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{"id":177346,"date":"2006-05-01T19:30:00","date_gmt":"2006-05-02T00:30:00","guid":{"rendered":"https:\/\/esse.ca\/ma-loi-mon-nouvel-embleme-la-societe-des-writers-graffeurs\/"},"modified":"2022-10-06T14:19:50","modified_gmt":"2022-10-06T19:19:50","slug":"ma-loi-mon-nouvel-embleme-la-societe-des-writers-graffeurs","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/ma-loi-mon-nouvel-embleme-la-societe-des-writers-graffeurs\/","title":{"rendered":"Ma loi, mon nouvel embl\u00e8me, la soci\u00e9t\u00e9 des writers graffeurs"},"content":{"rendered":"\n<p>[In French]<\/p>\n\n\n\n<p>La main est mobile, adroite \u00e0 raison d\u2019un pied bien <span style=\"white-space: nowrap;\">pos\u00e9<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-1\" href=\"#footnote-1\"><sup>1<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-1\"><a href=\"#fn-ref-1\"> 1 <\/a> - Michel Gu\u00e9rin, Philosophie du geste, Paris, Actes Sud, 1995, p. 32.<\/span>.<\/p>\n\n\n\n<p>Writers, c\u2019est ce qu\u2019on aurait dit \u00e0 New York dans les ann\u00e9es 1970. Depuis que le ph\u00e9nom\u00e8ne des signatures graffit\u00e9es a fait explosion un peu partout dans le monde, l\u2019emploi de la terminologie a \u00e9t\u00e9 traduite, adapt\u00e9e \u00e0 la langue du coin. Mais pas imm\u00e9diatement ni constamment, puisque bien des graffeurs utilisent encore le terme original. Quoi qu\u2019il en soit, la signature, elle, reste \u00e0 peu pr\u00e8s la m\u00eame pour l\u2019\u0153il non averti. Il aura fallu des ann\u00e9es avant que n\u2019\u00e9mergent \u00e0 Montr\u00e9al ces vagues d\u2019ego sur les murs de la <span style=\"white-space: nowrap;\">ville<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-2\" href=\"#footnote-2\"><sup>2<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-2\"><a href=\"#fn-ref-2\"> 2 <\/a> - Lors de mon terrain de doctorat en 1989-1990, rien de tr\u00e8s significatif en mati\u00e8re de tags n\u2019\u00e9tait apparent \u00e0 Montr\u00e9al. J\u2019ai ax\u00e9 la recherche sur ce qu\u2019il y avait sur les murs de l\u2019\u00e9poque : les graffitis classiques. Lire \u00e0 cet effet : Denyse Bilodeau, Les murs de la ville. Les graffitis \u00e0 Montr\u00e9al, Montr\u00e9al, Liber, 1996, 202 p.<\/span>. Il faut croire que peu de jeunes s\u2019int\u00e9ressaient \u00e0 ce ph\u00e9nom\u00e8ne avant. Il y avait tant d\u2019ann\u00e9es pourtant qu\u2019\u00e9tait apparu sur les murs de New York \u00ab The decade I, la d\u00e9cennie du <span style=\"white-space: nowrap;\">je<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-3\" href=\"#footnote-3\"><sup>3<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-3\"><a href=\"#fn-ref-3\"> 3 <\/a> - Denys Riout, Dominique Gurdjian et Jean-Pierre Leroux, Le livre du graffiti, Paris, \u00c9ditions Alternatives, 1985, p. 65.<\/span> \u00bb. Des ego remodel\u00e9s surgirent \u00e0 Paris, Barcelone, Copenhague, Berlin, Sydney&#8230; dans les ann\u00e9es 1980. Et puis en 1992, plaqu\u00e9s aux murs de la ville comme des ombres se profilant le long de leurs parcours urbains, d\u00e9ferlent les flow, axe, case, damo, <span style=\"white-space: nowrap;\">simo<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-4\" href=\"#footnote-4\"><sup>4<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-4\"><a href=\"#fn-ref-4\"> 4 <\/a> - Pour ne citer que les premiers graffeurs montr\u00e9alais. Marie Roberge, L\u2019art sous les bombes, Montr\u00e9al, Lanct\u00f4t \u00c9diteur, 2004, p. 30.