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{"id":167632,"date":"2014-09-15T19:05:00","date_gmt":"2014-09-16T00:05:00","guid":{"rendered":"https:\/\/esse.ca\/?post_type=hors-dossier&#038;p=167632"},"modified":"2026-01-26T15:00:18","modified_gmt":"2026-01-26T20:00:18","slug":"habilitation-au-recit","status":"publish","type":"hors-dossier","link":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/off-features\/habilitation-au-recit\/","title":{"rendered":"Habilitation au r\u00e9cit"},"content":{"rendered":"\n<pre class=\"wp-block-verse\">[In French] <\/pre>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-verse\">Depuis son exposition <em>Final Girl<\/em>, pr\u00e9sent\u00e9e \u00e0 Plein sud en 2006, Natascha Niederstrass a d\u00e9montr\u00e9 un int\u00e9r\u00eat constant pour les questions de narration en photographie. L\u2019un des enjeux importants de cette production, constitu\u00e9e de pr\u00e9l\u00e8vements de photogrammes sur des longs m\u00e9trages commerciaux, r\u00e9sidait dans le questionnement du r\u00e9cit. En pr\u00e9levant un photogramme particulier dans la trame de chacun des films choisis, l\u2019artiste figeait l\u2019image s\u00e9lectionn\u00e9e, l\u2019\u00e9ternisait, pourrait-on dire, tout en lui conservant sa force narrative. De fait, la justesse de son choix se mesurait \u00e0 la capacit\u00e9 du fragment pr\u00e9lev\u00e9 \u00e0 engendrer de possibles r\u00e9cits. Niederstrass invitait ainsi les spectateurs \u00e0 se construire des sc\u00e9narios leur permettant d\u2019appr\u00e9hender l\u2019image qu\u2019ils avaient sous les yeux. Cette approche ouvrait un vaste chantier dont ses \u0153uvres r\u00e9centes, expos\u00e9es chez Trois Points et Occurrence au cours de l\u2019ann\u00e9e 2014, soulignent toute la pertinence.<\/pre>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\" id=\"h-l-affaire-de-camden-town\">L\u2019affaire de Camden Town<\/h3>\n\n\n\n<p>Avec son projet <em>L\u2019affaire de<\/em> <em>Camden Town <\/em>(2011), Niederstrass s\u2019int\u00e9resse aux possibilit\u00e9s offertes par le travail de reconstitution. Le projet s\u2019inspire d\u2019\u0153uvres controvers\u00e9es du peintre anglais Walter Sickert (1860-1942), auxquelles l\u2019artiste va pr\u00eater vie en les r\u00e9actualisant sous la forme de tableaux vivants. Les cr\u00e9ations picturales du Britannique, qui appartiennent au genre du <em>problem picture <\/em>(des r\u00e9alisations extr\u00eamement ambig\u00fces quant \u00e0 leur sens), ont \u00e9t\u00e9 associ\u00e9es, \u00e0 diverses reprises, aux meurtres commis \u00e0 la fin du 19<sup>e<\/sup> si\u00e8cle par Jack l\u2019\u00c9ventreur. R\u00e9alis\u00e9s vingt ans apr\u00e8s les faits, les dessins et les tableaux de Sickert ont amen\u00e9 quelques personnes \u00e0 le soup\u00e7onner d\u2019avoir eu acc\u00e8s aux sc\u00e8nes des crimes ou m\u00eame de les avoir perp\u00e9tr\u00e9s. Pour Niederstrass, il ne s\u2019agit nullement de rouvrir ce dossier et de reconsid\u00e9rer l\u2019innocence ou la culpabilit\u00e9 du peintre anglais, mais d\u2019explorer le potentiel narratif des situations peintes.