<br />
<b>Notice</b>:  Function _load_textdomain_just_in_time was called <strong>incorrectly</strong>. Translation loading for the <code>woocommerce-shipping-per-product</code> domain was triggered too early. This is usually an indicator for some code in the plugin or theme running too early. Translations should be loaded at the <code>init</code> action or later. Please see <a href="https://developer.wordpress.org/advanced-administration/debug/debug-wordpress/">Debugging in WordPress</a> for more information. (This message was added in version 6.7.0.) in <b>/var/www/staging.esse.ca/htdocs/wp-includes/functions.php</b> on line <b>6131</b><br />
<br />
<b>Notice</b>:  Function _load_textdomain_just_in_time was called <strong>incorrectly</strong>. Translation loading for the <code>complianz-gdpr</code> domain was triggered too early. This is usually an indicator for some code in the plugin or theme running too early. Translations should be loaded at the <code>init</code> action or later. Please see <a href="https://developer.wordpress.org/advanced-administration/debug/debug-wordpress/">Debugging in WordPress</a> for more information. (This message was added in version 6.7.0.) in <b>/var/www/staging.esse.ca/htdocs/wp-includes/functions.php</b> on line <b>6131</b><br />
{"id":179006,"date":"2005-05-01T19:00:00","date_gmt":"2005-05-02T00:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/esse.ca\/hors-dossier\/quand-faire-cest-dire-lacte-artistique-dans-lespace-urbain\/"},"modified":"2026-02-09T15:19:30","modified_gmt":"2026-02-09T20:19:30","slug":"quand-faire-cest-dire-lacte-artistique-dans-lespace-urbain","status":"publish","type":"hors-dossier","link":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/off-features\/quand-faire-cest-dire-lacte-artistique-dans-lespace-urbain\/","title":{"rendered":"<em>Quand faire c\u2019est dire : l\u2019acte artistique dans l\u2019espace urbain<\/em>"},"content":{"rendered":"\n<pre class=\"wp-block-verse\">[In French]<\/pre>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-verse\">Face \u00e0 l\u2019ensemble de la ville, engorg\u00e9e de codes dont l\u2019usager n\u2019a pas la ma\u00eetrise mais qu\u2019il doit assimiler pour pouvoir y vivre, face \u00e0 une configuration des lieux impos\u00e9s par l\u2019urbanisme, face aux d\u00e9nivellations sociales internes \u00e0 l\u2019espace urbain, l\u2019usager parvient toujours \u00e0 se cr\u00e9er des lieux de repli, des itin\u00e9raires pour son usage ou son plaisir qui sont les marques qu\u2019il a su, de lui-m\u00eame, imposer \u00e0 l\u2019espace <span style=\"white-space: nowrap;\">urbain<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-1\" href=\"#footnote-1\"><sup>1<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-1\"><a href=\"#fn-ref-1\"> 1 <\/a> - Michel de Certeau, Lucie Giard et Pierre Mayol, L\u2019Invention du quotidien. 2. habiter, cuisiner, Gallimard, Paris, 1984, p. 20.<\/span>.<\/pre>\n\n\n\n<p>Les pratiques artistiques qui prennent forme dans l\u2019espace urbain composent avec la m\u00eame surcharge de significations que peut c\u00f4toyer l\u2019individu, c\u2019est-\u00e0-dire avec le m\u00eame contexte spatio-temporel satur\u00e9 de codes et d\u2019objets. La ville est un mat\u00e9riau spatial fait de constructions, d\u2019accumulations, de d\u00e9ambulations, de vides am\u00e9nag\u00e9s, de trajets emprunt\u00e9s, de territoires invent\u00e9s. La production de traces est ce qui transforme l\u2019espace urbain en lieu compr\u00e9hensible o\u00f9 se joue la trame du quotidien, car sa signification est tributaire de la relation que nous entretenons avec lui. La