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{"id":179016,"date":"2005-05-01T18:40:00","date_gmt":"2005-05-01T23:40:00","guid":{"rendered":"https:\/\/esse.ca\/jeunes-critiques\/offrande-au-corps-commun\/"},"modified":"2025-02-13T12:03:29","modified_gmt":"2025-02-13T17:03:29","slug":"offrande-au-corps-commun","status":"publish","type":"jeunes-critiques","link":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/young-critics\/offrande-au-corps-commun\/","title":{"rendered":"<strong>Offrande au corps commun\u00a0<\/strong>"},"content":{"rendered":"\n<pre class=\"wp-block-verse\">[In French]<\/pre>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-verse\">Un corps nu, \u00e9tendu sur une simple table qu\u2019\u00e9claire une ampoule domestique ; ce corps abandonn\u00e9, drap\u00e9 dans un long tissu rouge s\u2019\u00e9talant jusqu\u2019\u00e0 terre ; au-dessus de l\u2019abdomen, une fiole de lait suspendue ; sur le visage, un \u00e9pais n\u0153ud de nerfs animaux, simplement d\u00e9pos\u00e9. Voici l\u2019image mise en vitrine, au sens propre, par Martine Viale \u00e0 la galerie montr\u00e9alaise La Centrale, ouverte sur la&nbsp;<em>Main<\/em>, alors en pleine effervescence foraine. Face \u00e0 cette rue mouvante, en contraste avec elle, l\u2019artiste nous a donn\u00e9 \u00e0 voir l\u2019immobilit\u00e9 d\u2019un corps devenu objet, expos\u00e9 pour une heure en un lieu public, et que les spectateurs pouvaient venir observer de pr\u00e8s ou bien m\u00eame oser toucher.&nbsp;<\/pre>\n\n\n\n<p>Par sa m\u00e9tamorphose en objet sculptural, Viale propose ici un travail d\u2019exp\u00e9rimentation de la non-action et de la d\u00e9s-identification dans une po\u00e9tique du corps anatomique, universel et commun, alors offert au public, par del\u00e0 la vitrine, comme espace d\u2019\u00e9change et de reconnaissance.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La pr\u00e9sence comme lieu de la performance<\/h2>\n\n\n\n<p>D\u00e9jouant l\u2019attente des spectateurs, la performance de Viale est une proposition d\u2019art-action o\u00f9 pourtant, il ne se passe, a priori, rien. C\u2019est qu\u2019en optant pour l\u2019apparente simplicit\u00e9 d\u2019un acte unique \u00e0 tenir et \u00e0 habiter dans le temps, Viale choisit de d\u00e9placer subtilement la notion d\u2019action vers celle d\u2019\u00e9tat. Le geste r\u00e9ellement pos\u00e9, non diff\u00e9r\u00e9 de la performance, devient celui d\u2019une pr\u00e9sence absolue au monde, int\u00e9rieur et ext\u00e9rieur.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le corps en pause,&nbsp;<em>dis-pos\u00e9&nbsp;<\/em>dans l\u2019espace, est alors le lieu d\u2019\u00e9mergence de cette pr\u00e9sence. L\u2019attitude sculpturale prise par l\u2019artiste est une immobilit\u00e9 vivante, organique (mot tellement galvaud\u00e9 aujourd\u2019hui). L\u2019image, qui n\u2019est pas sans rappeler celle du cadavre, d\u00e9joue pourtant l\u2019inertie. Le corps n\u2019est ni mort, ni endormi. Il est en suspension ; ou, plut\u00f4t, dans le silence actif d\u2019un mouvement en suspension. Tout comme le mouvement du mod\u00e8le vivant du sculpteur. Ou, encore, comme celui de cette fiole de lait, qu\u2019un fil, facilement coup\u00e9, retient dans sa chute.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le mouvement est latent et s\u2019il advient \u00e0 nouveau, rompant le silence, il cr\u00e9e alors l\u2019\u00e9v\u00e9nement. \u00c0 bien y observer, le corps dispos\u00e9 bouge, travers\u00e9 de mouvements minimaux : une veine se gonfle ; des nerfs tressaillent ; le ventre oscille au rythme de la respiration, \u2013 qu\u2019amplifie d\u2019ailleurs la fiole de lait, fr\u00f4l\u00e9e \u00e0 chaque souffle et alors ouvertement mouvante. La vie int\u00e9rieure affleure et se laisse deviner \u00e0 qui veut la voir. Parfois, cependant, cette m\u00e9canique corporelle, cette activit\u00e9 interne, flux in\u00e9gal mais continu, provoque un ph\u00e9nom\u00e8ne physique remarquable : par impulsion, un bras se soul\u00e8ve, d\u00e9vie de son dessin initial. L\u2019activit\u00e9 se fait geste ; le geste, accidentel, provoque l\u2019\u00e9v\u00e9nement ; l\u2019activit\u00e9 devient, furtivement, action.