>1<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-1\"><a href=\"#fn-ref-1\"> 1 <\/a> - Bruce Chatwin,&nbsp;<em>Le Chant des pistes<\/em>, Grasset, Paris, 1988.<\/span>.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le petit nomade est merveilleusement berc\u00e9, la lumi\u00e8re agit en myriades \u00e9toil\u00e9es ; percussifs, tintants et scand\u00e9s, apaisants, les sons se reproduisent en d\u2019infinies variations ; sous la brise l\u00e9g\u00e8re et ti\u00e8de, le sein, chaud et go\u00fbteux, hume l\u2019appartenance.<\/p>\n\n\n\n<p>N\u2019osons aucune comparaison avec les sensations que ressent le b\u00e9b\u00e9 s\u00e9dentaire seul dans son petit lit cl\u00f4tur\u00e9, les yeux grands ouverts devant son mobile immobile.<br>R\u00e9trospectivement, il y a ici une profonde nostalgie.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Errance, depuis toujours<\/h2>\n\n\n\n<p>Nous avons cess\u00e9 de marcher. Le tourisme contemporain est un avatar fam\u00e9lique du nomadisme fondateur. L\u2019incessante pulsion de d\u00e9placement se frappe maintenant aux murs des cit\u00e9s et des douaniers. Les joggers de banlieue auront beau tenter un fr\u00e9n\u00e9tique putsch p\u00e9destre, nos semblables se sont n\u00e9vrotiquement fix\u00e9s. Tant pis pour nous, bip\u00e8des alourdis devenus tristement casaniers.<br>Nous ne marchons plus. Nous entrons dans le r\u00e8gne des d\u00e9cideurs ind\u00e9cis. Nous sombrons d\u00e9sormais dans la folie. Il aurait peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 pr\u00e9f\u00e9rable de s\u2019\u00e9teindre plus t\u00f4t, mais moins idiot, moins pied bot.<br>Demeure l\u2019errance de ceux et celles qui n\u2019accepteront jamais d\u2019en rester l\u00e0.<\/p>\n<div style='display: none;'>Michel F C\u00f4t\u00e9<\/div><div style='display: none;'>Michel F C\u00f4t\u00e9<\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"","protected":false},"author":1303,"featured_media":0,"template":"","categories":[281,887],"numeros":[4536],"disciplines":[],"statuts":[335],"checklist":[],"auteurs":[912],"artistes":[],"thematiques":[],"type_chronique":[],"class_list":["post-179018","chronique","type-chronique","status-publish","hentry","category-archive","category-column","numeros-54-derives-en","statuts-archive","auteurs-michel-f-cote-en"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/chronique\/179018","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/chronique"}],"about":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/chronique"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1303"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=179018"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=179018"},{"taxonomy":"numeros","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/numeros?post=179018"},{"taxonomy":"disciplines","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/disciplines?post=179018"},{"taxonomy":"statuts","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/statuts?post=179018"},{"taxonomy":"checklist","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/checklist?post=179018"},{"taxonomy":"auteurs","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/auteurs?post=179018"},{"taxonomy":"artistes","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/artistes?post=179018"},{"taxonomy":"thematiques","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/thematiques?post=179018"},{"taxonomy":"type_chronique","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/type_chronique?post=179018"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}