ville nous organise, mais elle est aussi un espace \u00e0 topographier et \u00e0 rapprocher de nos activit\u00e9s journali\u00e8res. Si la cit\u00e9 est devenue au fil du temps une sorte d\u2019image chiffr\u00e9e <span style=\"white-space: nowrap;\">construite<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-2\" href=\"#footnote-2\"><sup>2<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-2\"><a href=\"#fn-ref-2\"> 2 <\/a> - Voir \u00e0 ce sujet la r\u00e9flexion encore actuelle de la sp\u00e9cialiste du patrimoine Fran\u00e7oise Choay et son article \u00abS\u00e9miologie et urbanisme\u00bb, Le sens de la ville, Seuil, Paris, 1969, p. 11-30.<\/span> par des g\u00e9n\u00e9rations successives de collectivit\u00e9s humaines, l\u2019art qui \u00e9lit r\u00e9sidence dans son enceinte pose un regard sur sa configuration et s\u2019int\u00e9resse aux usagers qui s\u2019y prom\u00e8nent pour appara\u00eetre et, du coup, fa\u00e7onner l\u2019espace une autre fois.<\/p>\n\n\n\n<p>Est-il question de mettre au jour la perception de certains sites ou s\u2019agit-il plut\u00f4t de r\u00e9v\u00e9ler les interactions sociales qui peuvent s\u2019y produire ? Travailler l\u2019usage d\u2019un espace donn\u00e9, c\u2019est partir de ce que nous pourrions nommer le \u00ablieu trouv\u00e9\u00bb. Son contenu est multiple et inclut autant ses usagers que ses usages (l\u2019ensemble de ses pratiques sociales), ses fonctions (zones de travail, d\u2019habitation, de loisir, de commerce, etc.), son mobilier, son am\u00e9nagement paysager, son environnement architectural. Les pratiques artistiques qui s\u2019y d\u00e9ploient donnent donc \u00e0 vivre une exp\u00e9rience de la r\u00e9alit\u00e9 <span style=\"white-space: nowrap;\">urbaine<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-3\" href=\"#footnote-3\"><sup>3<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-3\"><a href=\"#fn-ref-3\"> 3 <\/a> - Daniel Arasse, \u00abDu lieu au site. Les zones de l\u2019art aujourd\u2019hui\u00bb, Revue d\u2019esth\u00e9tique, no 39 (2001), p. 36.<\/span>.<\/p>\n\n\n\n<p>La ville est devenue progressivement un mat\u00e9riau de pr\u00e9dilection amenant les artistes \u00e0 tirer parti de cette accessibilit\u00e9 imm\u00e9diate aux autres et, au m\u00eame moment, \u00e0 se pr\u00e9occuper davantage de leur m\u00e9diation. Car se d\u00e9localiser des lieux institutionnels de l\u2019art, qui offrent une valeur de reconnaissance et un contexte de mise \u00e0 vue, force \u00e0 s\u2019inventer selon de nouveaux sch\u00e8mes. L\u2019espace urbain peut, suivant cet ordre d\u2019id\u00e9es, contenir les multiples situations qu\u2019orchestrent les pratiques artistiques. Mais plus qu\u2019un lieu expos\u00e9, cet espace est un lieu pratiqu\u00e9. Or, l\u2019un des moyens possibles de s\u2019y inscrire et de se rendre visible consiste \u00e0 utiliser l\u2019action. C\u2019est la strat\u00e9gie qu\u2019ont emprunt\u00e9e les artistes du collectif <span style=\"white-space: nowrap;\">Pique-Nique<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-4\" href=\"#footnote-4\"><sup>4<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-4\"><a href=\"#fn-ref-4\"> 4 <\/a> - Ce collectif d\u2019artistes a \u00e9t\u00e9 fond\u00e9 en 2001 et il invite de nouveaux participants \u00e0 chacun de ses \u00e9v\u00e9nements. Ses membres permanents sont Jason Arsenault, Patrick B\u00e9rub\u00e9, Guillaume La Brie, Mathieu Lacroix, V\u00e9ronique L\u00e9pine, Jos\u00e9e Longu\u00e9p\u00e9e, Marie-H\u00e9l\u00e8ne Plante, \u00c9douard Pretty, Janick Rousseau, Pascal Simard et Mathieu Valade.<\/span> lors de leur dernier \u00e9v\u00e9nement.