<\/span>&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Nom, logo, le tag n\u2019a de sens que ce qu\u2019il indique, une signature qui d\u00e9signe le passage d\u2019une personne. Mais quel est le sens de cette \u00e9tiquette de la personne, que signale-t-elle\u2009? La pr\u00e9sence du signataire, son d\u00e9sir de s\u2019afficher, d\u2019\u00eatre reconnu, sa seule singularit\u00e9. Le tag, c\u2019est la personne : \u00ab quand tu vois le tag d\u2019un mec, tu vois le <span style=\"white-space: nowrap;\">mec<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-5\" href=\"#footnote-5\"><sup>5<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-5\"><a href=\"#fn-ref-5\"> 5 <\/a> - Alain Milon, L\u2019\u00e9tranger dans la ville \u2013 Du rap au graff mural, Paris, PUF (Sociologie d\u2019aujourd\u2019hui), 1999, p. 117.<\/span> \u00bb. M\u00e9tonymie, donc\u2009! La signature repr\u00e9sente pour les graffeurs la personne m\u00eame. Le graffiti est \u00e0 la fronti\u00e8re de ce que nous appelons <span style=\"white-space: nowrap;\">culture<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-6\" href=\"#footnote-6\"><sup>6<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-6\"><a href=\"#fn-ref-6\"> 6 <\/a> - Lire la conclusion de la th\u00e8se, Bilodeau, op. cit.<\/span>. Ainsi en est-il du tag, d\u2019autant plus qu\u2019il est en quelque sorte le degr\u00e9 z\u00e9ro du ph\u00e9nom\u00e8ne graffitique. Il faut donc proc\u00e9der \u00e0 une lecture qui soit au chevauchement du psychique et du social pour trouver un sens \u00e0 cette signal\u00e9tique. Comment s\u2019inscrivent les taggers dans le social\u2009? Pourquoi passer par la signature\u2009? Identit\u00e9 revendiqu\u00e9e, forg\u00e9e \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un syst\u00e8me coh\u00e9rent et organis\u00e9, nous verrons cela en quatre temps : un premier identifie le tag, pr\u00e9sente la gen\u00e8se du signe\u2009; un deuxi\u00e8me scrute l\u2019activit\u00e9 de nommer\u2009; un troisi\u00e8me trace le cheminement d\u2019inscription sociale des taggers\u2009; pour enfin interpr\u00e9ter l\u2019acte, voir ce qui se cache derri\u00e8re la signature-\u0153uvre.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Identifier<\/h2>\n\n\n\n<p>Comment vient le nom ? Comment vient cette fa\u00e7on de se donner un tag\u2009? C\u2019est qu\u2019il y a des pr\u00e9curseurs en la mati\u00e8re. De fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, on dit que l\u2019anc\u00eatre des taggers est Julio 204 ou Taki 183, on ne tranchera pas ici. Remonter une lign\u00e9e n\u2019est pas t\u00e2che toujours ais\u00e9e. Il y a l\u2019anc\u00eatre r\u00e9el qui d\u00e9termine la cat\u00e9gorie concr\u00e8te \u00e0 laquelle l\u2019individu appartient, mais il y a aussi l\u2019anc\u00eatre mythique auquel cet individu croit et dit appartenir&#8230; Au tout d\u00e9but, avant l\u2019explosion reconnue des jeunes des ghettos new-yorkais, Herbert Kohl observe sur les murs de la ville des juxtapositions d\u2019identit\u00e9s : James as Boy, Helen as <span style=\"white-space: nowrap;\">Tiny<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-7\" href=\"#footnote-7\"><sup>7<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-7\"><a href=\"#fn-ref-7\"> 7 <\/a> - Herbert Kohl, \u00ab Names Graffiti and Culture \u00bb, Urban Review, no 3, 1969, p. 24-37.<\/span>. L\u2019une est l\u2019autre. Une fois que les writers sont connus dans leur environnement respectif, ces jeunes abandonnent leur pr\u00e9nom de naissance, leur identit\u00e9 juridicofamiliale. Plus besoin de dire qui on \u00e9tait avant, la particule as c\u00e8de le pas au of. Helen as Tiny devient Tiny of 89. Puis, c\u2019est au tour du of de dispara\u00eetre, enfin le num\u00e9ro de rue aura le m\u00eame sort. Ne reste finalement que le pseudonyme, la nouvelle identit\u00e9, un nom auto-attribu\u00e9 selon les r\u00e8gles implicites du genre. Le nom devenait ainsi La religion des <span style=\"white-space: nowrap;\">graffitis<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-8\" href=\"#footnote-8\"><sup>8<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-8\"><a href=\"#fn-ref-8\"> 8 <\/a> - Titre d\u2019un ouvrage de Norman Mailer, Mervyn Kurlansky et Jon Naar, La religion des graffitis, Paris, \u00c9ditions du Ch\u00eane, 1974.