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{"id":177963,"date":"2007-05-01T18:20:00","date_gmt":"2007-05-01T23:20:00","guid":{"rendered":"https:\/\/esse.ca\/hors-dossier\/les-micro-evenements-de-tsuneko-taniuchi-ou-la-confusion-des-genres\/"},"modified":"2026-02-06T12:15:12","modified_gmt":"2026-02-06T17:15:12","slug":"les-micro-evenements-de-tsuneko-taniuchi-ou-la-confusion-des-genres","status":"publish","type":"hors-dossier","link":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/off-features\/les-micro-evenements-de-tsuneko-taniuchi-ou-la-confusion-des-genres\/","title":{"rendered":"Les micro-\u00e9v\u00e9nements de Tsuneko Taniuchi ou la confusion des genres"},"content":{"rendered":"\n<pre class=\"wp-block-verse\">[In French]<\/pre>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-verse\">Pour d\u00e9signer les actions qu\u2019elle m\u00e8ne depuis 1995, Tsuneko Taniuchi pr\u00e9f\u00e8re le terme <em>micro-\u00e9v\u00e9nements<\/em> \u00e0 celui de <em>performances<\/em>. M\u00eame s\u2019ils impliquent souvent une mise en sc\u00e8ne du corps de l\u2019artiste, comme dans les performances classiques, les micro-\u00e9v\u00e9nements sont avant tout envisag\u00e9s comme des dispositifs visant \u00e0 susciter une rencontre inhabituelle entre des individus, ce qui les rapprocheraient plut\u00f4t de la notion de \u00ab\u202fsituation construite\u202f\u00bb propre aux situationnistes. Ce choix lexical traduit aussi une volont\u00e9 de replacer l\u2019activit\u00e9 artistique au c\u0153ur de la vie quotidienne en \u00e9vitant une r\u00e9f\u00e9rence trop directe \u00e0 des pratiques qui, depuis la fin des ann\u00e9es 1950, ont acquis le statut de genre \u00e0 part enti\u00e8re, perdant ainsi leur capacit\u00e9 initiale \u00e0 brouiller la fronti\u00e8re entre l\u2019art et la r\u00e9alit\u00e9. Car s\u2019il est une constante dans les actions men\u00e9es par cette artiste d\u2019origine japonaise qui vit en France depuis une vingtaine d\u2019ann\u00e9es, c\u2019est bien cette question de la fronti\u00e8re, celle qui passe entre l\u2019art et la r\u00e9alit\u00e9, mais aussi celle qui pr\u00e9vaut au partage des identit\u00e9s, qu\u2019elles soient sexuelles, sociales ou culturelles. Sa situation de femme et d\u2019immigr\u00e9e, dans un milieu artistique historiquement domin\u00e9 par les hommes et dans un pays en but au probl\u00e8me de l\u2019int\u00e9gration, est sans doute \u00e0 l\u2019origine de son int\u00e9r\u00eat pour ces questions.<\/pre>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Prenez et mangez&#8230;<\/h2>\n\n\n\n<p>Pour son premier micro-\u00e9v\u00e9nement, r\u00e9alis\u00e9 en 1995,&nbsp;<em>Ato no -matsuni \/ Trop tard<\/em>, Taniuchi invite des personnes issues du microcosme artistique \u00e0 un banquet ayant lieu dans une galerie d\u2019art. \u00c0 cette occasion, elle r\u00e9alise des recettes provenant de diff\u00e9rents pays. Selon un sc\u00e9nario con\u00e7u \u00e0 l\u2019avance puis ex\u00e9cut\u00e9 avec l\u2019aide d\u2019un complice, le d\u00e9roulement de la soir\u00e9e aboutit \u00e0 une dispute qui vient rompre l\u2019entente cr\u00e9\u00e9e au sein du groupe. Les traces de ce festin manqu\u00e9 sont ensuite expos\u00e9es au public, accompagn\u00e9es d\u2019un texte et de photographies prises durant la soir\u00e9e. La situation de convivialit\u00e9 cr\u00e9\u00e9e \u00e0 l\u2019intention des invit\u00e9s est ainsi refus\u00e9e au visiteur lambda qui, arrivant&nbsp;<em>trop tard<\/em>, s\u2019en trouve r\u00e9trospectivement exclu. Mais cette exclusion est celle d\u2019une situation elle-m\u00eame discordante, la querelle prenant le pas sur l\u2019entente mondaine. Taniuchi