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{"id":178871,"date":"2005-09-01T19:20:00","date_gmt":"2005-09-02T00:20:00","guid":{"rendered":"https:\/\/esse.ca\/hors-dossier\/dites-quand\/"},"modified":"2026-02-09T15:07:01","modified_gmt":"2026-02-09T20:07:01","slug":"dites-quand","status":"publish","type":"hors-dossier","link":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/off-features\/dites-quand\/","title":{"rendered":"<strong>Dites quand<\/strong>"},"content":{"rendered":"\n<pre class=\"wp-block-verse\">[In French]<\/pre>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-verse\">En p\u00e9n\u00e9trant dans la petite pi\u00e8ce blanche, mon regard se fixe sur le dos d\u00e9nud\u00e9 de Kira O\u2019Reilly; celui-ci est taillad\u00e9, couvert de marques, l\u00e9g\u00e8rement ensanglant\u00e9. Je regarde droit devant moi et aper\u00e7ois mon propre reflet tandis que je me tiens dans l\u2019embrasure de la porte. En face de nous, un \u00e9norme \u00e9cran de t\u00e9l\u00e9vision transmet en direct l\u2019image vid\u00e9o de l\u2019artiste, qui est assise sur une chaise recouverte d\u2019une serviette blanche, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de laquelle est plac\u00e9e une autre chaise, vide, nous renvoyant l\u2019image de nous-m\u00eames spectateurs. Mes mains, moites, ont alt\u00e9r\u00e9 la couleur des gants chirurgicaux qu\u2019on nous a demand\u00e9 d\u2019enfiler avant d\u2019entrer. La pi\u00e8ce enti\u00e8re semble \u00e9lectris\u00e9e et, lorsque l\u2019artiste m\u2019invite \u00e0 prendre place \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, ma peur atteint son paroxysme.<\/pre>\n\n\n\n<p>O\u2019Reilly fait de son mieux pour me mettre \u00e0 l\u2019aise en pronon\u00e7ant quelques paroles r\u00e9confortantes; son ton et le choix de ses mots \u00e9voquent ceux d\u2019une psychoth\u00e9rapeute qu\u2019on vient consulter. Ils visent \u00e0 rendre la sc\u00e8ne psychologique que nous allons partager aussi s\u00e9curisante que possible. Son attitude hyper rassurante \u00e0 mon endroit a un but : me laisser envisager la possibilit\u00e9 d\u2019accepter l\u2019invitation gliss\u00e9e dans l\u2019enveloppe scell\u00e9e que l\u2019on m\u2019a remise avant d\u2019entrer, en attendant que ce soit \u00ab mon tour \u00bb. \u00c0 moi donc de d\u00e9cider si je vais accepter de pratiquer sur son \u00e9piderme&nbsp;<em>la courte incision<\/em>dict\u00e9e sans \u00e9quivoque sur le carton d\u2019invitation. Un cadre des plus s\u00e9curisants pour un acte risqu\u00e9&nbsp;: la conscience d\u2019\u00eatre surveill\u00e9e ne contribue pas \u00e0 diluer ou \u00e0 dissiper la tension \u2013 bien au contraire, elle ne fait que l\u2019amplifier.<\/p>\n\n\n\n<p>Je m\u2019assois pr\u00e8s de son corps d\u00e9nud\u00e9, que rev\u00eatent les centaines de cicatrices laiss\u00e9es par les incisions pratiqu\u00e9es jusqu\u2019ici, au fil des performances, depuis la toute premi\u00e8re ayant marqu\u00e9 l\u2019obtention de son dipl\u00f4me en 1998. Certaines marques sont anciennes et ont l\u2019apparence de plaies \u00ab qui gu\u00e9rissent \u00bb, tandis que d\u2019autres paraissaient r\u00e9centes, certaines encore entach\u00e9es de sang frais ou en train de s\u00e9cher. Quelques-unes sont recouvertes d\u2019un sparadrap. \u00ab Certaines personnes d\u00e9sirent faire une marque, d\u2019autres appliquer un pansement \u00bb, explique O\u2019Reilly. Pour ma part, je sais que je ne veux pas couvrir la blessure. Je ne veux pas effacer ces marques. Je d\u00e9cide de ne pas me servir du scalpel que je tiens entre les mains, de ne pas laisser ma propre marque sur le dos de l\u2019artiste. Je lui dis que je voudrais calmer ses blessures. Doucement, je pose les doigts sur les diff\u00e9rentes plaies. \u00ab Ce que vous faites est merveilleux \u00bb, me dit-elle. Je ne sais pas trop ce que je fais.<\/p>\n\n\n\n<p>Suite \u00e0 cet \u00e9change, O\u2019Reilly me demande de la tenir dans une pose stylis\u00e9e de piet\u00e0 tandis que nous contemplons ensemble sur l\u2019\u00e9cran l\u2019image invers\u00e9e de la sc\u00e8ne. Le sens des mots \u00ab douleur \u00bb et \u00ab souffrance \u00bb y est inscrit de mani\u00e8re ind\u00e9l\u00e9bile, peu importe mon d\u00e9sir de les effacer \u2013 comme pour les l\u00e9sions sur la peau de O\u2019Reilly \u2013; il m\u2019est impossible de \u00ab dissimuler \u00bb les marques du traumatisme, m\u00eame si j\u2019eus esp\u00e9r\u00e9 que quelque chose, dans ma pr\u00e9sence m\u00eame, parvienne \u00e0 communiquer l\u2019apaisement. Un moment d\u2019une tendresse extr\u00eame, troubl\u00e9 