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 partir des \u0153uvres de Sickert, elle r\u00e9alise des photographies dans lesquelles elle cherche \u00e0 reproduire l\u2019ambig\u00fcit\u00e9 latente que d\u00e9gagent les compositions du peintre. D\u2019ailleurs, on ne sait jamais tr\u00e8s bien si l\u2019on se trouve devant une simple mise en sc\u00e8ne reproduisant une \u0153uvre picturale ou bien devant la s\u00e9ance de pose organis\u00e9e par Sickert pour produire son tableau, voire, devant la sc\u00e8ne de crime qui aurait inspir\u00e9 l\u2019artiste britannique. \u00c0 aucun moment Niederstrass n\u2019identifie clairement la sc\u00e8ne qu\u2019elle a reconstitu\u00e9e. Pourtant, cette question est importante, car on ne lira pas la situation de la m\u00eame fa\u00e7on selon les diff\u00e9rentes possibilit\u00e9s. D\u00e8s lors, on est en droit de se demander pourquoi ce type de question ne vient pas naturellement devant une \u0153uvre picturale, alors qu\u2019elle semble toujours se poser devant une photographie. Si l\u2019image peinte est couramment associ\u00e9e \u00e0 un travail d\u2019imagination, ce n\u2019est pas le cas avec l\u2019image m\u00e9canique, car notre r\u00e9flexe d\u2019y percevoir une situation r\u00e9elle est trop fort.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais que l\u2019on ne s\u2019y trompe pas. Niederstrass ne veut pas faire une \u0153uvre qui critiquerait, encore une fois, les limites de la th\u00e9orie faisant de toutes les photographies de simples r\u00e9alisations indicielles. Si l\u2019on peut penser qu\u2019elle ne renierait pas un certain d\u00e9sir de nous rendre plus sceptiques face aux entreprises de reconstitution et un peu moins paresseux dans notre r\u00e9ception des images photographiques, elle semble surtout profiter de ces penchants pour nous offrir des exp\u00e9riences actives de construction de r\u00e9cit. Ces \u0153uvres photographiques, le visiteur est convi\u00e9 \u00e0 se les approprier afin de construire sa propre fiction. Le recours \u00e0 l\u2019esth\u00e9tique des <em>problem pictures<\/em> lui d\u00e9l\u00e8gue une responsabilit\u00e9 dans la constitution de leur sens. Cependant, s\u2019il les consid\u00e8re avec soin, il remarquera fort probablement que deux d\u2019entre elles sont pr\u00e9sent\u00e9es comme des \u00e9tudes, alors que deux autres portent des titres pr\u00e9cis. Si d\u2019un point de vue plastique rien ne les distingue, en les observant attentivement, le spectateur remarquera que les personnages masculins permettent d\u2019associer chacune des \u00e9tudes aux \u0153uvres termin\u00e9es, m\u00eame si les actions changent et que le d\u00e9cor n\u2019est pas vu du m\u00eame angle. La mise en espace de ces photographies grand format, \u00e9loign\u00e9es les unes des autres dans la galerie, exige donc du visiteur une implication physique et intellectuelle s\u2019il entend reconstituer la possible s\u00e9quence des \u0153uvres. Il s\u2019agit moins ici d\u2019une reprise de la formule de Marcel Duchamp, selon laquelle \u00ab\u2009ce sont les regardeurs qui font les tableaux\u2009\u00bb, que d\u2019une fa\u00e7on de signaler le refus de l\u2019artiste d\u2019imposer un sens de lecture pr\u00e9cis, en m\u00eame temps que d\u2019une strat\u00e9gie pour rendre accessibles \u00e0 un tr\u00e8s large public des productions artistiques contemporaines.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image alignfull size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1920\" height=\"1277\" src=\"https:\/\/esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/82_AC03_Rannou_what-shall-we-do-about-the-rent-scaled.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-166222\" srcset=\"https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/82_AC03_Rannou_what-shall-we-do-about-the-rent-scaled.jpg 1920w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/82_AC03_Rannou_what-shall-we-do-about-the-rent-300x199.jpg 300w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/82_AC03_Rannou_what-shall-we-do-about-the-rent-600x399.jpg 600w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/82_AC03_Rannou_what-shall-we-do-about-the-rent-768x510.jpg 768w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/82_AC03_Rannou_what-shall-we-do-about-the-rent-1536x1021.jpg 1536w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/82_AC03_Rannou_what-shall-we-do-about-the-rent-2048x1361.