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{"id":143457,"date":"2015-01-01T15:45:38","date_gmt":"2015-01-01T20:45:38","guid":{"rendered":"https:\/\/esse.ca\/hors-dossier\/voir%e2%80%af-un-acte-dinterpretation-informe\/"},"modified":"2023-12-05T12:30:41","modified_gmt":"2023-12-05T17:30:41","slug":"voir-un-acte-dinterpretation-informe","status":"publish","type":"hors-dossier","link":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/off-features\/voir-un-acte-dinterpretation-informe\/","title":{"rendered":"Voir\u202f: un acte d\u2019interpr\u00e9tation inform\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<pre class=\"wp-block-verse\"> [In French] <\/pre>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-verse\">La vision nous montre ce que nous voulons bien voir quand la m\u00e9moire retient uniquement ce dont elle a envie. Elle parvient \u00e0 faire un tri dans tout ce qu\u2019elle enregistre, invitant la rem\u00e9moration \u00e0 pr\u00e9c\u00e9der l\u2019oubli, l\u2019oubli, \u00e0 succ\u00e9der \u00e0 la rem\u00e9moration, enchainement devenu la condition m\u00eame du souvenir.&nbsp;  Un souvenir n\u2019existe donc pas, il se&nbsp;fabrique, il&nbsp;s\u2019invente.&nbsp;  Marcelline&nbsp;Delbecq,&nbsp;<em>Oublier, voir<\/em>&nbsp;<\/pre>\n\n\n\n<div style=\"height:9px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p>Suivre un festival ou voir une exposition implique des exp\u00e9riences de r\u00e9ception diff\u00e9rentes, les deux types d\u2019\u00e9v\u00e8nements s\u2019offrant au visiteur selon deux types de temporalit\u00e9. L\u2019exposition, pens\u00e9e comme un tout, est habituellement compl\u00e8te en elle-m\u00eame lorsqu\u2019elle devient accessible au public, qui peut en faire le tour d\u2019un seul coup s\u2019il le souhaite. Bien que de plus en plus de commissaires et d\u2019artistes s\u2019adonnent \u00e0 des exp\u00e9rimentations quant au format temporel de l\u2019exposition \u2013 en y incluant des performances, en changeant l\u2019accrochage \u00e0 mi-chemin, en ajoutant ou retirant des \u0153uvres, etc. \u2013, il reste que le mod\u00e8le traditionnel de l\u2019exposition, construite selon un parcours o\u00f9 les \u0153uvres sont autant de pierres qui contribuent \u00e0 l\u2019\u00e9dification d\u2019un r\u00e9cit r\u00e9sultant du travail de r\u00e9flexion men\u00e9 par le commissaire, constitue encore la norme. De son c\u00f4t\u00e9, le festival implique naturellement une exp\u00e9rience marqu\u00e9e par la succession de repr\u00e9sentations \u00e9chelonn\u00e9es sur plusieurs jours. Ainsi, suivre la programmation d\u2019Actoral, qui s\u2019\u00e9tendait du 24 septembre au 11 octobre et qui comprenait plusieurs spectacles par soir pr\u00e9sent\u00e9s dans pr\u00e8s d\u2019une dizaine de lieux aux vocations multiples situ\u00e9s aux quatre coins de Marseille, sollicitait la m\u00e9moire et la mettait au travail de mani\u00e8re singuli\u00e8re. En effet, au fil des repr\u00e9sentations, il devenait \u00e9vident que mon regard s\u2019affinait et que ma compr\u00e9hension des spectacles vus pr\u00e9c\u00e9demment se transformait, certains d\u00e9tails refaisant surface et prenant tout \u00e0 coup des significations tout \u00e0 fait diff\u00e9rentes.