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La performeuse sait donc que l\u2019immobilit\u00e9 du corps est une image ambigu\u00eb, une illusion d\u2019optique. Car la mati\u00e8re, vivante, revendique sa pr\u00e9sence au monde ; l\u2019immobilit\u00e9 totale signerait sa mort. Martine Viale vit, devant les yeux des spectateurs, le conflit entre sa volont\u00e9 (l\u2019immobilit\u00e9 comme contrainte de d\u00e9part) et sa mati\u00e8re organique. Ce combat de forces est d\u2019ailleurs le flux qui anime l\u2019image. Plus encore, il permet de la d\u00e9passer. L\u2019artiste ne se situe plus dans la repr\u00e9sentation, \u2013 qui sous-entend une distance entre elle, en tant qu\u2019individu r\u00e9el, et ce qu\u2019elle donne \u00e0 voir \u2013, mais dans le v\u00e9cu pur de l\u2019effort, qui est performance.<br>Dans un contexte exp\u00e9rimentant la non-action et le non-spectaculaire, cette lutte est, par ailleurs, ce qui cr\u00e9e la tension n\u00e9cessaire au maintien de l\u2019attention du public. L\u2019effort demande d\u2019\u00eatre l\u00e0 et vif \u00e0 ce qui se passe, d\u2019\u00eatre concentr\u00e9 afin que quelque chose se passe. Il convoque cette \u00e9nergie, cet \u00e9tat de pr\u00e9sence autour duquel se r\u00e9unissent \u00e0 la fois les spectateurs et l\u2019artiste solitaire. Il permet aussi que cette heure d\u2019immobilit\u00e9 soit habit\u00e9e tout au long par une tension, qui, par m\u00e9tonymie, est l\u2019expression de la vie. Acte de pr\u00e9sence, concentration, \u00e9nergie, engagement constituent donc, chez Viale, le noyau de sa performance.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le corps commun<\/h2>\n\n\n\n<p>Selon un autre ph\u00e9nom\u00e8ne de retour, l\u2019artiste demande aussi beaucoup aux spectateurs, dont les r\u00e9actions face \u00e0 cette apparente non-action sont diverses et vari\u00e9es : surprise, concentration, inattention, violence ou encore rejet. Alors m\u00eame que la porte ouverte de La Centrale invitait les spectateurs \u00e0 approcher ce corps objectiv\u00e9 par le contexte d\u2019exposition, \u00e0 l\u2019observer de pr\u00e8s afin de peut-\u00eatre en percevoir la vie cach\u00e9e et m\u00eame \u00e0 le toucher si l\u2019envie leur en prenait, beaucoup ne franchirent pas, pourtant, la barri\u00e8re de la vitrine.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Comment donc Viale, corps-objet d\u2019apparence, peut-elle communiquer profond\u00e9ment avec un public dont la r\u00e9action premi\u00e8re est celle de l\u2019observation \u00e0 distance ? Quel est le dialogue possible, alors que ce solo (presque en bocal) nous appara\u00eet en m\u00eame temps comme l\u2019exposition anatomique et quasi m\u00e9dicale (\u00e0 laquelle l\u2019amas de nerfs, d\u00e9pos\u00e9 sur le visage, semble une r\u00e9f\u00e9rence directe) d\u2019un corps fig\u00e9 ?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La communication rel\u00e8ve, plut\u00f4t, d\u2019une reconnaissance. Le corps de l\u2019artiste, quasi anonyme, devient ici, dans l\u2019immobilit\u00e9 et la vuln\u00e9rabilit\u00e9 de l\u2019exposition, un corps commun, universel. Alors m\u00eame que la pose longue et la concentration qu\u2019elle demande imposent une incroyable technique physique, l\u2019impression rendue est ironiquement celle du corps tel que nous en avons tous, fait de chair, d\u2019os, de sang, d\u2019air et de nerfs, celle aussi d\u2019un corps imparfait, fort et fragile \u00e0 la fois. Le corps de l\u2019artiste ne s\u2019affiche pas comme l\u2019espace de la virtuosit\u00e9 et du spectaculaire (il s\u2019agit en fait, ici, d\u2019une virtuosit\u00e9 cach\u00e9e, modeste presque), qui finalement s\u00e9pareraient