tout de m\u00eame par mes mains agit\u00e9es, qui ne savent o\u00f9 se poser, qui ne couvrent pas les cicatrices mais sont plut\u00f4t attir\u00e9es par elles, intuitivement, alors que la trace chaude de ma main atteste de leur pr\u00e9sence. Lorsque nos yeux se rencontrent, que toutes deux nous nous regardons, nous nous \u00e9tudions, l\u2019intimit\u00e9 du moment est rompue par mon incapacit\u00e9 \u00e0 transcender la repr\u00e9sentation de la douleur et de la souffrance contenue dans ses yeux. Dans mon esprit, l\u2019acte de marquage est d\u00e9sormais inextricablement li\u00e9 \u00e0 l\u2019acte de blesser. Le spectacle de la souffrance est log\u00e9 au creux de mes bras, il est berc\u00e9 par des mains qui, chez un autre \u00ab collaborateur \u00bb, auraient accept\u00e9 l\u2019invitation d\u2019y laisser une marque \u2013 d\u2019infliger la douleur, d\u2019actualiser la souffrance.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Les \u0153uvres vivantes de Kira O\u2019Reilly sont empreintes d\u2019une pulsation pr\u00e9caire, aliment\u00e9e par le terreau brut des incertitudes. Sa pratique de la performance, liminale, prive l\u2019auditoire des structures esth\u00e9tiques susceptibles de lui procurer la distance qu\u2019il recherche; elle repousse le r\u00f4le de \u00ab t\u00e9moin \u00bb ou de \u00abspectateur\u00bb en faisant d\u2019\u00abautrui\u00bb un proche collaborateur. Dans ces \u0153uvres postmodernes, accepter l\u2019invitation d\u2019\u00eatre de la partie (et de prendre parti), c\u2019est assumer le risque, comme j\u2019entends le d\u00e9montrer ici, de faire l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une d\u00e9stabilisation radicale de l\u2019int\u00e9grit\u00e9 corporelle et psychologique.<\/p>\n\n\n\n<p>La provocation est l\u2019\u00e9l\u00e9ment moteur de ce \u00ab duologue \u00bb con\u00e7u pour remettre en cause le jeu complexe des dimensions psychologiques, esth\u00e9tiques, physiques et morales. Vous voil\u00e0 convi\u00e9, en tant qu\u2019\u00ab autre \u00bb, \u00e0 vous introduire dans l\u2019extraordinaire cadre intime cr\u00e9\u00e9 par l\u2019artiste, galvanis\u00e9 par le risque, un espace au sein duquel les fronti\u00e8res entre soi et l\u2019autre s\u2019alt\u00e8rent radicalement et les limites du soi sont fr\u00e9quemment rompues. L\u2019exp\u00e9rience est toujours captivante, ind\u00e9niablement exigeante; elle provoque une inexorable r\u00e9action visc\u00e9rale. O\u2019Reilly est une artiste dont les \u0153uvres exposent d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment l\u2019interd\u00e9pendance entre attraction et r\u00e9pulsion sur les modes multiples de la&nbsp;<em>r\u00e9v\u00e9lation<\/em>, suscitant presque invariablement un \u00ab malaise \u00bb chez les membres de son auditoire devenus collaborateurs et complices.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans un article pr\u00e9curseur publi\u00e9 en 1978 sous le titre \u00ab Le risque comme pratique de la pens\u00e9e \u00bb, Fran\u00e7ois Pluchart propose une analyse de l\u2019art du risque qui a vraisemblablement jet\u00e9 les fondements des pratiques de performance observ\u00e9es aujourd\u2019hui, o\u00f9 le spectacle de la souffrance, le corps \u00ab endolori \u00bb et la cr\u00e9ature \u00ab liminale \u00bb occupent une place importante. Je propose de revenir ici sur ces notions, de retracer les conditions de leur \u00e9mergence et de leur manifestation continue dans l\u2019art performance contemporain, tout en analysant de mani\u00e8re critique en quoi, chez O\u2019Reilly, la carence de verbalisation est une manifestation du sujet nou\u00e9 en elle.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Les performances extraordinaires de O\u2019Reilly sont nourries par le d\u00e9sir de : [&#8230;] cr\u00e9er quelque chose de r\u00e9el qui d\u00e9passe la simple repr\u00e9sentation [&#8230;] au sujet de choses que je n\u2019arrive pas \u00e0 exprimer par des mots [&#8230;] comme si le langage me trahissait [&#8230;] ou les mots me manquaient <\/em><span style=\"white-space: nowrap;\"><em>[&#8230;]<\/em><a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-1\" href=\"#footnote-1\"><sup>1<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-1\"><a href=\"#fn-ref-1\"> 1 <\/a> - Kira O\u2019Reilly, entretien avec l\u2019artiste, Bristol, 11 mars 2004.<\/span>.