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019inverse des \u00e9nonc\u00e9s <span style=\"white-space: nowrap;\">performatifs<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-5\" href=\"#footnote-5\"><sup>5<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-5\"><a href=\"#fn-ref-5\"> 5 <\/a> - Tels que John L. Austin les th\u00e9orise dans Quand dire, c\u2019est faire, Seuil, Paris, 1970, 183 p.<\/span> \u2013 o\u00f9 dire une chose \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un certain contexte, c\u2019est la faire \u2013, ces interventions dans l\u2019espace public renversent l\u2019op\u00e9rativit\u00e9 des actes de discours et font en sorte que faire une chose, c\u2019est dire. Seulement, l\u2019\u00e9nonc\u00e9 par l\u2019action, tout comme l\u2019action que l\u2019on vise \u00e0 faire par l\u2019utilisation de la parole, exige le concours d\u2019un certain nombre de donn\u00e9es ext\u00e9rieures pour se produire, \u00e0 savoir la formulation d\u2019un projet de d\u00e9part, la pr\u00e9sence d\u2019individus, les circonstances appropri\u00e9es \u00e0 son ex\u00e9cution, de mani\u00e8re \u00e0 susciter des sentiments et une pens\u00e9e et, enfin, \u00e0 induire des comportements. Il faut par cons\u00e9quent envisager l\u2019acte artistique dans son contexte pour voir comment, du performatif, il peut passer au discursif. La ville devient ainsi <span style=\"white-space: nowrap;\">circonstance<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-6\" href=\"#footnote-6\"><sup>6<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-6\"><a href=\"#fn-ref-6\"> 6 <\/a> - Ce qui n\u2019est pas sans rappeler la programmation sp\u00e9ciale, Les Commensaux, qu\u2019avait pr\u00e9sent\u00e9e le Centre des arts actuels Skol en 2000-2001.<\/span> \u00e0 l\u2019\u00e9nonciation et permet \u00e0 la performativit\u00e9 de devenir op\u00e9ratoire.<\/p>\n\n\n\n<p>Tel est donc ce que convoque et manipule le collectif Pique-Nique qui, \u00e0 travers ses manifestations \u00e9ph\u00e9m\u00e8res, s\u2019articule \u00e0 l\u2019espace public et au quotidien des passants. Prenant en charge l\u2019ensemble de son organisation \u2013 financement, infrastructure mat\u00e9rielle, diffusion, m\u00e9diation, documentation \u2013, ce regroupement d\u2019artistes fait le choix de s\u2019inscrire en dehors du milieu institutionnel de l\u2019art. Un champ d\u2019exp\u00e9rimentation s\u2019ouvre de cette volont\u00e9 d\u2019autonomie, cr\u00e9ant ainsi un laboratoire o\u00f9 essayer des strat\u00e9gies pour s\u2019arrimer \u00e0 la vie urbaine.<\/p>\n\n\n\n<p>Mettre en situation le regard et inciter au geste, voil\u00e0 ce qu\u2019a su r\u00e9aliser l\u2019\u00e9v\u00e9nement Le lac des <span style=\"white-space: nowrap;\">castors<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-7\" href=\"#footnote-7\"><sup>7<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-7\"><a href=\"#fn-ref-7\"> 7 <\/a> - Outre les membres r\u00e9guliers de Pique-Nique, l\u2019\u00e9v\u00e9nement r\u00e9unissait \u00e9galement Simon Banville, M\u00e9d\u00e9ric Boudreault, Isabelle Chevalier, \u00c9ric Cardinal, Marc Dulude, Saw\u00ebai Dumont, Am\u00e9lie L. Fortin, Anne-Marie Fortin, Yannick G\u00e9guen, Kathleen Kelly, Fr\u00e9d\u00e9ric Lavoie, Thierry Marceau, Christian Messier, Julie Morazain, No\u00e9lie, Annie Paquette, Val\u00e9rie Pastor, St\u00e9phanie Pelletier, Fran\u00e7ois Simard, J\u00e9r\u00e9mie Saint-Pierre, Sophie Turcot et Alexandre Tremblay.