instaure ainsi un double conflit \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ces deux moments de communication, r\u00e9unis ici dans un m\u00eame lieu\u202f: un d\u00eener entre personnes du m\u00eame monde et une exposition. L\u2019id\u00e9al d\u2019ouverture impliqu\u00e9 dans le cosmopolitisme gastronomique de la soir\u00e9e se trouve doublement contredit par la querelle des participants et l\u2019exclusion des visiteurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Les aliments continueront \u00e0 jouer ce r\u00f4le ambigu dans les micro-\u00e9v\u00e9nements ult\u00e9rieurs. Liquides ou solides, ils ont souvent une fonction d\u2019appas servant, par la convivialit\u00e9 qu\u2019ils instaurent, \u00e0 attirer des individus dans un dispositif relationnel que l\u2019artiste s\u2019emploie \u00e0 perturber. Pour&nbsp;<em>VIP Cocktail<\/em>, Taniuchi prend place dans le hall d\u2019entr\u00e9e du Centre Culturel Suisse, \u00e0 Paris, un soir de vernissage, afin de servir des cocktails aux visiteurs. Le comptoir sur lequel le breuvage est pr\u00e9par\u00e9 est compos\u00e9, en son centre, d\u2019un bloc de glace rectangulaire derri\u00e8re lequel l\u2019artiste se tient, muni d\u2019un marteau et d\u2019un burin. Au moyen de ces outils, la serveuse brise la glace afin de remplir les verres que lui tendent les visiteurs. Au fil de la soir\u00e9e, le bloc diminue, r\u00e9v\u00e9lant la partie inf\u00e9rieure du corps de l\u2019artiste, couverte d\u2019un unique collant noir et transparent. Les deux panneaux dress\u00e9s de part et d\u2019autre du comptoir, arborant les phrases \u00ab\u202fAimez-vous VIP -cocktails\u2009?\u202f\u00bb et \u00ab\u202fEmploy\u00e9e du moi(s) \/ \u00c0 votre service\u202f\u00bb, prennent d\u00e8s lors une signification plus ambigu\u00eb qu\u2019\u00e0 la premi\u00e8re lecture. Le visiteur venu assister au vernissage se trouve en effet plac\u00e9 dans une position de voyeur. Ce dispositif met non seulement en jeu la responsabilit\u00e9 du regardeur, mais l\u2019engage aussi \u00e0 une r\u00e9flexion sur la situation de Tsuneko Taniuchi comme artiste et comme femme. L\u2019action qu\u2019elle r\u00e9alise s\u2019inscrit dans la longue tradition visant \u00e0 interroger la place du corps f\u00e9minin \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019art qui, longtemps confin\u00e9 au rang d\u2019objet figuratif, n\u2019a acc\u00e9d\u00e9 que difficilement \u00e0 celui d\u2019auteur. Le burin servant \u00e0 briser la glace peut alors \u00eatre per\u00e7u comme un symbole phallique ambigu \u0153uvrant au d\u00e9voilement de sa propre intimit\u00e9. Si les aliments lui permettent ainsi de manifester des conflits sociaux et sexuels, ils ouvrent aussi \u00e0 une interrogation sur les antagonismes ethniques et culturels.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image alignfull size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"736\" height=\"919\" src=\"https:\/\/esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/60_AC03_Paris_Taniuchi_Micro-evenement-1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-177749\" srcset=\"https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/60_AC03_Paris_Taniuchi_Micro-evenement-1.jpg 736w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/60_AC03_Paris_Taniuchi_Micro-evenement-1-300x375.jpg 300w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/60_AC03_Paris_Taniuchi_Micro-evenement-1-600x749.jpg 600w\" sizes=\"auto, (max-width: 736px) 100vw, 736px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Tsuneko Taniuchi<\/strong><br><em>Micro-\u00e9v\u00e9nement n\u00b025 \/ VIP Cocktails<\/em>, exposition <em>Sc\u00e8ne de vie<\/em>, Centre Culturel Suisse, Paris, 2005.