<\/p>\n\n\n\n<p>Le d\u00e9sir de mettre en sc\u00e8ne cette carence de verbalisation s\u2019exprime m\u00e9taphoriquement chez O\u2019Reilly par une d\u00e9marche \u00e9volutive ax\u00e9e sur l\u2019art corporel, et, litt\u00e9ralement, par ses performances si caract\u00e9ristiques, au cours desquelles la peau est rompue dans une tentative de \u00ab pratiquer une fente \u00bb d\u2019o\u00f9 surgiront les significations qui lui \u00e9chappent. Toutefois, c\u2019est une d\u00e9monstration (abjecte) d\u2019hyst\u00e9rie de la part de O\u2019Reilly qu\u2019elle met au jour, un mal-aise autrefois consid\u00e9r\u00e9 comme \u00ab beaucoup de bruit pour rien \u00bb. Cette \u00ab fente \u00bb apparemment vide est en fait loin de l\u2019\u00eatre. La rupture de l\u2019enveloppe du corps provoque le d\u00e9versement d\u2019un jeu complexe de significations et de cons\u00e9quences disparates alimentant les enjeux culturels derri\u00e8re le signe de la coupure et de ce qu\u2019il pourrait d\u00e9voiler. Cette marque et son actualisation par la performance sont fortement charg\u00e9es des r\u00e9cits et discours d\u00e9riv\u00e9s de l\u2019anthropologie, la sociologie, la religion, la psychanalyse et la politique. Le n\u0153ud de significations qu\u2019elles laissent entrevoir appelle l\u2019analyse et l\u2019articulation.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 partir de ces r\u00e9cits entrem\u00eal\u00e9s, ce que O\u2019Reilly r\u00e9ussit \u00e0 exprimer, et de mani\u00e8re tout \u00e0 fait \u00e9loquente, c\u2019est la volont\u00e9 de placer ses performances sous le signe de l\u2019ambigu\u00eft\u00e9. En refusant de \u00ab fixer le sens de son \u0153uvre \u00bb, elle r\u00e9affirme son d\u00e9sir de faire en sorte que ce \u00ab moment partag\u00e9 \u00bb entre elle et autrui \u00ab soit \u00bb la performance. En conviant son auditoire \u00e0 accepter de jouer un r\u00f4le, elle l\u2019incite \u00e0 agir de mani\u00e8re r\u00e9ceptive et \u00e0 s\u2019approprier un fil de l\u2019\u00e9cheveau que cr\u00e9e le n\u0153ud de significations.<\/p>\n\n\n\n<p>Les \u0153uvres volontairement ambigu\u00ebs de Kira O\u2019Reilly oscillent entre trois id\u00e9es fondamentales : elles peuvent s\u2019appr\u00e9hender par l\u2019interm\u00e9diaire des textes de Michel Foucault sur le \u00ab spectacle de la souffrance \u00bb, de la notion d\u2019abjection \u00e9tudi\u00e9e par Julia Kristeva et de l\u2019analyse contemporaine d\u2019Elisabeth Bronfen sur l\u2019hyst\u00e9rie. Je tenterai ici une br\u00e8ve incursion vers la th\u00e9orie psychanalytique et l\u2019approche ph\u00e9nom\u00e9nologico-existentielle \u00e9labor\u00e9e sous l\u2019influence de R. D. Laing. Sans l\u2019analyse de Laing, la tentation pourrait \u00eatre forte de glisser vers l\u2019incompr\u00e9hension et les conjectures de nature biographique pour finalement invalider la proposition radicale de O\u2019Reilly. En effet, Laing avait lanc\u00e9 cette mise en garde : \u00ab Voir des \u201csignes\u201d de la souffrance, ce n\u2019est pas observer de mani\u00e8re <span style=\"white-space: nowrap;\">neutre<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-2\" href=\"#footnote-2\"><sup>2<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-2\"><a href=\"#fn-ref-2\"> 2 <\/a> - R.D. Laing,&nbsp;<em>Le moi divis\u00e9. De la sant\u00e9 mentale \u00e0 la folie<\/em>, Paris, Stock, 1992. [Trad. libre]<\/span>. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Dans&nbsp;<em>Surveiller et punir<\/em>&nbsp;<span style=\"white-space: nowrap;\">(1975)<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-3\" href=\"#footnote-3\"><sup>3<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-3\"><a href=\"#fn-ref-3\"> 3 <\/a> - Michel Foucault,&nbsp;<em>Surveiller et punir ; naissance de la prison<\/em>, Paris, Seuil, 1975.<\/span>, Michel Foucault propose une d\u00e9monstration pouss\u00e9e de la th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 implicite dans les m\u00e9thodes et syst\u00e8mes; cette approche conceptuelle peut servir \u00e0 \u00e9clairer ici le r\u00f4le de la catharsis dans les performances risqu\u00e9es de O\u2019Reilly, en empruntant notamment \u00e0 la figure du spectacle de la souffrance. L\u2019analyse de Foucault met en lumi\u00e8re le passage d\u2019un m\u00e9canisme de punition fond\u00e9 sur l\u2019exercice (collectif) de la violence sur le corps, \u00e0 un dispositif (invisible) de surveillance et de purification de l\u2019\u00e2me. J\u2019aimerais proposer ici qu\u2019il est possible d\u2019\u00e9tablir une parent\u00e9 entre cette id\u00e9e et l\u2019\u00e9mergence de la notion d\u2019intimit\u00e9 dans l\u2019art du risque, dans sa forme et son contenu.