<\/span>, tenu le 4 septembre 2004 dans le parc du Mont-Royal \u00e0 Montr\u00e9al. Ce projet, qui r\u00e9unissait 25 propositions artistiques, se caract\u00e9risait essentiellement par son lieu d\u2019apparition, qui lui servait de point d\u2019ancrage, ainsi que par sa modalit\u00e9 de pr\u00e9sentation pens\u00e9e en fonction d\u2019un crit\u00e8re de mobilit\u00e9. Comme il s\u2019agissait de pratiques artistiques \u00e9ph\u00e9m\u00e8res et \u00abhors-les-murs\u00bb, le mat\u00e9riel utilis\u00e9 devait faciliter non seulement la logistique, mais aussi le d\u00e9placement en raison du postulat qui est \u00e0 la base de toutes les interventions du collectif, \u00e0 savoir que les lieux publics sont de v\u00e9ritables lieux partag\u00e9s appartenant \u00e0 tous. Quoique aucune autorisation ne soit n\u00e9cessaire pour les investir momentan\u00e9ment, lorsque la pr\u00e9sence de l\u2019art d\u00e9range certains usagers, c\u2019est toute la manifestation qui se d\u00e9place pour \u00e9lire domicile dans un nouvel <span style=\"white-space: nowrap;\">espace<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-8\" href=\"#footnote-8\"><sup>8<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-8\"><a href=\"#fn-ref-8\"> 8 <\/a> - Notons que les autorit\u00e9s des sites ext\u00e9rieurs de la Place des Arts (2002) et du Vieux-Port de Montr\u00e9al (2003) ont fait expulser de leurs espaces respectifs le collectif. Vu le nombre important de touristes, la proximit\u00e9 du centre-ville et le flot de circulation humaine \u00e0 g\u00e9rer, l\u2019usage inhabituel des lieux et les pratiques \u00e0 contre-courant du quotidien restent souvent per\u00e7us comme subversifs.<\/span>.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lac des castors a donc fait \u00e9v\u00e9nement en partant d\u2019un lieu circonscrit \u2013 le pourtour du lac et sa colline \u2013 et en relevant les usages et les traces qui le marquent. C\u2019est-\u00e0-dire que les artistes avaient \u00e0 l\u2019esprit l\u2019utilisation du Lac des castors comme un espace convivial o\u00f9 sont r\u00e9alis\u00e9s des promenades, des f\u00eates d\u2019enfants, des excursions \u00e0 v\u00e9lo, des ballades en p\u00e9dalo, des bains de soleil, des moments de d\u00e9tente, de lecture; un espace o\u00f9 la nature a \u00e9t\u00e9 am\u00e9nag\u00e9e, o\u00f9, entre autres choses, des sentiers p\u00e9destres ont \u00e9t\u00e9 dessin\u00e9s et des sculptures d\u2019art public install\u00e9es. Les performances, interventions et installations ont donc \u00e9t\u00e9 planifi\u00e9es pour rappeler le site, car leur compr\u00e9hension n\u2019allait se faire qu\u2019\u00e0 travers celui-ci. La question de l\u2019acc\u00e8s physique du public \u00e0 l\u2019art contemporain se trouve donc d\u00e9plac\u00e9e, et est alors pos\u00e9e celle de son acc\u00e8s \u00abculturel\u00bb o\u00f9, cette fois, c\u2019est celui qui produit qui est en charge de sa propre m\u00e9diation, c\u2019est-\u00e0-dire des informations et des explications qu\u2019il communique (9). L\u2019\u00e9nonciation performative doit imp\u00e9rativement \u00eatre reconnue par d\u2019autres individus pour exister, ce qui signifie donc que la r\u00e9ception est un terme essentiel, car c\u2019est \u00e0 partir d\u2019elle qu\u2019il y a adh\u00e9sion ou participation ou, pour le dire autrement, c\u2019est \u00e0 partir d\u2019elle qu\u2019il y a \u0153uvre performative.