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9clat\u00e9,&nbsp;Actoral&nbsp;conviait tout autant des \u00e9crivains et des metteurs en sc\u00e8ne que des performeurs, des danseurs et des cin\u00e9astes afin de donner un aper\u00e7u des&nbsp;<em>\u00e9critures<\/em>&nbsp;d\u2019aujourd\u2019hui. Traiter d\u2019un festival centr\u00e9 sur l\u2019exploration de l\u2019\u00e9criture m\u2019a sembl\u00e9 l\u2019occasion toute d\u00e9sign\u00e9e d\u2019exp\u00e9rimenter \u00e0 mon tour dans la forme et le r\u00e9cit de mon exp\u00e9rience de spectatrice. Comment rendre compte, \u00e0 l\u2019\u00e9crit, des spectacles, des lectures, des mises en espace, des performances, des \u0153uvres d\u2019art visuel et de la musique que le festival, dans un souci de pluridisciplinarit\u00e9, pr\u00e9sentait\u2009? L\u2019objectif du festival \u00e9tant plut\u00f4t vaste, il m\u2019est apparu inutile de chercher une intention pr\u00e9cise dans la programmation. Plut\u00f4t, c\u2019est \u00e0 un regard singulier, totalement subjectif, que la couverture de ce festival invitait. Je me suis donc pr\u00eat\u00e9e au jeu de la d\u00e9couverte, me frayant un chemin dans une offre touffue remplie de noms et de projets inconnus, avec le d\u00e9sir boulimique d\u2019en voir le plus possible pour cerner les r\u00e9sonances qui reliaient les propositions entre elles. Ce texte, dont la structure propose des allers-retours qui suivent ma r\u00e9flexion \u00e0 mesure qu\u2019elle s\u2019est construite, respecte le travail de recr\u00e9ation mis en \u0153uvre par ma propre m\u00e9moire des \u00e9v\u00e8nements, dirig\u00e9 par un r\u00e9seau d\u2019\u00e9chos croisant les th\u00e8mes du travail, du regard et de la violence. Il se veut le reflet d\u2019une perception subjective, conditionn\u00e9e par les int\u00e9r\u00eats qui sont les miens.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"h-4-octobre-marcelline-delbecq-oublier-voir-lecture\"><strong>4 octobre, Marcelline&nbsp;Delbecq,&nbsp;<\/strong><strong><em>Oublier, voir<\/em><\/strong><strong>, lecture<\/strong>&nbsp;<\/h2>\n\n\n\n<p>Debout au micro, Marcelline&nbsp;Delbecq&nbsp;lit d\u2019une voix pos\u00e9e un texte traitant d\u2019une photographie de Brassa\u00ef vue il y a plusieurs ann\u00e9es, dont elle ne r\u00e9alise que maintenant que celle-ci ne l\u2019a jamais quitt\u00e9e, mais a plut\u00f4t infus\u00e9 \u2013 pour reprendre ses mots si justes \u2013 et teint\u00e9 son regard \u00e0 son insu. C\u2019est autant de la photographie projet\u00e9e sur un \u00e9cran \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle que du travail de la m\u00e9moire en relation avec la vue qu\u2019il est question. La m\u00e9moire, cet appareil qui n\u2019enregistre que ce qui happe l\u2019attention d\u2019un regard avalant en continu ce qui est offert \u00e0 son champ de vision. Mais qui, derri\u00e8re la vitre du regard, pr\u00e9side r\u00e9ellement \u00e0 la s\u00e9lection\u2009? Combien de fois ce qu\u2019on croyait&nbsp;oubli\u00e9&nbsp;refait-il surface, alert\u00e9 par un d\u00e9tail, invit\u00e9 par un \u00e9cho, alors que ce qu\u2019on souhaitait retenir s\u2019enfonce sans laisser de traces\u2009? Toute image arrach\u00e9e au continuum visuel, au contexte de la sc\u00e8ne, porte en elle une part du myst\u00e8re li\u00e9 \u00e0 son hors-champ spatio-temporel. Ce flou qui l\u2019entoure invite \u00e0 la suggestion, \u00e0 la projection et \u00e0 l\u2019interpr\u00e9tation, laissant une place importante \u00e0 l\u2019imagination de celui qui la regarde et la r\u00e9invente \u00e0 partir de sa sensibilit\u00e9. Port\u00e9e par de telles remarques, je r\u00e9alise que celles-ci \u00e9voquent ma mani\u00e8re d\u2019approcher l\u2019art en g\u00e9n\u00e9ral et les propositions programm\u00e9es dans ce festival en particulier.