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1920px) 100vw, 1920px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Natascha Niederstrass<\/strong><br><em>What shall we do about the rent? ou The camden town murder<\/em>, 2011.<br>Photo&nbsp;: permission de l&#8217;artiste<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\" id=\"h-deconstruction-d-une-tragedie\">D\u00e9construction d\u2019une trag\u00e9die<\/h3>\n\n\n\n<p>Une exp\u00e9rience narrative toute diff\u00e9rente est en jeu dans le travail autour de la figure de Mary Gallagher, une jeune prostitu\u00e9e montr\u00e9alaise assassin\u00e9e dans le quartier Griffintown \u00e0 la fin du 19<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Contrairement au projet <em>L\u2019affaire de Camden Town<\/em>, Niederstrass ne choisit pas de reconstruire l\u2019appartement o\u00f9 fut retrouv\u00e9e la victime pour y r\u00e9aliser des prises de vue\u2009; elle opte plut\u00f4t pour la cr\u00e9ation d\u2019une installation permettant de placer les spectateurs dans une position similaire \u00e0 celle d\u2019un enqu\u00eateur. Adoptant le mod\u00e8le du roman de d\u00e9tective, puisque le crime a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 commis et qu\u2019il ne nous reste que la possibilit\u00e9 d\u2019\u00e9tudier les pi\u00e8ces \u00e0 conviction, elle demande aux visiteurs de reconstituer mentalement le moment du crime. L\u2019installation ne cherche pas \u00e0 produire une exp\u00e9rience immersive, malgr\u00e9 la qualit\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique qu\u2019elle propose, mais plut\u00f4t \u00e0 inviter les spectateurs \u00e0 d\u00e9velopper leur propre fiction, en leur mettant sous les yeux quelques \u00e9l\u00e9ments choisis.<\/p>\n\n\n\n<p>Le dispositif mis en place comprend une projection vid\u00e9ographique sur un des murs de la salle d\u2019exposition. La vid\u00e9o pr\u00e9sente une jeune femme sans t\u00eate, dont les mouvements sont un peu saccad\u00e9s. La trame sonore \u2013 froissements de ses mains sur la robe et de ses pieds sur le sol \u2013 n\u2019est pas parfaitement synchronis\u00e9e, ce qui produit une impression d\u2019\u00e9tranget\u00e9. C\u2019est de cette fa\u00e7on que Niederstrass donne corps \u00e0 Mary Gallagher, qu\u2019elle la ranime, rappelant du m\u00eame coup les r\u00e9cits populaires \u00e0 propos de son fant\u00f4me, cens\u00e9 hanter Griffintown une fois tous les sept ans dans le but de r\u00e9cup\u00e9rer sa t\u00eate. Cette projection murale est accompagn\u00e9e, sur un autre mur de la salle, d\u2019un sch\u00e9ma indiquant la disposition, sur la sc\u00e8ne du crime, du mobilier, des principaux accessoires et du corps de la victime. Ce plan de l\u2019appartement a vraisemblablement pour fonction de nous permettre de visualiser les lieux de l\u2019affaire. Au-dessus, l\u2019artiste a reproduit un extrait d\u2019un journal de l\u2019\u00e9poque. La description correspond en tous points \u00e0 l\u2019id\u00e9e que l\u2019on se fait d\u2019un travail journalistique objectif et sans emphase, \u00e0 l\u2019exception peut-\u00eatre de la derni\u00e8re phrase, o\u00f9 l\u2019on per\u00e7oit une touche de subjectivit\u00e9. Sur les deux autres murs de la pi\u00e8ce sont accroch\u00e9es quatre photographies grand format, sur lesquelles on retrouve des indices du crime. Bien que d\u00e9sign\u00e9es comme repr\u00e9sentant des pi\u00e8ces \u00e0 conviction, elles ne correspondent pourtant pas \u00e0 l\u2019id\u00e9e que l\u2019on se fait g\u00e9n\u00e9ralement de celles-ci\u2009; l\u2019\u00e9clairage \u00addramatique et la composition pr\u00eatent aux objets repr\u00e9sent\u00e9s, coup\u00e9s de tout contexte physique r\u00e9el, l\u2019allure de v\u00e9ritables natures mortes.