<\/span>. Trente ans apr\u00e8s, un jeune tagger fran\u00e7ais dira : \u00ab le nom, c\u2019est important, \u00e7a qualifie vraiment la personne, \u00e7a la <span style=\"white-space: nowrap;\">r\u00e9sume<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-9\" href=\"#footnote-9\"><sup>9<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-9\"><a href=\"#fn-ref-9\"> 9 <\/a> - Cit\u00e9 par Marie-Line Felonneau et St\u00e9phanie Busquets, Tags et grafs : les jeunes \u00e0 la conqu\u00eate de la ville, Paris, L\u2019Harmattan, 2001, p. 136.<\/span> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Nommer<\/h2>\n\n\n\n<p>Le tag est hautement standardis\u00e9, h\u00e9ritier d\u2019une jeune tradition \u00e0 s\u2019approprier. C\u2019est un code qui r\u00e9pond \u00e0 des contraintes. Il est form\u00e9 de lettres. Quoi qu\u2019il y en ait 26 dans l\u2019alphabet anglais et (ou) fran\u00e7ais, certaines lettres sont plus pris\u00e9es que d\u2019autres, les z x e y w a s\u202fk\u202f: \u00ab \u00c0 mes d\u00e9buts, j\u2019utilisais le nom le plus classique qui existe, avec les lettres les plus classiques du tag : s, e, a, k, \u00e7a donne seak\u2009; tout le monde a, en g\u00e9n\u00e9ral, une de ces lettres dans son <span style=\"white-space: nowrap;\">nom<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-10\" href=\"#footnote-10\"><sup>10<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-10\"><a href=\"#fn-ref-10\"> 10 <\/a> - Propos de seak devenu axe dans Marie Roberge, op. cit., p. 28.<\/span> \u00bb. Outre les trois \u00e0 cinq lettres choisies, il y a le choix d\u2019une couleur. La sonorit\u00e9 anglophone est de mise \u00e9galement, comme pour inscrire la paternit\u00e9 des ghettos urbains new-yorkais dans le nom m\u00eame. Puis, il faut trouver un rythme : les lettres doivent \u00eatre anim\u00e9es de l\u2019esprit du mouvement traceur, un paraphe parfois en rajoute. Regardant le tag, on doit sentir la cadence du lettrage. Qui plus est, le tag doit \u00eatre r\u00e9alisable en un mouvement continu, pour une question d\u2019efficacit\u00e9, de rapidit\u00e9 dans l\u2019ex\u00e9cution, cela va de soi. Mais c\u2019est aussi pour montrer qu\u2019il s\u2019agit bien d\u2019un logo, comme s\u2019il \u00e9tait usin\u00e9, r\u00e9p\u00e9t\u00e9 toujours de la m\u00eame mani\u00e8re. Ainsi, le tag est histoire de jonglerie, avec les lettres, leur embo\u00eetement, leur consonance, avec la dynamique du geste qui trace et la bombe a\u00e9rosol plut\u00f4t difficile \u00e0 manier, la distance au mur qu\u2019il faut exp\u00e9rimenter.<\/p>\n\n\n\n<p>Signer ce que je suis au lieu de signer de la mani\u00e8re dont on m\u2019a officiellement d\u00e9sign\u00e9. C\u2019est \u00e7a, le tag. Il est cependant un peu illusoire de croire en la pure libert\u00e9 de l\u2019acte de se nommer soi-m\u00eame. Le tag est codifi\u00e9, les taggers ne peuvent s\u2019inventer n\u2019importe quel nom \u00e0 cause des contraintes du genre. Le tag sera quasi illisible, mais reconnaissable tout de m\u00eame puisque son label doit \u00eatre vu et reconnu. Le choix du nom n\u2019est pas purement arbitraire, il est bricolage avec des \u00e9l\u00e9ments pr\u00e9contraints inscrits dans l\u2019histoire de la pratique. Ce que l\u2019on fait en nommant, c\u2019est confirmer que l\u2019individu appartient \u00e0 un groupe tout en le singularisant. Claude L\u00e9vi-Strauss l\u2019a montr\u00e9 : \u00ab On ne nomme [donc] jamais : on classe <span style=\"white-space: nowrap;\">l\u2019autre<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-11\" href=\"#footnote-11\"><sup>11<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-11\"><a href=\"#fn-ref-11\"> 11 <\/a> - Claude L\u00e9vi-Strauss, La pens\u00e9e sauvage, Paris, Plon, 1962, p. 240.