<br>Ainsi en est-il des gestes invent\u00e9s par Pique-Nique, qui se sont faits \u00e0 l\u2019endroit ou \u00e0 contresens de la d\u00e9ambulation urbaine. L\u2019effet de groupe et de coh\u00e9sion importait pour saisir l\u2019attention d\u2019un public occup\u00e9 \u00e0 autre chose, de m\u00eame que la cr\u00e9ation d\u2019un impact visuel pouvant faire na\u00eetre le d\u00e9sir de s\u2019approcher. Produire un effet de <span style=\"white-space: nowrap;\">stup\u00e9faction<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-9\" href=\"#footnote-9\"><sup>9<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-9\"><a href=\"#fn-ref-9\"> 9 <\/a> - Je fais r\u00e9f\u00e9rence ici \u00e0 une communication de Daniel Vander Gucht intitul\u00e9e \u00abFigures de l&#8217;engagement citoyen de l&#8217;artiste : entre activisme politique et art relationnel\u00bb prononc\u00e9e lors du colloque \u00c9nonciation artistique et socialit\u00e9 organis\u00e9 par Le Soi et L&#8217;Autre (en collaboration avec le CELAT et la chaire de recherche du Canada en esth\u00e9tique et po\u00e9tique) et le Groupement de recherche CNRS \u0152uvres, Publics, Soci\u00e9t\u00e9s qui s&#8217;est d\u00e9roul\u00e9 les 3 et 4 mars 2005.<\/span>, par une intrusion de l\u2019in\u00e9dit dans l\u2019ordinaire, peut amener les diff\u00e9rents publics \u00e0 participer, \u00e0 agir et \u00e0 s\u2019ins\u00e9rer dans l\u2019\u00e9nonciation de la manifestation. Certaines interventions consistaient ainsi en de v\u00e9ritables mises en sc\u00e8ne, comme le reboisement d\u2019un morceau de terrain arpent\u00e9 avec de petits sapins parfum\u00e9s en carton; le pr\u00e9l\u00e8vement d\u2019\u00e9chantillons \u00e9oliens pour le compte d\u2019une compagnie fictive; l\u2019installation du d\u00e9cor d\u2019un beach party et la simulation de l\u2019\u00e9v\u00e9nement \u2013 y compris l\u2019organisation de jeux et la distribution de rafra\u00eechissements; ou encore l\u2019organisation de s\u00e9ances de Ta\u00ef Chi \u00e0 toutes les heures sur une chanson r\u00e9alis\u00e9e avec un karaok\u00e9. Les passants rencontr\u00e9s relevaient bien s\u00fbr l\u2019artifice, mais se pr\u00eataient tout de m\u00eame au jeu, peut-\u00eatre pour mieux conna\u00eetre les intentions sous-jacentes ou tout simplement pour se joindre aux autres.<\/p>\n\n\n\n<p>Ailleurs, des entreprises invraisemblables et \u00e9tonnantes se mettaient en branle. On gonflait des ballons roses pour faire s\u2019envoler un faux banc de parc. On tentait d\u2019attirer les oiseaux avec des tranches de pain pour en faire le mat\u00e9riau d\u2019une sculpture vivante. On faisait passer les gens \u00e0 travers un tourniquet et on leur assignait une place dans le paysage. On demandait aux passants de r\u00e9aliser des portraits photographiques de soi avec un appareil jetable pour en faire le mat\u00e9riel d\u2019une \u00e9ventuelle exposition. Enfin, on applaudissait l\u2019ascension des cyclistes, des coureurs et des marcheurs au sommet de la montagne. Ces propositions soulignaient d\u2019une certaine fa\u00e7on la po\u00e9sie que peut apporter \u00e0 notre existence le rapport \u00e0 autrui. Ces projets seraient rest\u00e9s lettre morte sans participants ou fl\u00e2neurs avec qui interagir.<\/p>\n\n\n\n<p>En ce qui concerne les installations \u00e9ph\u00e9m\u00e8res qui s\u2019articulaient au site, elles proc\u00e9daient peut-\u00eatre moins d\u2019une co-\u00e9nonciation avec les diff\u00e9rentes personnes rencontr\u00e9es, mais devenaient rapidement un pr\u00e9texte \u00e0 la manipulation et \u00e0 l\u2019\u00e9tonnement. La fabrication d\u2019un \u00e9tang en utilisant une couche de peinture transportable; la construction d\u2019un condo flottant pour les castors; l\u2019am\u00e9nagement d\u2019un espace de plantation et de narration \u00e0 partir de mat\u00e9riaux trouv\u00e9s et apport\u00e9s; la suspension de formes molles aux arbres; la confection de champignons sauvages avec des filtres \u00e0 caf\u00e9; ainsi que le port d\u2019une immense robe et la documentation de tout ce qu\u2019elle peut contenir du site sont autant d\u2019illustrations offertes au regard de ce qui compose le lieu et de ce qui l\u2019alt\u00e8re, de ce que nous reconnaissons et de ce qui fait en sorte que nous nous approchons.