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"h-3-octobre-dana-michel-yellow-towel-spectacle\"><strong>3 octobre, Dana Michel<\/strong><strong><em>, Yellow&nbsp;Towel<\/em><\/strong><strong>, spectacle<\/strong>&nbsp;<\/h2>\n\n\n\n<p>Une sc\u00e8ne entour\u00e9e de rideaux blancs sur trois c\u00f4t\u00e9s. On dirait des draps suspendus au plafond telles les cloisons s\u00e9parant les patients dans les salles d\u2019h\u00f4pital. Fausse intimit\u00e9 aseptis\u00e9e. Illusion de s\u00e9curit\u00e9. Une table recouverte d\u2019un tissu blanc, une bassine, quelques accessoires. Entre une jeune femme noire en surv\u00eatement fonc\u00e9 chauss\u00e9e de&nbsp;<em>creepers<\/em>. Elle se tortille, marmonne en anglais des mots difficilement compr\u00e9hensibles \u00e0 propos d\u2019une recette de poulet frit, pose des gestes d\u00e9structur\u00e9s, incoh\u00e9rents, et se d\u00e9place laborieusement. \u00c0 la fronti\u00e8re entre le handicap et l\u2019animalit\u00e9, elle se suspend au bout de la table comme un singe, p\u00e8le une banane qu\u2019elle mastique avant de recracher, se couvre le visage d\u2019une pommade blanche ou tente de jouer de la trompette en soufflant sans produire autre chose que des sons. Citant les st\u00e9r\u00e9otypes associ\u00e9s \u00e0 la culture noire, elle place les spectateurs dans la position d\u2019autorit\u00e9 du sp\u00e9cialiste jugeant de l\u2019\u00e9tat d\u2019un patient \u00e0 travers la vitre de la salle d\u2019examen, figur\u00e9e ici par le quatri\u00e8me mur de la salle de spectacle. Jamais elle ne l\u00e8vera les yeux vers la salle. L\u2019humanit\u00e9 passe par le regard, par l\u2019expressivit\u00e9 du visage, et c\u2019est son refus d\u2019admettre ma pr\u00e9sence, le fait qu\u2019elle me maintient ainsi \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de son monde, qui me transforme en voyeuse et qui contribue \u00e0 mon malaise.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"h-flashback\"><strong><em>Flashback<\/em><\/strong><strong>.<\/strong>&nbsp;<\/h2>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"h-24-septembre-gisele-vienne-kindertotenlieder-spectacle\"><strong>24 septembre, Gis\u00e8le Vienne,&nbsp;<\/strong><strong><em>Kindertotenlieder<\/em><\/strong><strong>, spectacle<\/strong>&nbsp;<\/h2>\n\n\n\n<p>Des gestes brusques percent soudain l\u2019atmosph\u00e8re alanguie du concert fun\u00e8bre mis en sc\u00e8ne par Gis\u00e8le Vienne, r\u00e9v\u00e9lant une violence tapie depuis le d\u00e9but de la repr\u00e9sentation. Cette violence \u00e9clate en coups de pied et transpire de la rudesse des actes dirig\u00e9s vers ceux qui, debout face \u00e0 la chanteuse automate, continuent de la fixer sans bouger. Je les d\u00e9couvre n\u2019\u00eatre que de simples mannequins, et c\u2019est l\u2019absence de leur visage cach\u00e9 par le capuchon de leur coton ouat\u00e9 qui, tout \u00e0 coup, m\u2019apparait comme le dispositif qui rend acceptable la violence dont le protagoniste fait preuve \u00e0 leur \u00e9gard. L\u2019humanit\u00e9 passe par le regard, disais-je.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns alignfull is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\" style=\"flex-basis:66.66%\">\n<figure class=\"wp-block-image size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/esse.ca\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/83-HD4-IMG2-IM_SJA_Allibert_17_DONADIO_ActOral_J8_CMYKIM_Uzel_Blum_DSC8045_CMYK_esse_web.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-143384\" style=\"width:583px;height:736px\" width=\"583\" height=\"736\" srcset=\"https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/83-HD4-IMG2-IM_SJA_Allibert_17_DONADIO_ActOral_J8_CMYKIM_Uzel_Blum_DSC8045_CMYK_esse_web.jpg 331w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/83-HD4-IMG2-IM_SJA_Allibert_17_DONADIO_ActOral_J8_CMYKIM_Uzel_Blum_DSC8045_CMYK_esse_web-300x379.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 583px) 100vw, 583px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Micha\u00ebl Allibert,<\/strong><br><em>35 000 grammes de paillettes en fin de journ\u00e9e<\/em>, cartonnerie, La friche La belle de Mai, Festival Actoral, 2014.