sa sph\u00e8re de celle des spectateurs, mais bien celui de son partage en commun. Le corps anatomique, enveloppe, mati\u00e8re, machine, est bien cet objet paradoxalement vivant que nous poss\u00e9dons a priori de mani\u00e8re universelle et \u00e9galitaire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Or, ce corps naturel, n\u2019avons-nous pas tendance \u00e0 le rejeter ? \u00c0 en avoir peur, \u00e0 le trouver laid, inconvenant ? Ne sommes-nous pas terroris\u00e9s par son fonctionnement, toujours myst\u00e9rieux, ou bien encore d\u00e9go\u00fbt\u00e9s par sa mati\u00e8re ? Ne masquons-nous pas notre anatomie par toutes sortes de fards, de d\u00e9guisements pour en conjurer notre peur m\u00e9dicale ? Et n\u2019est-ce pas cette peur que Viale essaie de confronter dans son processus, de creuser puis de d\u00e9passer dans l\u2019\u00e9tat qu\u2019elle nous donne \u00e0 ressentir pendant pr\u00e8s d\u2019une heure ? Le sentiment d\u2019ambigu\u00eft\u00e9 qui nous habite, entre fascination et terreur du corps humain, est ici rendu non seulement par le travail interne du mouvement minimal mais aussi par toute la mise en contexte visuelle et l\u2019esth\u00e9tique de l\u2019image : violence du tissu rouge d\u00e9goulinant comme une flaque, de l\u2019ampoule nue et crue, de la table \u00e9voquant \u00e0 mesure celle de dissection, des nerfs d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9s au scalpel, des yeux mi-clos qu\u2019adoucit pourtant le corps d\u00e9pos\u00e9, fragile et consentant et qui, jamais, ne nous donne l\u2019impression de souffrir mais bien de vivre, d\u2019\u00eatre l\u00e0, comme une offrande.<\/p>\n\n\n<div style='display: none;'>\u00c9milie Olivier, Martine Viale<\/div><div style='display: none;'>\u00c9milie Olivier, Martine Viale<\/div><div style='display: none;'>\u00c9milie Olivier, Martine Viale<\/div><div style='display: none;'>\u00c9milie Olivier, Martine Viale<\/div><div style='display: none;'>\u00c9milie Olivier, Martine Viale<\/div><div style='display: none;'>\u00c9milie Olivier, Martine Viale<\/div><div style='display: none;'>\u00c9milie Olivier, Martine Viale<\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"","protected":false},"author":1303,"featured_media":0,"template":"","categories":[281,888],"numeros":[4536],"disciplines":[],"statuts":[335],"checklist":[],"auteurs":[4571],"artistes":[4572],"thematiques":[],"type_jeunes-critiques":[],"class_list":["post-179016","jeunes-critiques","type-jeunes-critiques","status-publish","hentry","category-archive","category-young-critic","numeros-54-derives-en","statuts-archive","auteurs-emilie-olivier-en","artistes-martine-viale-en"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/jeunes-critiques\/179016","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/jeunes-critiques"}],"about":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/jeunes-critiques"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1303"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=179016"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=179016"},{"taxonomy":"numeros","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/numeros?post=179016"},{"taxonomy":"disciplines","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/disciplines?post=179016"},{"taxonomy":"statuts","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/statuts?post=179016"},{"taxonomy":"checklist","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/checklist?post=179016"},{"taxonomy":"auteurs","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/auteurs?post=179016"},{"taxonomy":"artistes","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/artistes?post=179016"},{"taxonomy":"thematiques","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/thematiques?post=179016"},{"taxonomy":"type_jeunes-critiques","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/type_jeunes-critiques?post=179016"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}