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019apr\u00e8s Foucault, lors des s\u00e9ances rituelles de punition collective, les spectateurs jouissaient \u2013 au contraire de ceux qui participent aux performances de O\u2019Reilly \u2013 d\u2019une distance r\u00e9confortante, tout en \u00e9tant situ\u00e9s entre deux postures esth\u00e9tiques complexes : la repr\u00e9sentation et la pr\u00e9sentation, supporter la souffrance et en \u00eatre t\u00e9moin. On pourrait argumenter qu\u2019\u00e0 l\u2019instar de cette disparition du spectacle \u00ab traditionnel \u00bb de la souffrance au profit du syst\u00e8me carc\u00e9ral, les performances extr\u00eames des ann\u00e9es 1960 et 1970, v\u00e9ritables \u00e9preuves de l\u2019endurance et des limites du corps humain, ont \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9es par des manifestations qui mettent en sc\u00e8ne un mode de surveillance de plus en plus intime. Selon moi, l\u2019image de la douleur aurait subi une \u00e9volution dans l\u2019art performance; en effet, il se serait effectu\u00e9 un d\u00e9placement entre le si\u00e8ge m\u00eame de la douleur et de son observation vers l\u2019espace relationnel qui unit artiste et spectateur.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette notion de surveillance accrue entre artiste de la performance et spectateur se per\u00e7oit \u00e9galement dans l\u2019augmentation du nombre de performances destin\u00e9es \u00e0 \u00ab un seul et unique spectateur \u00bb. L\u2019hypersurveillance domine d\u00e9sormais la sc\u00e8ne, et le regard se convertit en agent dynamique entre les deux parties en pr\u00e9sence. Depuis 2003, O\u2019Reilly fait invariablement appel \u00e0 ce proc\u00e9d\u00e9, tout comme d\u2019ailleurs un nombre croissant d\u2019autres praticiens de la performance et de l\u2019art public. Une forme de surveillance mutuelle, un \u00e9tat de vigilance et d\u2019observation extr\u00eames qui, d\u00e8s le premier instant, plongent les acteurs en pr\u00e9sence dans une intimit\u00e9 in\u00e9luctable. En se servant de ce proc\u00e9d\u00e9 pour amplifier des sc\u00e8nes d\u00e9j\u00e0 provocatrices en soi, O\u2019Reilly r\u00e9ussit \u00e0 la fois \u00e0 me s\u00e9duire et \u00e0 me frustrer.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 partir de l\u00e0, comme le souligne Lauren Berlant, \u00ab la th\u00e9rapie impr\u00e8gne la sc\u00e8ne <span style=\"white-space: nowrap;\">intime<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-4\" href=\"#footnote-4\"><sup>4<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-4\"><a href=\"#fn-ref-4\"> 4 <\/a> - Lauren Berlant, \u00ab Intimacy: A Special Issue \u00bb,&nbsp;<em>Critical Inquiry<\/em>, no 24 (hiver 1998), p. 281.<\/span> \u00bb; les r\u00f4les d\u2019analyste et d\u2019analysant font surface et se fixent sur l\u2019un et l\u2019autre acteur, transformant l\u2019espace sc\u00e9nique en ce que Peggy Phelan appelle \u00ab la sc\u00e8ne psychique \u00bb. L\u2019anxi\u00e9t\u00e9 intense que nous \u00e9prouvons, en tant que spectateur, \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019observer l\u2019acte de l\u2019incision et son r\u00e9sultat, ou d\u2019y collaborer, nous force \u00e0 nous questionner sur notre envie de nous retrouver dans cet espace avec O\u2019Reilly et sur notre part de responsabilit\u00e9 dans ce rapport marqu\u00e9 tant par l\u2019ambivalence que par la douleur.<\/p>\n\n\n\n<p>La d\u00e9marche de Kira O\u2019Reilly est profond\u00e9ment influenc\u00e9e par ses repr\u00e9sentations de l\u2019hyst\u00e9rie et ses performances sur les m\u00e9thodes de traitement de ce trouble. En 1998, en vue de l\u2019obtention de son dipl\u00f4me, O\u2019Reilly avait ex\u00e9cut\u00e9 une performance intitul\u00e9e&nbsp;<em>Bad Humours \/ Affected<\/em>, dans laquelle elle avait pr\u00e9sent\u00e9 un ancien traitement consistant \u00e0 placer des sangsues sur la peau des hyst\u00e9riques dans l\u2019intention de les \u00ab gu\u00e9rir \u00bb. Une s\u00e9rie de performances ex\u00e9cut\u00e9es entre 1999 et 2002 sous le titre&nbsp;<em>Wet Cup<\/em>&nbsp;a suivi, toujours sur le th\u00e8me de l\u2019extraction de sang \u00ab malade \u00bb, mettant cette fois en sc\u00e8ne l\u2019ancien rite chinois de l\u2019application de ventouses. De toute \u00e9vidence, le th\u00e8me de l\u2019hyst\u00e9rie sert ici de motif pour illustrer des rituels de purification et de d\u00e9sintoxication du sang cens\u00e9es ma\u00eetriser ou traiter, par des interventions m\u00e9dicales, les femmes indisciplin\u00e9es. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, on cherchait \u00e0 \u00ab purifier \u00bb l\u2019\u00e2me et le corps f\u00e9minin en imposant aux int\u00e9ress\u00e9es une sorte de purge cathartique.