<br>Photo : \u00a9 Andr\u00e9s Donadio<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\" style=\"flex-basis:33.33%\"><\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"h-3-octobre-michael-allibert-35-000-grammes-de-paillettes-en-fin-de-journee-performance\"><strong>3 octobre, Micha\u00ebl&nbsp;Allibert,&nbsp;<\/strong><strong><em>35 000 grammes de paillettes en fin de journ\u00e9e<\/em><\/strong><strong>, performance<\/strong>&nbsp;<\/h2>\n\n\n\n<p>Des chaises sont align\u00e9es le long des quatre faces d\u2019un espace dessin\u00e9 au sol avec un amonc\u00e8lement de paillettes multicolores. \u00c0 la fronti\u00e8re de cet espace se tient Micha\u00ebl&nbsp;Allibert, debout, un bouquet de fleurs dans les bras, un sourire forc\u00e9 coll\u00e9 au visage au moyen d\u2019un appareil qui lui \u00e9tire les commissures des l\u00e8vres et l\u2019emp\u00eache de fermer la bouche. Durant cinq heures, deux jours d\u2019affil\u00e9e, il r\u00e9p\u00e8tera son man\u00e8ge avec la r\u00e9gularit\u00e9 d\u2019un m\u00e9tronome\u202f: effeuillage progressif qui l\u2019am\u00e8ne \u00e0 se rouler dans la mer de paillettes, \u00e0 y effectuer des poses avant de se rhabiller consciencieusement et de reprendre, r\u00e9sign\u00e9, sa position de d\u00e9part. L\u2019environnement est silencieux, mais des \u00e9couteurs sur le dossier des chaises diffusent de la musique pop joyeuse, de la musique trip-hop m\u00e9lancolique ou encore une conf\u00e9rence expliquant que le travail n\u2019est pas une valeur morale. Une valeur morale \u2013 l\u2019amour, la justice \u2013 n\u2019a pas de prix\u2009; elle n\u2019est pas soumise aux al\u00e9as du march\u00e9. C\u2019est parce que le travail n\u2019a pas de valeur en soi qu\u2019il est pay\u00e9, nous explique-t-on. Le travail est un ch\u00e2timent, ce que rappelle l\u2019appareil port\u00e9 par le performeur, dont la salive lui coule le long des joues et du menton pendant qu\u2019il continue, le regard \u00e9teint, neutralis\u00e9, \u00e0 faire ce pour quoi il a \u00e9t\u00e9 engag\u00e9\u202f: danser.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"h-7-octobre-noe-soulier-mouvement-sur-mouvement-performance\"><strong>7 octobre, No\u00e9 Soulier,&nbsp;<\/strong><strong><em>Mouvement sur mouvement<\/em><\/strong><strong>, performance<\/strong>&nbsp;<\/h2>\n\n\n\n<p>V\u00eatu d\u2019habits de tous les jours, No\u00e9 Soulier entre en sc\u00e8ne dans une salle qui n\u2019est pas plong\u00e9e dans la noirceur, comme si le spectacle n\u2019\u00e9tait pas encore commenc\u00e9. Refus de l\u2019artifice, de la distance cr\u00e9\u00e9e par le contraste de luminosit\u00e9 entre le performeur et l\u2019assistance. Il transforme en phrases gestuelles les&nbsp;<em>Improvisation Technologies<\/em>&nbsp;de William&nbsp;Forsythe&nbsp;tout en dissertant sur le travail du danseur, sa technique, son conditionnement, l\u2019histoire de la danse et ses crit\u00e8res d\u2019\u00e9valuation, sans jamais laisser son activit\u00e9 modifier son d\u00e9bit. Une v\u00e9ritable dissociation entre le corps-machine et la t\u00eate pensante est \u00e0 l\u2019\u0153uvre, bien que le discours porte parfois directement sur les gestes effectu\u00e9s, au moment o\u00f9 ils le sont\u202f: \u00ab\u2009Mon genou devient un objet manipul\u00e9 par le reste de mon corps et mon corps devient h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne. Il se scinde en lui-m\u00eame entre une partie motrice et une partie mobile. [&#8230;] Au lieu de manipuler un objet ext\u00e9rieur, je manipule une partie de moi-m\u00eame, que je traite comme un objet. Mon corps se r\u00e9tracte en lui-m\u00eame et mon genou devient ext\u00e9rieur \u00e0 mon propre corps.