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019autres propositions mettaient davantage l\u2019accent sur l\u2019\u00e9change et le r\u00e9cit de soi, demandant aux personnes rencontr\u00e9es de faire ressurgir \u00e0 leur m\u00e9moire les mille petites histoires qui l\u2019habitent. Cependant, si se raconter \u00e0 un \u00e9tranger n\u2019est pas chose habituelle, le don, le support ou le th\u00e8me choisis permettaient de contourner cette difficult\u00e9. C\u2019est ainsi que du pain aux bananes \u00e9tait offert pour aborder le sujet de la mort; que des moments de bonheurs \u00e9taient mis en bouteille et troqu\u00e9s contre ceux d\u2019inconnus, ou que les souvenirs des passants li\u00e9s \u00e0 la journ\u00e9e m\u00eame pouvaient \u00eatre enregistr\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, d\u2019autres projets exposaient \u00e0 travers le site des d\u00e9tournements de sens : par exemple, une embarcation flottante sur l\u2019eau portait Barbie et son acolyte dans l\u2019attente d\u2019une attaque des oiseaux; de l\u2019information sur la tenue d\u2019une f\u00eate d\u2019enfants fictive \u00e9tait diffus\u00e9e; et un terrain de fouilles arch\u00e9ologiques transportable ne contenant rien du site \u00e9tait d\u00e9plac\u00e9 d\u2019un endroit \u00e0 l\u2019autre puis abandonn\u00e9 temporairement.<\/p>\n\n\n\n<p>Le performatif convoque ainsi une activit\u00e9, comme si la sociabilit\u00e9 pour na\u00eetre avait besoin d\u2019un support. Toutefois, une convention, voire une proc\u00e9dure, appara\u00eet \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ce type d\u2019\u00e9v\u00e9nement qui semble gouvern\u00e9 en majeure partie par le hasard et le contingent. Il y a une mani\u00e8re d\u2019agir, de se montrer et d\u2019\u00e9changer. Les comportements induisent in\u00e9vitablement d\u2019autres comportements. Les pratiques \u00e9ph\u00e9m\u00e8res de Pique-Nique demandaient aux usagers de s\u2019arr\u00eater, d\u2019observer et de reconna\u00eetre ces gestes qui pouvaient ne pas \u00eatre vus comme artistiques. Sans \u00eatre prescriptif, ce type de pratique exige du spectateur qu\u2019il sache quoi faire, \u00e0 savoir qu\u2019il sache comment entrer en relation et devenir partie prenante de l\u2019\u0153uvre. Le passant a une influence sur la r\u00e9alit\u00e9 en train de se construire et sa conjonction devient pris\u00e9e, engageante. L\u2019usage de l\u2019espace urbain doit par cons\u00e9quent avoir un sens avec l\u2019\u00e9nonciation qui en proc\u00e8de, car il ne saurait s\u2019agir d\u2019y faire n\u2019importe quoi.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019objet \u00e0 \u00e9tudier est donc, relativement \u00e0 la notion d\u2019\u00e9nonc\u00e9 performatif cit\u00e9e plus haut, la mani\u00e8re dont s\u2019\u00e9nonce et prend forme un projet artistique dans un contexte choisi et des circonstances donn\u00e9es sur place. Nous pouvons certes juger de son originalit\u00e9, de sa forme visuelle, mais le crit\u00e8re essentiel consiste \u00e0 savoir s\u2019il y a ou non r\u00e9ception partag\u00e9e, si la charge esth\u00e9tique est heureuse ou alors malheureuse. Ici, l\u2019artiste d\u00e9pend d\u2019un individu qui est libre de s\u2019engager ou non dans l\u2019acte. Nous relevons souvent