<\/p>\n\n\n\n<p>Anna Furse, auteure et metteure en sc\u00e8ne de la pi\u00e8ce&nbsp;<em>Augustine: Big Hysteria<\/em>, m\u2019a confi\u00e9, lors d\u2019une conversation, qu\u2019elle avait \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9e par la propension de O\u2019Reilly \u00e0 f\u00e9tichiser l\u2019hyst\u00e9rie, en raison du plaisir \u00e9vident que celle-ci manifeste dans la douleur et \u00e0 travers elle, une attitude qui contraste avec l\u2019image et la r\u00e9alit\u00e9 des signes assimil\u00e9s \u00e0 l\u2019hyst\u00e9rie. Conjugu\u00e9 \u00e0 la d\u00e9cision de mettre en sc\u00e8ne des traitements contre l\u2019hyst\u00e9rie, le refus d\u2019assumer le r\u00f4le de la victime aurait pour effet, chez O\u2019Reilly, de f\u00e9tichiser l\u2019existence tourment\u00e9e de l\u2019hyst\u00e9rique, domin\u00e9e et d\u00e9finie selon les conceptions patriarcales de la raison et de l\u2019intellect. L\u2019artiste ne parviendrait pas \u00e0 exprimer la d\u00e9tresse du sp\u00e9cimen captif. Ces propos de Furse m\u2019ont incit\u00e9e \u00e0 r\u00e9examiner cette question fondamentale. En r\u00e9alit\u00e9, ce n\u2019est pas tant l\u2019absence de traitement de la d\u00e9tresse de l\u2019hyst\u00e9rique qui pose probl\u00e8me, mais plut\u00f4t le fait que O\u2019Reilly accentue uniquement la th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 du ph\u00e9nom\u00e8ne au lieu de s\u2019int\u00e9resser \u00e0 ses causes ou \u00e0 ses structures. Pareille analyse soul\u00e8ve en effet des consid\u00e9rations qui se sont r\u00e9percut\u00e9es dans toute ma r\u00e9flexion sur cette d\u00e9marche.<\/p>\n\n\n\n<p>La vuln\u00e9rabilit\u00e9 implicite et explicite pr\u00e9sente dans les performances de O\u2019Reilly, en tant que manifestation de l\u2019hyst\u00e9rie, peut \u00eatre analys\u00e9e \u00e0 la lumi\u00e8re de l\u2019analyse d\u2019Elisabeth Bronfen sur le ph\u00e9nom\u00e8ne. D\u2019apr\u00e8s celle-ci, le code de l\u2019hyst\u00e9rique est impr\u00e9gn\u00e9 de \u00ab la vuln\u00e9rabilit\u00e9 de l\u2019identit\u00e9 [&#8230;] ou peut-\u00eatre par-dessus tout, de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 du corps, du fait de sa mutabilit\u00e9 et de sa <span style=\"white-space: nowrap;\">mortalit\u00e9<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-5\" href=\"#footnote-5\"><sup>5<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-5\"><a href=\"#fn-ref-5\"> 5 <\/a> - Elisabeth Bronfen,&nbsp;<em>The Knotted Subject: Hysteria and its Discontents<\/em>, Princeton, New Jersey Princeton University Press, 1998, p. xii.<\/span> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>En artiste intelligente et sensible, O\u2019Reilly sait qu\u2019elle provoque des \u00e9motions conflictuelles. Elle en est consciente, \u00e0 cause des multiples fa\u00e7ons dont elle s\u2019expose, voire se surexpose. Son ouverture \u2013 au propre et au figur\u00e9 \u2013, son refus de fixer le sens, et son invitation \u00e0 partager la responsabilit\u00e9 de l\u2019acte exacerbent cette vuln\u00e9rabilit\u00e9 et suscitent la peur, tout en exer\u00e7ant une profonde fascination.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Un point qui m\u2019appara\u00eet tr\u00e8s important en ce moment [&#8230;] c\u2019est [&#8230;] cette id\u00e9e [&#8230;] de tendre autant que possible vers la vuln\u00e9rabilit\u00e9 dans mon travail, de proposer \u00e0 un auditoire une d\u00e9marche dont je ne ma\u00eetrise pas le d\u00e9roulement, et que ce soit pr\u00e9cis\u00e9ment cela qui soit important \u2013 ne pas en conna\u00eetre l\u2019issue [&#8230;] vouloir prendre un risque <\/em><span style=\"white-space: nowrap;\"><em>v\u00e9ritable<\/em><a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-6\" href=\"#footnote-6\"><sup>6<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-6\"><a href=\"#fn-ref-6\"> 6 <\/a> - Kira O\u2019Reilly, narration accompagnant la vid\u00e9o&nbsp;<em>Shhh Succour<\/em>, NRLA, 2002.<\/span>.<\/p>\n\n\n\n<p>Le fait de retourner le regard permet \u00e0 O\u2019Reilly de cr\u00e9er un \u00abspectacle de la souffrance\u00bb qui s\u2019assume comme tel. Sa souffrance est ma\u00eetris\u00e9e, discr\u00e8te, disciplin\u00e9e, tandis que la n\u00f4tre nous semble sous surveillance.