<br>Photo : courtoisie de l\u2019artiste et du Centre Culturel Suisse<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>\u00c0 la mani\u00e8re d\u2019une pr\u00e9sentatrice t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e, Taniuchi r\u00e9alise ensuite une recette de son invention au Palais de Tokyo\u202f: le sushi \u00e0 la merguez. Le plat est propos\u00e9 au public, pri\u00e9 d\u2019\u00e9mettre son avis sur l\u2019\u00e9trange composition. Par cette action que les gastronomes n\u2019h\u00e9siteront pas \u00e0 qualifier de sacril\u00e8ge, l\u2019artiste cr\u00e9e un choc gustatif \u00e0 l\u2019image des conflits ethniques r\u00e9gnant \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des soci\u00e9t\u00e9s mondialis\u00e9es. Ce conflit devient physique avec&nbsp;<em>Berlin \/ Fast-food<\/em>, o\u00f9 elle demande \u00e0 14 personnes de diverses origines de se procurer l\u2019\u00e9quivalent d\u2019un sandwich dans leur propre culture. Les ayant dispos\u00e9es en cercle sur une pelouse de la m\u00e9tropole berlinoise, elle leur demande de se rapprocher pour \u2013 selon un sc\u00e9nario d\u00e9j\u00e0 \u00e9prouv\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment \u2013 les amener \u00e0 se battre. Le film qu\u2019elle tire de cette action montre les participants occup\u00e9s \u00e0 consommer leur sandwich respectif\u2009; puis, \u00e0 mesure qu\u2019ils se rapprochent, \u00e0 grappiller dans celui du voisin. Ils en viennent progressivement \u00e0 se ruer les uns sur les autres. Selon les instructions de l\u2019artiste, \u00e0 la fin de l\u2019action qui correspond au moment o\u00f9 les mangeurs ont atteint le centre du cercle, la violence simul\u00e9e par le groupe se concentre sur deux femmes arabes. Au moyen de ces aliments standard vendus dans des&nbsp;<em>fast-foods<\/em>, Taniuchi met en sc\u00e8ne la diff\u00e9rence culturelle, chaque r\u00e9gion du monde produisant ses propres poncifs alimentaires, reproduits \u00e0 grande \u00e9chelle dans tous les pays occidentaux. Elle pointe ainsi le probl\u00e8me de l\u2019int\u00e9gration dans un contexte de mondialisation o\u00f9 les individus expatri\u00e9s ont souvent beaucoup plus de mal que les marchandises \u00e0 se faire une place dans leur pays d\u2019accueil. Ce probl\u00e8me de l\u2019int\u00e9gration est lui-m\u00eame reli\u00e9 \u00e0 celui de la violence engendr\u00e9e par les rapports d\u2019alt\u00e9rit\u00e9 qui proviennent de la mixit\u00e9 culturelle. Dans&nbsp;<em>La violence et le sacr\u00e9<\/em>, Ren\u00e9 Girard d\u00e9crit le m\u00e9canisme sacrificiel auquel ont recours les soci\u00e9t\u00e9s humaines lorsque, ne parvenant \u00e0 contenir la violence intestine qui les menace, d\u00e9signent une victime \u00e9missaire cens\u00e9e prendre sur elle tous les maux de la <span style=\"white-space: nowrap;\">communaut\u00e9<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-1\" href=\"#footnote-1\"><sup>1<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-1\"><a href=\"#fn-ref-1\"> 1 <\/a> - Ren\u00e9 Girard,&nbsp;<em>La violence et le sacr\u00e9<\/em>, Paris, Grasset, 1994.