l\u2019aspect moral, \u00e9thique ou altruiste de ces pratiques, mais que faisons-nous du fragment de r\u00e9alit\u00e9 dans lequel elles prennent forme&nbsp;? Comment les artistes qui vont dans l\u2019espace public parviennent-ils \u00e0 n\u00e9gocier leur identit\u00e9&nbsp;? Peut-\u00eatre posons-nous d\u2019embl\u00e9e la figure de l\u2019artiste dans la sph\u00e8re sociale. N\u00e9anmoins, il importe d\u2019acc\u00e9der \u00e0 la perception du passant, pour qui l\u2019art reste la plupart du temps rattach\u00e9 \u00e0 une d\u00e9finition romantique. Les pratiques artistiques \u00e9ph\u00e9m\u00e8res qui se d\u00e9roulent et s\u2019infiltrent dans l\u2019espace public veulent d\u2019une certaine mani\u00e8re aller l\u00e0 o\u00f9 prend forme l\u2019habitus et en faire partie int\u00e9grante, le quotidien \u00e9tant la matrice \u00e0 partir de laquelle se forment toutes nos <span style=\"white-space: nowrap;\">repr\u00e9sentations<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-10\" href=\"#footnote-10\"><sup>10<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-10\"><a href=\"#fn-ref-10\"> 10 <\/a> - Consulter \u00e0 ce sujet Michel Maffesoli, Le temps des tribus. Le d\u00e9clin de l\u2019individualisme dans les soci\u00e9t\u00e9s postmodernes, La Table ronde, Paris, 2000, 330 p. Ce sociologue a d\u2019ailleurs fond\u00e9, \u00e0 la Sorbonne (Paris V), un centre de recherche fort int\u00e9ressant sur le sujet \u2013 le Centre d\u2019\u00e9tude sur l\u2019Actuel et le Quotidien.<\/span>.<\/p>\n\n\n\n<p>Si faire c\u2019est dire autrement, ces pratiques rappellent aux usagers de l\u2019espace urbain ce que peut \u00eatre l\u2019art qui leur est contemporain, leur faisant voir que sa valeur r\u00e9side aussi bien dans une id\u00e9e, un geste, un contexte, un d\u00e9placement que dans un dessin, une sculpture, une gravure, une architecture.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019espace partag\u00e9 est donc valoris\u00e9 et son utilisation vient faire \u00e9cho au monde dans lequel nous \u00e9voluons, lequel compose avec le temps, les itin\u00e9raires, les individus, les objets, la consommation. Ces pratiques artistiques conservent donc le geste, \u00abl\u2019agir\u00bb qui nous anime, mais qui ici devient ludique, absurde ou cynique. Les publics des lieux urbains peuvent donc rester dans le registre de l\u2019action et ne pas \u00eatre d\u00e9pays\u00e9s, l\u2019art venant s\u2019inscrire en continuit\u00e9 avec leur existence. Le collectif Pique-Nique visait, avec cet \u00e9v\u00e9nement, \u00e0 susciter une pens\u00e9e \u00e0 travers diff\u00e9rents actes artistiques configur\u00e9s sur un m\u00eame territoire et, de cette fa\u00e7on, \u00e0 induire une co-\u00e9nonciation. L\u2019\u00e9mission d\u2019un constat ou d\u2019une signification achev\u00e9e ne m\u00e8ne pas \u00e0 l\u2019\u00e9nonciation performative : elle la dissout.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, le \u00ablieu <span style=\"white-space: nowrap;\">trouv\u00e9<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-11\" href=\"#footnote-11\"><sup>11<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-11\"><a href=\"#fn-ref-11\"> 11 <\/a> - Je me r\u00e9f\u00e8re ici \u00e0 l\u2019auteur Anne Cauquelin qui, dans son ouvrage Essai de philosophie urbaine, Presses Universitaires de France, Paris, 1982, 195 p., montre comment les lieux urbains dictent de mani\u00e8re implicite les comportements et pratiques sociales de la ville. Elle utilise toutefois la d\u00e9nomination de \u00ablieu propre\u00bb qui provient de l\u2019Antiquit\u00e9 grecque et qui a accompagn\u00e9 