\u2009\u00bb Ce processus d\u2019objectification de soi ne fait-il pas \u00e9cho au processus d\u2019objectification du danseur par le spectateur, dispositif maintes fois critiqu\u00e9, mais sur lequel semble se fonder in\u00e9vitablement l\u2019industrie du spectacle, reposant sur la consommation par le regard qui lie regardeur et regard\u00e9\u2009?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"h-flashback-1\"><strong><em>Flashback<\/em><\/strong><strong>.<\/strong>&nbsp;<\/h2>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"h-25-septembre-francois-michel-pesenti-et-suzanne-joubert-les-gens-sont-formidables-mise-en-espace\"><strong>25 septembre, Fran\u00e7ois-Michel&nbsp;Pesenti&nbsp;et Suzanne Joubert<\/strong><strong><em>, Les gens sont formidables<\/em><\/strong><strong>, mise en espace<\/strong>&nbsp;<\/h2>\n\n\n\n<p>Plusieurs acteurs sont align\u00e9s \u00e0 l\u2019avant d\u2019une sc\u00e8ne sans d\u00e9cor, debout derri\u00e8re des lutrins qui soutiennent leur texte. R\u00e9p\u00e9tition ou mise en sc\u00e8ne\u2009? \u00c0 cheval entre leur r\u00e9alit\u00e9 de com\u00e9diens en train de jouer et de personnages incarnant un r\u00f4le, ils prennent la parole, dialoguent sans r\u00e9ellement interagir, se font reprendre, se bousculent dans leur empressement \u00e0 aller manger pendant de courtes pauses ou boivent du champagne goulument et disgracieusement, \u00e0 la mani\u00e8re de b\u00eates assoiff\u00e9es et affam\u00e9es, tout \u00e7a sous les yeux du metteur en sc\u00e8ne qui, assis \u00e0 l\u2019arri\u00e8re, pr\u00e9side de loin \u00e0 l\u2019action. Superposition int\u00e9ressante des registres de la fiction et de la r\u00e9alit\u00e9 o\u00f9 le travail du com\u00e9dien devient central, alors que le texte, d\u00e9cousu, fait du spectacle dans son ensemble une proposition difficile \u00e0 suivre.&nbsp;<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/esse.ca\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/83-HD4-IMG3-IM_SJA_Latifa_02_DONADIO_ActOral_J14_CMYKIM_Uzel_Blum_DSC8045_CMYK_esse_web.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-143440\" style=\"width:543px;height:682px\" width=\"543\" height=\"682\" srcset=\"https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/83-HD4-IMG3-IM_SJA_Latifa_02_DONADIO_ActOral_J14_CMYKIM_Uzel_Blum_DSC8045_CMYK_esse_web.jpg 331w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/83-HD4-IMG3-IM_SJA_Latifa_02_DONADIO_ActOral_J14_CMYKIM_Uzel_Blum_DSC8045_CMYK_esse_web-300x377.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 543px) 100vw, 543px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Latifa La\u00e2bissi<\/strong><br><em>Adieu Et Merci<\/em>, Grand Plateau, La Friche La Belle de Mai, Festival Actoral, 2014.<br>Photo : \u00a9 Andr\u00e9s Donadio<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"h-11-octobre-latifa-laabissi-adieu-et-merci-spectacle\"><strong>11 octobre, Latifa&nbsp;La\u00e2bissi,&nbsp;<\/strong><strong><em>Adieu et merci<\/em><\/strong><strong>, spectacle<\/strong>&nbsp;<\/h2>\n\n\n\n<p>En r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale, c\u2019est \u00e0 la vigueur des applaudissements que se mesure l\u2019appr\u00e9ciation du public des arts de la sc\u00e8ne. Cette r\u00e9alit\u00e9, Latifa&nbsp;La\u00e2bissi&nbsp;l\u2019a tr\u00e8s bien saisie, elle qui interroge les conditions m\u00eames du spectacle dans un solo o\u00f9 elle n\u2019a comme partenaire qu\u2019un rideau de sc\u00e8ne violet qui se d\u00e9placera tout au long de la repr\u00e9sentation, nous pla\u00e7ant successivement, en tant que spectateur, dans l\u2019assistance et dans l\u2019arri\u00e8re-sc\u00e8ne. Orn\u00e9e d\u2019une barbe noire et v\u00eatue d\u2019une robe de la m\u00eame couleur que l\u2019\u00e9toffe suspendue, elle entre en sc\u00e8ne en la