<\/span>. C\u2019est ce m\u00e9canisme du bouc \u00e9missaire que semble rejouer l\u2019action con\u00e7ue par Taniuchi. Partant d\u2019une circonf\u00e9rence o\u00f9 chacun est isol\u00e9 dans son alt\u00e9rit\u00e9, le d\u00e9placement centrip\u00e8te accompli par les mangeurs de&nbsp;<em>Berlin \/ Fast-food<\/em>&nbsp;d\u00e9crit un processus de coh\u00e9sion qui, g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par la lutte de tous contre tous, atteint son but par l\u2019exclusion des deux femmes. Qu\u2019ils mettent en sc\u00e8ne le fonctionnement autarcique du milieu de l\u2019art, la place du corps f\u00e9minin dans le champ artistique ou les m\u00e9canismes d\u2019exclusion et de domination qui parcourent nos soci\u00e9t\u00e9s, les micro-\u00e9v\u00e9nements culinaires de Taniuchi cr\u00e9ent donc une situation de convivialit\u00e9 qui, en d\u00e9g\u00e9n\u00e9rant, rend manifeste les rapports de forces sur lesquels elle repose. Pr\u00e9texte au rapprochement entre des individus, l\u2019aliment devient le r\u00e9v\u00e9lateur du conflit plus profond qui les <span style=\"white-space: nowrap;\">anime<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-2\" href=\"#footnote-2\"><sup>2<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-2\"><a href=\"#fn-ref-2\"> 2 <\/a> - On peut voir notamment dans une exposition comme&nbsp;<em>Ato no matsuni \/ Trop tard<\/em>&nbsp;une critique implicite de l\u2019utopie relationnelle v\u00e9hicul\u00e9e par les actions culinaires d\u2019un Rirkrit Tiravanija qui, cr\u00e9\u00e9es \u00e0 l\u2019intention du public, ne font en somme qu\u2019alimenter le m\u00eame microcosme artistique.<\/span>.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">D\u2019une identit\u00e9 l\u2019autre<\/h2>\n\n\n\n<p>Le questionnement identitaire qu\u2019engagent les travaux pr\u00e9c\u00e9dents implique parfois un jeu d\u2019improvisation de la part de l\u2019artiste qui, pour l\u2019occasion, se fait com\u00e9dienne. Cet exercice th\u00e9\u00e2tral auquel se pr\u00eate Tsuneko Taniuchi en passant d\u2019un micro-\u00e9v\u00e9nement \u00e0 un autre se retrouve condens\u00e9 dans une action pr\u00e9sent\u00e9e lors de l\u2019exposition Paris pour escale, r\u00e9alis\u00e9e entre 2000 et 2001 au Mus\u00e9e d\u2019art Moderne de la Ville de Paris. \u00c0 cette occasion, l\u2019artiste entre dans la peau de neuf personnages f\u00e9minins. Enferm\u00e9e dans un cube de plastique transparent meubl\u00e9 d\u2019un lit, d\u2019un table, d\u2019une chaise, d\u2019un t\u00e9l\u00e9viseur, d\u2019un miroir et d\u2019un ballon de boxe, elle rev\u00eat, tour \u00e0 tour, le costume et les attitudes d\u2019une r\u00e9citante, d\u2019une serveuse, d\u2019une SDF, d\u2019une lyc\u00e9enne et d\u2019une \u00e9coli\u00e8re japonaises, d\u2019une \u00ab\u202fNinja Girl\u202f\u00bb, d\u2019une boxeuse, d\u2019une d\u00e9monstratrice vendant des couches pour b\u00e9b\u00e9s et d\u2019une&nbsp;<em>bimbo<\/em>. La r\u00e9citante qui ouvre cette s\u00e9rie de m\u00e9tamorphoses lit un texte annon\u00e7ant les personnages qui vont suivre. Compos\u00e9 en plusieurs langues, ce texte reprend un passage d\u2019une pi\u00e8ce de Elfriede Jelinek, plusieurs extraits d\u2019un entretien donn\u00e9 par l\u2019auteure autrichienne et une citation de la&nbsp;<em>Soci\u00e9t\u00e9 du spectacle<\/em>&nbsp;de Guy Debord. L\u2019enregistrement de cette lecture est ensuite introduit comme fond sonore dans le film de l\u2019action pr\u00e9sent\u00e9 au public au moment de l\u2019exposition, sur le lieu et devant le mat\u00e9riel ayant servi \u00e0 son d\u00e9roulement. Les divers personnages incarn\u00e9s par l\u2019artiste sont les diff\u00e9rents moments d\u2019une variation sur le th\u00e8me de l\u2019identit\u00e9 f\u00e9minine et de la place des femmes dans la soci\u00e9t\u00e9. Comme dans ses performances culinaires, Taniuchi \u00e9pouse certains st\u00e9r\u00e9otypes identitaires, tels qu\u2019ils existent en Occident ou au Japon, pour en op\u00e9rer la d\u00e9construction m\u00e9thodique sous le regard du public. Un fragment de phrase emprunt\u00e9 \u00e0 Elfriede Jelinek a retenu mon attention\u202f: \u00ab\u202f[&#8230;] l\u2019opprim\u00e9 