la r\u00e9flexion th\u00e9orique sur la cit\u00e9 ath\u00e9nienne et son citoyen. Par la formule de \u00ablieu trouv\u00e9\u00bb, je renvoie donc aussi \u00e0 un lieu qui remplit un r\u00f4le pr\u00e9cis dans l\u2019espace urbain et qui est qualifi\u00e9 par l\u2019exp\u00e9rience humaine. Cependant, j\u2019enl\u00e8ve la r\u00e9f\u00e9rence explicite \u00e0 l\u2019exercice d\u2019un pouvoir politique. Le \u00ablieu trouv\u00e9\u00bb est un espace investi d\u2019une importante charge s\u00e9mantique et c\u2019est sa construction individuelle et personnelle qui retient mon attention.<\/span>\u00bb est, pourrions-nous dire, un artefact absolu en constante red\u00e9finition. Les pratiques actuelles le mod\u00e8lent \u00e0 travers sa praxis sociale, ce qui d\u2019une certaine fa\u00e7on d\u00e9note la r\u00e9flexion sur l\u2019espace qui s\u2019est mise en place dans la seconde moiti\u00e9 du 20e si\u00e8cle. Il s\u2019agit moins du d\u00e9sir utopique de changer notre \u00e9poque que d\u2019embrasser les lieux qui nous sont impos\u00e9s. R\u00e9enchanter l\u2019existence quotidienne \u00e0 travers ce qui est commun \u00e0 tous, s\u2019en accommoder par l\u2019\u00e9parpillement de faits minuscules et converser \u00e0 une \u00e9chelle locale, telle \u00e9tait l\u2019une des exp\u00e9riences offertes par Pique-Nique aux usagers de la ville qui se sont promen\u00e9s dans l\u2019espace public. La cr\u00e9ation de traces \u00e9ph\u00e9m\u00e8res est peut-\u00eatre ce que notre m\u00e9moire peut le mieux transporter.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><em>Quand faire c\u2019est dire : l\u2019acte artistique dans l\u2019espace urbain<\/em>, \u00c9v\u00e9nement Le lac des castors du collectif Pique-Nique, 4 septembre 2004<\/p>\n\n\n<div style='display: none;'>Julie B\u00e9lisle<\/div>\n<div style='display: none;'>Julie B\u00e9lisle<\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"","protected":false},"author":1303,"featured_media":0,"template":"","categories":[281,893],"numeros":[4536],"disciplines":[],"statuts":[335],"checklist":[],"auteurs":[3257],"artistes":[],"thematiques":[],"type_hors-dossier":[],"class_list":["post-179006","hors-dossier","type-hors-dossier","status-publish","hentry","category-archive","category-off-feature","numeros-54-derives-en","statuts-archive","auteurs-julie-belisle-en"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/hors-dossier\/179006","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/hors-dossier"}],"about":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/hors-dossier"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1303"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=179006"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=179006"},{"taxonomy":"numeros","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/numeros?post=179006"},{"taxonomy":"disciplines","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/disciplines?post=179006"},{"taxonomy":"statuts","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/statuts?post=179006"},{"taxonomy":"checklist","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/checklist?post=179006"},{"taxonomy":"auteurs","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/auteurs?post=179006"},{"taxonomy":"artistes","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/artistes?post=179006"},{"taxonomy":"thematiques","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/thematiques?post=179006"},{"taxonomy":"type_hors-dossier","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/type_hors-dossier?post=179006"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}