traversant, s\u2019y fond au point de disparaitre, jette des regards&nbsp;mi-inquiets&nbsp;mi-amus\u00e9s&nbsp;entre ses parois et rejoue les gestes attendus des saluts et des remerciements, se tenant tant\u00f4t devant, tant\u00f4t derri\u00e8re les rideaux. Aux sons de grognements d\u2019animaux, les feux des projecteurs se r\u00e9veillent et la sc\u00e8ne se transforme en ar\u00e8ne o\u00f9 la danseuse, nue, sans artifices, entre dans un corps \u00e0 corps \u00e9nergique avec l\u2019accessoire, courant rageusement de tous les c\u00f4t\u00e9s. L\u2019acte chor\u00e9graphique tient plus de l\u2019\u00e9preuve que de la gr\u00e2ce et l\u2019intensit\u00e9 des gestes est telle que j\u2019y lis presque du d\u00e9sespoir.&nbsp;La\u00e2bissi&nbsp;rappelle la b\u00eate de cirque, exotique femme \u00e0 barbe, pi\u00e9g\u00e9e et m\u00e9fiante, farouche, livr\u00e9e en p\u00e2ture \u00e0 la violence des regards qui n\u2019ont rien de tendre. Lorsque les lumi\u00e8res s\u2019\u00e9teignent pour signaler la fin du spectacle, sous les applaudissements r\u00e9els des spectateurs, celle qui a jou\u00e9 sa sortie tout au long de la repr\u00e9sentation ne reviendra pas remercier l\u2019assistance.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"h-1er-novembre-jardin-d-acclimatation-paris\"><strong>1<sup>er <\/sup>novembre, Jardin d\u2019acclimatation, Paris<\/strong>&nbsp;<\/h2>\n\n\n\n<p>En sortant de la Fondation Louis-Vuitton, je d\u00e9cide de passer par le Jardin d\u2019acclimatation pour retourner vers la station de m\u00e9tro. Il fait soleil. De nombreuses familles se prom\u00e8nent dans les all\u00e9es. C\u2019est dimanche et il fait incroyablement chaud pour la saison. \u00c0 la sortie des grilles, une plaque au sol attire mon attention\u202f: \u00ab\u2009En 1931, la F\u00e9d\u00e9ration fran\u00e7aise des anciens coloniaux, avec l\u2019accord du gouvernement de la Nouvelle-Cal\u00e9donie, a recrut\u00e9 une centaine de Kanaks en leur faisant croire qu\u2019ils allaient repr\u00e9senter leur \u201c\u00eele\u201d \u00e0 l\u2019Exposition coloniale de Paris. Apr\u00e8s avoir d\u00e9barqu\u00e9 \u00e0 Marseille le 31 mars 1931, ils furent conduits au Jardin d\u2019acclimatation, dans le Bois de Boulogne, o\u00f9 depuis 1877 des exhibitions ethnographiques avaient lieu r\u00e9guli\u00e8rement. Des milliers de visiteurs sont alors venus voir ceux que l\u2019on pr\u00e9sentait comme des \u201csauvages polygames et cannibales\u201d. Ce n\u2019est que le 11 novembre 1931 que les 104 Kanaks exhib\u00e9s pourront enfin retourner chez eux. Ainsi prenait fin l\u2019un des tout derniers \u201czoos humains\u201d, symbole d\u2019une \u00e9poque o\u00f9 l\u2019autre avait \u00e9t\u00e9 regard\u00e9 comme un \u201canimal\u201d en Occident.\u2009\u00bb&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la lecture de cette plaque, certaines images de&nbsp;<em>Yellow&nbsp;Towel<\/em>,&nbsp;d\u2019<em>Adieu et merci<\/em>&nbsp;et de&nbsp;<em>35 000 grammes de paillettes en fin de journ\u00e9e<\/em>&nbsp;me sont revenues en t\u00eate. Curieux travail que celui de la m\u00e9moire qui, provoqu\u00e9 par des associations, fait d\u2019un simple \u00e9l\u00e9ment \u00e9tranger aux spectacles \u2013 une plaque comm\u00e9morative \u2013 un d\u00e9clencheur activant une r\u00e9flexion qui jette un \u00e9clairage diff\u00e9rent sur les exp\u00e9riences d\u00e9j\u00e0 v\u00e9cues et modifie du m\u00eame coup ma vision de ce que je n\u2019ai plus sous les yeux. Bien entendu, il existe tout un monde entre l\u2019exp\u00e9rience des Kanaks et celle des danseurs, acteurs et performeurs, mais c\u2019est la violence potentielle contenue dans l\u2019acte de consommation par le regard \u2013 qui lui-m\u00eame repose sur le processus