dit mieux la v\u00e9rit\u00e9 que l\u2019oppresseur\u202f\u00bb. Phrase qui \u00e9nonce elle-m\u00eame une v\u00e9rit\u00e9 tragique si l\u2019on songe que c\u2019est toujours l\u2019oppresseur qui d\u00e9tient le contr\u00f4le de la parole. Si seule la femme peut dire la v\u00e9rit\u00e9 sur le pouvoir que l\u2019homme exerce sur elle, ce dire est vain d\u00e8s lors que le pouvoir masculin est un pouvoir exerc\u00e9 dans et par le langage. En ceci, l\u2019art comportemental de Taniuchi op\u00e8re un contournement de l\u2019ordre \u00ab<span style=\"white-space: nowrap;\">\u202fphallogocentrique\u202f<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-3\" href=\"#footnote-3\"><sup>3<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-3\"><a href=\"#fn-ref-3\"> 3 <\/a> - Jacques Derrida,&nbsp;<em>Marges de la philosophie<\/em>, Paris, Minuit, 1972, p. XVII.<\/span>\u00bb au moyen d\u2019une mim\u00e9tique gestuelle qui, \u00e0 d\u00e9faut de&nbsp;<em>dire<\/em>&nbsp;la v\u00e9rit\u00e9 de la domination, poss\u00e8de toutefois une valeur heuristique.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme souvent dans le travail de Taniuchi, des glissements s\u2019op\u00e8rent entre une probl\u00e9matique et une autre, la guerre des sexes faisant \u00e9cho au choc des cultures\u2009; la question de l\u2019identit\u00e9 f\u00e9minine \u00e9voquant celle de la place des minorit\u00e9s ethniques dans la soci\u00e9t\u00e9. L\u2019artiste aborde ces multiples questions en faisant de son propre corps le lieu de rencontre des tensions qu\u2019elles g\u00e9n\u00e8rent. Comme dans&nbsp;<em>Marianne\/Tsuneko\/Tsuneko\/ Marianne<\/em>, action dont elle a pr\u00e9sent\u00e9 une version au Grand Palais \u00e0 l\u2019occasion de&nbsp;<em>La Force de l\u2019art<\/em>&nbsp;en 2006. V\u00eatue de bottes bleues, d\u2019un t-shirt blanc et d\u2019une perruque rouge, l\u2019artiste danse sur un podium au rythme de La Marseillaise mix\u00e9e et enregistr\u00e9e pour l\u2019occasion par un musicien. Sur l\u2019avant de son t-shirt est imprim\u00e9 \u00ab\u202fMarianne\u202f\u00bb tandis que au dos figure \u00ab\u202fTsuneko\u202f\u00bb. En dansant, elle tourne sur elle-m\u00eame et fait alterner les deux pr\u00e9noms. \u00c0 l\u2019exemple de nombreuses c\u00e9l\u00e9brit\u00e9s autochtones, Tsuneko la Japonaise d\u00e9cide donc de pr\u00eater ses traits au symbole de la nation, cr\u00e9ant ainsi un croisement incongru entre son identit\u00e9 propre et celle, g\u00e9n\u00e9rique, de Marianne qui, cens\u00e9e repr\u00e9senter la France, est aussi cens\u00e9e \u00eatre l\u2019image de la femme fran\u00e7aise. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment sur la nature probl\u00e9matique de ce singulier, qui recouvre aujourd\u2019hui une multiplicit\u00e9 grandissante de traits et de couleurs, que l\u2019artiste, par son action, semble attirer notre attention. Le renversement de certains st\u00e9r\u00e9otypes nationaux auquel elle s\u2019adonne est aggrav\u00e9 par l\u2019allure de cette Marianne d\u00e9guis\u00e9e en danseuse de cabaret se dandinant sur une Marseillaise peu orthodoxe. Le film tir\u00e9 de cette action est diffus\u00e9, durant l\u2019exposition, au centre d\u2019une grande fresque r\u00e9unissant tous les drapeaux du monde en un seul \u00e9tendard. Contre la puret\u00e9 que d\u00e9fendent les conservateurs de tout crin, l\u2019artiste op\u00e8re ici par croisement et confusion des genres.