<\/p>\n\n\n\n<p>La disposition de l\u2019installation oblige le spectateur, \u00e0 d\u00e9faut de m\u00e9moriser rapidement le plan, \u00e0 pratiquer un constant va-et-vient entre le sch\u00e9ma et les photographies, ce qui impose une lecture tr\u00e8s fragment\u00e9e des \u00e9l\u00e9ments et emp\u00eache, au bout du compte, une reconstitution globale de la sc\u00e8ne et, du m\u00eame coup, du d\u00e9roulement de l\u2019action criminelle. Ce jeu de d\u00e9placement induit subrepticement l\u2019id\u00e9e que la photographie est inapte \u00e0 garantir sa propre valeur indicielle, soumise qu\u2019elle est \u00e0 l\u2019obligatoire corroboration de son contenu par le sch\u00e9ma et l\u2019extrait de journal, qui agissent d\u00e8s lors comme l\u00e9gendes des images.<\/p>\n\n\n\n<p>S\u2019il veut se figurer le moment du meurtre, le visiteur devra donc faire preuve de beaucoup d\u2019imagination, car les diff\u00e9rents \u00e9l\u00e9ments ne semblent pas vouloir prendre en charge le caract\u00e8re horrifique du fait divers. Ainsi, m\u00eame s\u2019il a r\u00e9duit \u00e0 presque rien la qu\u00eate de v\u00e9rit\u00e9 que laissait pr\u00e9sager le positionnement du spectateur en d\u00e9tective, le dispositif a n\u00e9anmoins permis une appr\u00e9hension ludique des composantes graphiques de l\u2019\u0153uvre. L\u2019installation mise en place par Niederstrass semble avant tout favoriser la construction d\u2019une fiction tr\u00e8s personnelle de l\u2019affaire Mary Gallagher, et offrir ainsi une fa\u00e7on de s\u2019approprier l\u2019art contemporain.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns alignfull is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\" style=\"flex-basis:33.33%\"><\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\" style=\"flex-basis:66.66%\">\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1920\" height=\"1073\" src=\"https:\/\/esse.ca\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/IM_Rannou_Niederstrass_6_CMYK.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-187976\" srcset=\"https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/IM_Rannou_Niederstrass_6_CMYK.jpg 1920w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/IM_Rannou_Niederstrass_6_CMYK-300x168.jpg 300w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/IM_Rannou_Niederstrass_6_CMYK-600x335.jpg 600w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/IM_Rannou_Niederstrass_6_CMYK-768x429.jpg 768w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2014\/09\/IM_Rannou_Niederstrass_6_CMYK-1536x858.jpg 1536w\" sizes=\"auto, (max-width: 1920px) 100vw, 1920px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Natascha Niederstrass<\/strong><br><em>Wednesday, January 15<sup>th<\/sup>, 1947<\/em>, tir\u00e9 du projet <em>The Missing Week<\/em>, 2013-2014.