<\/p>\n\n\n\n<p>Juxtapos\u00e9e \u00e0 ce renvoi du regard, la repr\u00e9sentation d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e d\u2019un sujet hyst\u00e9rique s\u2019accompagne, chez O\u2019Reilly, d\u2019un plaisir sadique mais&nbsp;<em>feint<\/em>, tout en donnant vie \u00e0 une \u00e9motion de m\u00eame nature chez son ou sa complice, comme l\u2019explique ici Georges Didi-Huberman :<\/p>\n\n\n\n<p><em>En ce qui concerne l\u2019hyst\u00e9rie, tout m\u00e9decin peut difficilement s\u2019abstenir d\u2019\u00eatre t\u00e9moin, en tant qu\u2019Artiste, de la beaut\u00e9 d\u2019un corps dans les affres de la douleur [&#8230;] nous sommes l\u00e0 face au probl\u00e8me de la violence du regard dans ses pr\u00e9tentions scientifiques<\/em>&nbsp;(Georges Didi-Huberman \u2013 \u00ab L\u2019invention de l\u2019hyst\u00e9rie \u00bb, cit\u00e9 dans Introduction to&nbsp;<em>Augustine: Big <\/em><span style=\"white-space: nowrap;\">Hysteria)<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-7\" href=\"#footnote-7\"><sup>7<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-7\"><a href=\"#fn-ref-7\"> 7 <\/a> - Anna Furse,&nbsp;<em>Augustine: Big Hysteria<\/em>, p.4.<\/span><\/p>\n\n\n\n<p>Est-il possible de lire dans cette repr\u00e9sentation de la \u00ab douleur magnifique \u00bb de l\u2019hyst\u00e9rique les \u00e9l\u00e9ments d\u2019une s\u00e9miotique sadomasochiste ? L\u2019artiste cr\u00e9e un espace de profonde intimit\u00e9 et de surveillance \u00e9troite qui peut aussi laisser transpara\u00eetre le plaisir scopique qu\u2019<em>elle-m\u00eame<\/em>&nbsp;\u00e9prouve, d\u00e9voilant un n\u0153ud de significations sexuelles.<\/p>\n\n\n\n<p><em>[&#8230;] permettre \u00e0 la victime d\u2019observer, d\u2019\u00eatre t\u00e9moin de sa propre soumission au moyen de miroirs, de photographies ou de la vid\u00e9o [&#8230;] un th\u00e9\u00e2tre scopique essentiellement. Ici, comme sous tous les autres rapports, le but recherch\u00e9, c\u2019est l\u2019ambivalence, bien entendu : plus cette ambivalence est extr\u00eame et paradoxale, plus le risque augmente, et plus la r\u00e9int\u00e9gration ressentie \u00e0 la fois par le sadique et le masochiste est <\/em><span style=\"white-space: nowrap;\"><em>grande<\/em><a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-8\" href=\"#footnote-8\"><sup>8<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-8\"><a href=\"#fn-ref-8\"> 8 <\/a> - Steve Connor,&nbsp;<em>The Book of Skin<\/em>, London, Reaktion Books, 2004, p. 43.<\/span>.<\/p>\n\n\n\n<p>Fait indiscutable, la mise en sc\u00e8ne du risque orchestr\u00e9e par O\u2019Reilly procure du plaisir. Sans \u00eatre rigoureusement sadique ou masochiste, l\u2019artiste semble \u00e9galement chercher \u00e0 dissoudre les fronti\u00e8res, dans le but de repr\u00e9senter ce que Cynthia Marshall, dans&nbsp;<em>The Shattering of the Self: Violence, Subjectivity and Early Modern Texts<\/em>&nbsp;(John Hopkins University Press), consid\u00e8re comme un d\u00e9sir masochiste et paradoxal d\u2019an\u00e9antissement du soi.<\/p>\n\n\n\n<p>Comment interpr\u00e9ter mon va-et-vient entre mes accusations \u00e0 l\u2019endroit de O\u2019Reilly et mon envie de la \u00ab prot\u00e9ger \u00bb ? Est-il possible que s\u2019op\u00e8re chez moi un d\u00e9placement de la sollicitude que j\u2019\u00e9prouve pour la v\u00e9ritable hyst\u00e9rique-victime, qui serait \u00e0 l\u2019origine de ce \u00ab regard psychiatrique occidental \u00bb oscillant dont parle Victoria Pitts dans&nbsp;<em>In The Flesh: The Cultural Politics of Body Modification<\/em>&nbsp;(New York, Palgrave MacMillan Publishing) ? S\u2019il m\u2019\u00e9tait donn\u00e9 de fixer le sens des petites incisions parsem\u00e9es sur le corps de O\u2019Reilly, si je pouvais y lire des signes culturels reconnaissables, est-ce que j\u2019en tirerais du r\u00e9confort ? L\u2019exp\u00e9rience du risque se dissiperait certes. Ce que j\u2019\u00e9prouve \u00e0 la vue de ces marques innombrables, c\u2019est du ressentiment face \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 de leur conf\u00e9rer une signification. Si l\u2019acte doit n\u00e9cessairement porter un sens, si celui-ci se trouve dans le geste de couper, alors je me trouve m\u00eal\u00e9e \u00e0 l\u2019affaire, j\u2019ai une part de responsabilit\u00e9. D\u2019o\u00f9 ma panique. Et si les plaies, en tant que signes, traduisaient \u00e0 la fois la douleur et le plaisir ? Serais-je en train d\u2019endosser le r\u00f4le de la th\u00e9rapeute, dans ma tentative d\u2019interpr\u00e9ter&nbsp;<em>pour le b\u00e9n\u00e9fice de O\u2019Reilly<\/em>&nbsp;les gestes que pose une hyst\u00e9rique sur la sc\u00e8ne psychologique qu\u2019elle s\u2019est invent\u00e9e ? La rupture du soi r\u00e9sonne dans cet espace d\u2019une extr\u00eame intimit\u00e9; en rompant le cadre d\u2019interpr\u00e9tation, O\u2019Reilly met l\u2019esth\u00e9tique \u00e0 mal. La dissolution des fronti\u00e8res refl\u00e9t\u00e9e sur l\u2019\u00e9piderme de sa peau embrouille la ligne de d\u00e9marcation entre la r\u00e9alit\u00e9 et la repr\u00e9sentation, l\u2019art et la vie, le risque et le danger. La r\u00e9pulsion et l\u2019attrait brouillent mon sens du jugement. Je tourne le dos au risque que je prends moi-m\u00eame pour tenter de consid\u00e9rer, une fois encore, ce que O\u2019Reilly arrive peut-\u00eatre \u00e0 illustrer, ce \u00ab n\u0153ud de significations imbriqu\u00e9es \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9vocation apparemment audacieuse que fait O\u2019Reilly de l\u2019incompatibilit\u00e9 radicale entre le dedans et le dehors et sa repr\u00e9sentation de l\u2019abject s\u2019observent dans chacune des sept performances publiques donn\u00e9es par l\u2019artiste de 1998 \u00e0 2005, qui mettaient toutes en sc\u00e8ne l\u2019acte d\u2019incision. Le plus troublant, c\u2019est la nature du d\u00e9sir qui pousse l\u2019artiste \u00e0 se r\u00e9v\u00e9ler par la b\u00e9ance de sa chair. \u00c0 la diff\u00e9rence de Giovanna Maria Casetta ou de Franko B (inconnus de certains eux aussi), O\u2019Reilly ne recourant pas \u00e0 des m\u00e9thodes comme l\u2019emploi de ponctions pour \u00ab trouer \u00bb la chair, privil\u00e9giant plut\u00f4t un acte s\u2019accompagnant du spectacle silencieux de la souffrance. La technique de saign\u00e9e qu\u2019elle privil\u00e9gie s\u2019accompagne toujours de l\u2019inscription d\u2019une marque pr\u00e9cise sur sa peau. Cette caract\u00e9ristique, je la r\u00e9interpr\u00e8te comme une invitation \u00e0 blesser. L\u2019acte qui consiste \u00e0 faire cette marque est un geste temporel, il actualise le processus de gu\u00e9rison qui s\u2019ensuivra. Il pose aussi probl\u00e8me puisque tout ce que nous arrivons \u00e0 faire, c\u2019est imaginer l\u2019intensit\u00e9 de la douleur que nous pouvons causer \u2013 souvent amplifi\u00e9e, d\u2019ailleurs, par rapport \u00e0 ce que l\u2019artiste ressent r\u00e9ellement. L\u2019invitation \u00e0 collaborer se limite \u00e0 ce seul geste, infliger la douleur imagin\u00e9e, alors que l\u2019observation du processus de gu\u00e9rison n\u2019appartient qu\u2019\u00e0 O\u2019Reilly.<\/p>\n\n\n\n<p>Au cours d\u2019une performance intitul\u00e9e&nbsp;<em>Unknowing<\/em>, ex\u00e9cut\u00e9e en janvier 2000, le jour de son anniversaire, O\u2019Reilly fit appel au rituel des ventouses. L\u2019artiste fournit un compte-rendu fascinant de son exp\u00e9rience, qui laisse entrevoir l\u2019image qu\u2019elle per\u00e7oit d\u2019elle-m\u00eame en tant que \u00ab cr\u00e9ature liminale \u00bb. \u00c0 mes yeux, son commentaire illustre bien la figure de l\u2019abject et ses connotations cathartiques de purge et de purification.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Tandis que le sang s\u2019\u00e9coulait peu \u00e0 peu [&#8230;] j\u2019ai eu l\u2019impression que ma peau, cette fragile membrane qui s\u00e9pare le dedans du dehors, n\u2019arriverait plus \u00e0 me contenir. Plus tard, les ventouses de verre ont \u00e9t\u00e9 retir\u00e9es et le sang a pu s\u2019\u00e9couler librement; j\u2019ai \u00e9t\u00e9 prise d\u2019un vif sentiment de soulagement, ce qui m\u2019a \u00e9tonn\u00e9e. Le sang et le brandy coulaient de partout. Je puais; j\u2019ai tourn\u00e9 la t\u00eate en direction de mes invit\u00e9s et tent\u00e9 d\u2019\u00e9tablir un contact <\/em><span style=\"white-space: nowrap;\"><em>visuel<\/em><a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-9\" href=\"#footnote-9\"><sup>9<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-9\"><a href=\"#fn-ref-9\"> 9 <\/a> - Kira O\u2019Reilly, dans A. Heathfield, A., dir.,&nbsp;<em>Small Acts: Performance, the Millennium and The Marking of Time<\/em>, London, Black Dog Publishing, 2000, p. 117.<\/span>.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019issue potentiellement cathartique de l\u2019abjection physique est une consid\u00e9ration fondamentale face \u00e0 la t\u00e2che de d\u00e9m\u00ealer l\u2019\u00e9cheveau invisible du sujet nou\u00e9 qui habite O\u2019Reilly. La catharsis est l\u2019exutoire et l\u2019abjection, la condition temporelle et physique n\u00e9cessaire \u00e0 l\u2019\u00e9panchement lib\u00e9rateur; elle s\u2019appuie sur la scopophilie partag\u00e9e pour explorer les fronti\u00e8res du soi et celles d\u2019autrui. Faire l\u2019exp\u00e9rience de cette r\u00e9v\u00e9lation exige une conscience pr\u00e9alable de la fragilit\u00e9 et de la mall\u00e9abilit\u00e9 du corps, ainsi qu\u2019une ouverture d\u2019esprit et une identit\u00e9 forte. La repr\u00e9sentation bouleversante de l\u2019identit\u00e9 hyst\u00e9rique que propose O\u2019Reilly offre une occasion pr\u00e9cieuse d\u2019accepter un risque unique, susceptible de transformer notre conception des limites psychologiques et physiques de l\u2019\u00eatre humain.