<\/p>\n\n\n\n<p>Le kitsch que Taniuchi n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 promouvoir, dans ce travail comme dans d\u2019autres, participe de cette impuret\u00e9 fondamentale qui traverse l\u2019ensemble de son \u0153uvre. \u00c0 l\u2019instar de nombreux artistes de sa g\u00e9n\u00e9ration, elle introduit les \u00ab\u202festh\u00e9tiques <span style=\"white-space: nowrap;\">impures\u202f<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-4\" href=\"#footnote-4\"><sup>4<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-4\"><a href=\"#fn-ref-4\"> 4 <\/a> - Le terme est de Pierre Bourdieu, dans&nbsp;<em>Un art moyen, essai sur les usages sociaux de la photographie<\/em>, Paris, Minuit, 1965.<\/span>\u00bb au c\u0153ur des espaces consacr\u00e9s de la culture l\u00e9gitime, comme la galerie ou le mus\u00e9e. Mais elle intervient aussi \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, cr\u00e9ant un nouveau d\u00e9calage entre l\u2019action et son environnement. C\u2019est ainsi que l\u2019\u0153uvre de cette artiste immigr\u00e9e semble r\u00e9p\u00e9ter, en la d\u00e9pla\u00e7ant dans les domaines de l\u2019esth\u00e9tique, de la culture, de la politique et de la sexualit\u00e9, son exp\u00e9rience initiale du franchissement des fronti\u00e8res. Taniuchi introduit de la dissemblance dans l\u2019identit\u00e9, m\u00e9lange les genres comme si elle cherchait \u00e0 acc\u00e9l\u00e9rer un processus qui est d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans les soci\u00e9t\u00e9s mondialis\u00e9es. L\u2019acc\u00e9l\u00e9rant, elle en r\u00e9v\u00e8le aussi les difficult\u00e9s et les obstacles. Ainsi, ce qui semble \u00eatre au c\u0153ur des micro-\u00e9v\u00e9nements de Tsuneko Taniuchi, c\u2019est cette question, plus insistante aujourd\u2019hui que jamais, de la fronti\u00e8re entre le m\u00eame et l\u2019autre.<\/p>\n\n\n<div style='display: none;'>Laurent Buffet, Tsuneko Taniuchi<\/div>\n<div style='display: none;'>Laurent Buffet, Tsuneko Taniuchi<\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"","protected":false},"author":1303,"featured_media":177755,"template":"","categories":[281,893],"numeros":[4328],"disciplines":[],"statuts":[335],"checklist":[],"auteurs":[4369],"artistes":[4370],"thematiques":[],"type_hors-dossier":[],"class_list":["post-177963","hors-dossier","type-hors-dossier","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","category-archive","category-off-feature","numeros-60-canular-en","statuts-archive","auteurs-laurent-buffet-en","artistes-tsuneko-taniuchi-en"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/hors-dossier\/177963","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/hors-dossier"}],"about":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/hors-dossier"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1303"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media\/177755"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=177963"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=177963"},{"taxonomy":"numeros","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/numeros?post=177963"},{"taxonomy":"disciplines","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/disciplines?post=177963"},{"taxonomy":"statuts","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/statuts?post=177963"},{"taxonomy":"checklist","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/checklist?post=177963"},{"taxonomy":"auteurs","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/auteurs?post=177963"},{"taxonomy":"artistes","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/artistes?post=177963"},{"taxonomy":"thematiques","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/thematiques?post=177963"},{"taxonomy":"type_hors-dossier","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/type_hors-dossier?post=177963"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}