<br>Photo&nbsp;: permission de l&#8217;artiste<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\" id=\"h-the-missing-week\">The Missing Week<\/h3>\n\n\n\n<p>Le projet <em>The Missing Week<\/em> pousse dans une autre direction les rapports entre la photographie et le r\u00e9cit. Niederstrass r\u00e9alise une s\u00e9rie de photographies qui tente de documenter les d\u00e9placements qu\u2019aurait effectu\u00e9s Elizabeth Short, connue aussi sous le nom de Dahlia noir, dans la semaine pr\u00e9c\u00e9dant son assassinat, le 15 janvier 1947. Il ne s\u2019agit pas d\u2019une production qui, tablant sur le ph\u00e9nom\u00e8ne du tourisme noir, reposerait sur la visite de lieux g\u00e9ographiques associ\u00e9s \u00e0 la mort ou \u00e0 la souffrance individuelle ou collective, mais plut\u00f4t d\u2019une tentative d\u2019exposer, litt\u00e9ralement, ce qu\u2019il reste aujourd\u2019hui de cette scabreuse affaire qui, en son temps, a troubl\u00e9 l\u2019Am\u00e9rique.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour \u00e9tablir le parcours de la jeune femme, l\u2019artiste a compil\u00e9 les informations de diff\u00e9rentes sources, allant des t\u00e9moignages des acteurs de l\u2019\u00e9poque aux essais critiques sur l\u2019affaire, en passant par les rapports de police. Mais il ne s\u2019agit pas d\u2019un travail de compilation d\u2019archives visant une reconsid\u00e9ration de l\u2019affaire elle-m\u00eame, ni d\u2019une tentative d\u2019amener de nouvelles pi\u00e8ces au dossier. D\u2019ailleurs, malgr\u00e9 la diversit\u00e9 des t\u00e9moignages collig\u00e9s, il reste dans l\u2019occupation du temps de la jeune femme pendant cette semaine fatidique de nombreux trous que l\u2019artiste ne cherchera, \u00e0 aucun moment, \u00e0 combler.<\/p>\n\n\n\n<p>M\u00eame si la reproduction du parcours se veut le plus juste possible et d\u00e9montre une attention m\u00e9ticuleuse aux textes et aux t\u00e9moignages, la premi\u00e8re chose qui saute aux yeux lorsqu\u2019on scrute ces images est l\u2019\u00e9cart temporel entre ce qu\u2019elles sont cens\u00e9es documenter et ce qu\u2019on per\u00e7oit r\u00e9ellement. Cela tend \u00e0 donner un aspect d\u00e9cal\u00e9 \u00e0 la documentation visuelle, par une sorte de distorsion du temps. Les d\u00e9cors n\u2019\u00e9tant plus les m\u00eames et le contexte social \u00e9tant totalement diff\u00e9rent, les photographies procurent la sensation que les faits nous \u00e9chappent, tant nous sommes dans l\u2019impossibilit\u00e9 de nous constituer des rep\u00e8res utiles et v\u00e9ritables quant aux d\u00e9placements r\u00e9els de la jeune femme.<\/p>\n\n\n\n<p>Afin de pallier la faillite des images, Niederstrass leur adjoint des l\u00e9gendes sous la forme d\u2019extraits de t\u00e9moignages, permettant ainsi au spectateur de localiser le lieu repr\u00e9sent\u00e9. Cependant, elle effectue un d\u00e9placement de la l\u00e9gende en ne la situant pas sous la photo, comme c\u2019est l\u2019usage en photographie documentaire, mais directement sur celle-ci. On peut dire, litt\u00e9ralement, que le texte recouvre les images. L\u2019artiste semble ainsi donner forme \u00e0 l\u2019interrogation de Walter Benjamin lorsqu\u2019il se demandait si \u00ab\u2009la l\u00e9gende [n\u2019allait] pas devenir l\u2019\u00e9l\u00e9ment essentiel du clich\u00e9\u2009\u00bb. Quoi qu\u2019il en soit, loin d\u2019\u00eatre un simple clin d\u2019\u0153il, ce d\u00e9placement de la l\u00e9gende est moins un nouveau mode d\u2019\u00e9criture graphique qu\u2019un moyen r\u00e9el de r\u00e9\u00e9crire la l\u00e9gende du Dahlia noir, une fa\u00e7on pour l\u2019artiste de se r\u00e9approprier ce dossier, sans pour autant imposer une vision unique de l\u2019affaire aux visiteurs de l\u2019exposition.