<\/p>\n\n\n\n<p>Au moment de r\u00e9diger ces lignes sur l\u2019art corporel pratiqu\u00e9 par Kira O\u2019Reilly, me revient sans cesse \u00e0 l\u2019esprit le conseil de la professeure Amelia Jones sur l\u2019importance de maintenir une tension entre soi et le sujet de son propos. Une tension impossible \u00e0 ignorer en l\u2019occurrence. Les \u0153uvres de O\u2019Reilly sont difficiles, bouleversantes, r\u00e9pulsives et magnifiques \u00e0 la fois. Elles r\u00e9ussissent toujours \u00e0 me fasciner, \u00e9voquant pour moi cette r\u00e9flexion de Julia Kristeva sur notre propension \u00e0 chercher un sens aux \u0153uvres radicales qui r\u00e9sistent \u00e0 la verbalisation :<\/p>\n\n\n\n<p><em>Il ne s\u2019agit pas tant de se demander \u00abPourquoi font-ils ceci et non pas cela?\u00bb mais plut\u00f4t \u00abPourquoi cela nous int\u00e9resse-t-il?\u00bb N\u2019est-ce pas parce que leur carence de verbalisation nous interpelle? Et lorsque nous contemplons ce vide, nous avons le sentiment d\u2019\u00eatre appel\u00e9s, peut-\u00eatre pas choisis, pr\u00e9cis\u00e9ment, mais \u00e0 tout le moins <\/em><span style=\"white-space: nowrap;\"><em>appel\u00e9s<\/em><a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-10\" href=\"#footnote-10\"><sup>10<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-10\"><a href=\"#fn-ref-10\"> 10 <\/a> - Julia Kristeva, in Toril E. Moi,&nbsp;<em>The Kristeva Reader<\/em>, Oxford, Blackwell Publishers Ltd, 1986, p. 28. [Trad. libre.]<\/span>.<\/p>\n\n\n\n<p>Plong\u00e9s dans l\u2019intimit\u00e9 de l\u2019espace cr\u00e9\u00e9 par O\u2019Reilly, l\u2019expression brute qui nous est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e par l\u2019inscription pratiqu\u00e9e dans la chair de celle-ci a un rapport \u00e9troit, comme le souligne Kristeva, avec l\u2019entreprise risqu\u00e9e qu\u2019est le d\u00e9voilement \u2013 de l\u2019artiste et de nous-m\u00eames : \u00ab \u00c9crit-on autrement que poss\u00e9d\u00e9 par l\u2019abjection, dans une catharsis <span style=\"white-space: nowrap;\">ind\u00e9finie<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-11\" href=\"#footnote-11\"><sup>11<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-11\"><a href=\"#fn-ref-11\"> 11 <\/a> - Julia Kristeva,&nbsp;<em>Les pouvoirs de l\u2019horreur, essai sur l\u2019abjection<\/em>, Seuil, 1983, p. 246.<\/span> ? \u00bb<\/p>\n\n\n<div style='display: none;'>Kira O&#8217;Reilly, Rachel Zerihan<\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"","protected":false},"author":1303,"featured_media":0,"template":"","categories":[281,893],"numeros":[4504],"disciplines":[],"statuts":[335],"checklist":[],"auteurs":[4529],"artistes":[4530],"thematiques":[],"type_hors-dossier":[5941],"class_list":["post-178871","hors-dossier","type-hors-dossier","status-publish","hentry","category-archive","category-off-feature","numeros-55-derives-ii-en","statuts-archive","auteurs-rachel-zerihan-en","artistes-kira-oreilly-en","type_hors-dossier-principal"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/hors-dossier\/178871","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/hors-dossier"}],"about":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/hors-dossier"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1303"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=178871"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=178871"},{"taxonomy":"numeros","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/numeros?post=178871"},{"taxonomy":"disciplines","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/disciplines?post=178871"},{"taxonomy":"statuts","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/statuts?post=178871"},{"taxonomy":"checklist","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/checklist?post=178871"},{"taxonomy":"auteurs","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/auteurs?post=178871"},{"taxonomy":"artistes","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/artistes?post=178871"},{"taxonomy":"thematiques","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/thematiques?post=178871"},{"taxonomy":"type_hors-dossier","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/type_hors-dossier?post=178871"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}