d\u2019objectification au fondement de toute repr\u00e9sentation \u2013, qui m\u2019est alors apparue \u00e9vidente. Rem\u00e9moration. Construction. Ma compr\u00e9hension de l\u2019espace sc\u00e9nique comme lieu d\u2019exhibition du performeur qui, en tant que travailleur, traite volontairement son corps comme un outil qu\u2019il livre en p\u00e2ture aux regards, s\u2019est pr\u00e9cis\u00e9e. Certes, le performeur choisit ce travail \u2013 qui ne lui est donc pas impos\u00e9 \u2013, mais le rapport de force qui s\u2019\u00e9tablit entre celui qui regarde et celui qui s\u2019expose reste un lieu de tension abord\u00e9 directement dans certaines des \u0153uvres pr\u00e9sent\u00e9es. Des d\u00e9tails reliant entre elles ces propositions qui rendent cette tension visible et perceptible m\u2019ont frapp\u00e9e\u202f: l\u2019\u00e9vocation d\u2019une ar\u00e8ne ou d\u2019une salle d\u2019h\u00f4pital, un regard fuyant, un sourire-rictus maintenu de force, une nudit\u00e9 affich\u00e9e dans une situation d\u2019intimit\u00e9 et de proximit\u00e9 avec le spectateur, qui pourrait presque y toucher. Je d\u00e9couvrais \u00e0 rebours une nouvelle facette de ma position de spectatrice \u00e0 laquelle je n\u2019avais pas \u00e9t\u00e9 sensible en voyant ces spectacles. D\u2019ailleurs, ce texte t\u00e9moigne-t-il de ce que j\u2019ai vu ou agit-il \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un&nbsp;<em>souvenir<\/em>, comme le laisse entendre Marcelline&nbsp;Delbecq, qui reconstruit, en les traduisant dans un autre langage, des \u0153uvres qui sont offertes autrement qu\u2019en mots\u2009?&nbsp;<\/p>\n\n\n<div style='display: none;'>Anne-Marie St-Jean Aubre, Dana Michel<\/div><div style='display: none;'>Anne-Marie St-Jean Aubre, Dana Michel<\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"","protected":false},"author":1303,"featured_media":143386,"template":"","categories":[281,893],"numeros":[3219],"disciplines":[],"statuts":[154,335],"checklist":[],"auteurs":[1058],"artistes":[2825],"thematiques":[],"type_hors-dossier":[5940,5941],"class_list":{"0":"post-143457","1":"hors-dossier","2":"type-hors-dossier","3":"status-publish","4":"has-post-thumbnail","5":"hentry","6":"category-archive","7":"category-off-feature","8":"numeros-83-religions-en","9":"statuts-archive","11":"auteurs-anne-marie-st-jean-aubre-en","12":"artistes-dana-michel-en","13":"type_hors-dossier-principal"},"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/hors-dossier\/143457","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/hors-dossier"}],"about":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/hors-dossier"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1303"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media\/143386"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=143457"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=143457"},{"taxonomy":"numeros","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/numeros?post=143457"},{"taxonomy":"disciplines","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/disciplines?post=143457"},{"taxonomy":"statuts","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/statuts?post=143457"},{"taxonomy":"checklist","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/checklist?post=143457"},{"taxonomy":"auteurs","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/auteurs?post=143457"},{"taxonomy":"artistes","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/artistes?post=143457"},{"taxonomy":"thematiques","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/thematiques?post=143457"},{"taxonomy":"type_hors-dossier","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/type_hors-dossier?post=143457"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}