<\/p>\n\n\n\n<p>Sans aucun doute, le travail r\u00e9cent de Niederstrass participe de l\u2019engouement de l\u2019art contemporain pour les histoires, o\u00f9 les questions essentiellement th\u00e9oriques sur la narration ont laiss\u00e9 place \u00e0 des \u0153uvres plus ludiques, plus enclines \u00e0 faire le pont avec le grand public. Bien que ce plaisir de la \u00ab\u2009feintise ludique partag\u00e9e\u2009\u00bb, pour reprendre la formule de Jean-Marie Schaeffer, apparaisse \u00e0 d\u2019aucuns comme une des voies \u00e0 emprunter pour mettre de c\u00f4t\u00e9 les sempiternelles querelles sur l\u2019art contemporain, la feintise en question nous semble aussi porteuse d\u2019une posture d\u2019\u00e9nonciation qu\u2019il ne faudrait pas n\u00e9gliger. Dans l\u2019ensemble de ses projets, qui oscillent \u00e0 la lisi\u00e8re du fait divers et des arts visuels, Niederstrass parvient \u00e0 mettre en place des zones d\u2019imaginaire d\u00e9cloisonn\u00e9es qui, sans pour autant cr\u00e9er des h\u00e9t\u00e9rotopies, sont n\u00e9anmoins des invitations \u00e0 tirer parti de notre capacit\u00e9 \u00e0 envisager autrement les \u00e9l\u00e9ments qui nous entourent, \u00e0 devenir cr\u00e9atif dans notre r\u00e9ception m\u00eame des \u0153uvres. Il s\u2019agit l\u00e0, \u00e0 n\u2019en point douter, d\u2019une position \u00e9minemment politique, d\u2019un v\u00e9ritable appel \u00e0 sursoir \u00e0 notre habituel adossement \u00e0 une imagination format\u00e9e.<\/p>\n\n\n<div style='display: none;'>Natascha Niederstrass, Pierre Rannou<\/div>\n<div style='display: none;'>Natascha Niederstrass, Pierre Rannou<\/div>\n<div style='display: none;'>Pierre Rannou<\/div>\n<div style='display: none;'>Pierre Rannou<\/div>\n<div style='display: none;'>Natascha Niederstrass<\/div>\n<div style='display: none;'>Natascha Niederstrass<\/div>\n<div style='display: none;'>Natascha Niederstrass, Pierre Rannou<\/div>\n<div style='display: none;'>Natascha Niederstrass, Pierre Rannou<\/div>\n<div style='display: none;'>Natascha Niederstrass, Pierre Rannou<\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"","protected":false},"author":1303,"featured_media":198351,"template":"","categories":[281,893],"numeros":[3221],"disciplines":[],"statuts":[335],"checklist":[],"auteurs":[969],"artistes":[5806],"thematiques":[],"type_hors-dossier":[5941],"class_list":["post-167632","hors-dossier","type-hors-dossier","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","category-archive","category-off-feature","numeros-82-spectacle-en","statuts-archive","auteurs-pierre-rannou-en","artistes-natascha-niederstrass-en","type_hors-dossier-principal"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/hors-dossier\/167632","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/hors-dossier"}],"about":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/hors-dossier"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1303"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media\/198351"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=167632"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=167632"},{"taxonomy":"numeros","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/numeros?post=167632"},{"taxonomy":"disciplines","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/disciplines?post=167632"},{"taxonomy":"statuts","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/statuts?post=167632"},{"taxonomy":"checklist","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/checklist?post=167632"},{"taxonomy":"auteurs","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/auteurs?post=167632"},{"taxonomy":"artistes","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/artistes?post=167632"},{"taxonomy":"thematiques","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/thematiques?post=167632"},{"taxonomy":"type_hors-dossier","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/type_hors-dossier?post=167632"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}