<\/span> \u00bb. Dans nos soci\u00e9t\u00e9s, ce sont g\u00e9n\u00e9ralement les parents qui nomment : ils retiennent d\u2019abord comme nom de famille le patronyme ou le nom de la m\u00e8re (qui est toujours un nom de p\u00e8re), voire les deux\u2009; puis, pour le pr\u00e9nom, on fait ici ce que d\u2019autres soci\u00e9t\u00e9s font aussi en exprimant \u00ab ce qu\u2019on pourrait d\u00e9crire comme \u201cl\u2019\u00e9tat d\u2019esprit\u201d du ou des parents qui le donnent \u00e0 <span style=\"white-space: nowrap;\">l\u2019enfant<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-12\" href=\"#footnote-12\"><sup>12<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-12\"><a href=\"#fn-ref-12\"> 12 <\/a> - L\u00e9vi-Strauss, op.cit., p. 237.<\/span> \u00bb. Nous ne nous nommons pas nous-m\u00eames\u2009; les taggers, oui\u2009! Ce sera donc leur \u00e9tat d\u2019esprit \u00e0 eux, incluant le code du tag, qui leur permettra de se forger un nom. Parce qu\u2019il s\u2019agit bien de \u00e7a : une fabrication, un jeu avec la signature qui commence dans des cahiers par l\u2019exploration de la combinaison de lettres et de leur sonorit\u00e9 qui peut prendre un certain temps, \u00e0 force de griffonnage dans des calepins. Cette d\u00e9nomination est une sorte de nom ombilical qui \u00ab parach\u00e8ve <span style=\"white-space: nowrap;\">l\u2019individuation<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-13\" href=\"#footnote-13\"><sup>13<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-13\"><a href=\"#fn-ref-13\"> 13 <\/a> - L\u00e9vi-Strauss, op.cit., p. 246.<\/span> \u00bb, celle-ci sera par contre v\u00e9ritablement compl\u00e9t\u00e9e par la signature puisque c\u2019est en signant que surgit sur le mur l\u2019identit\u00e9 revendiqu\u00e9e. Le nom classe, l\u2019inscription singularise.<\/p>\n\n\n\n<p>Mise au monde du m\u00eame par le m\u00eame, oui et non\u2009; plut\u00f4t du m\u00eame en vertu du groupe avec lequel il se confond. Non pas que ce soit le groupe qui nomme \u2013 quoiqu\u2019un tagger puisse recevoir un ancien nom d\u2019un tagger plus <span style=\"white-space: nowrap;\">exp\u00e9riment\u00e9<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-14\" href=\"#footnote-14\"><sup>14<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-14\"><a href=\"#fn-ref-14\"> 14 <\/a> - Ce fut le cas de damo qui re\u00e7ut l\u2019ancien nom de case cit\u00e9 par Marie Roberge, op. cit., p. 29-30.<\/span> \u2013 mais parce que son association \u00e0 un groupe, le crew, \u00e7a vaut de l\u2019or. HER raconte : \u00ab Tu vois, je voulais \u00eatre une ta, je voulais vraiment \u00eatre de ce crew-l\u00e0. Je suis all\u00e9e voir FLOW et je lui ai dit : \u201cTu sais, je crois qu\u2019il devrait y avoir une fille dans votre crew, ce serait bon pour vous. Je sais que je vais continuer, j\u2019adore \u00e7a, je ne veux pas <span style=\"white-space: nowrap;\">l\u00e2cher<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-15\" href=\"#footnote-15\"><sup>15<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-15\"><a href=\"#fn-ref-15\"> 15 <\/a> - Marie Roberge, op. cit., p. 32.<\/span>\u201d \u00bb. L\u2019association au groupe de pairs est opportunit\u00e9 de re-co-naissance. Renaissance dans une nouvelle identit\u00e9, complicit\u00e9 et solidarit\u00e9 avec le groupe de pairs : elle est des n\u00f4tres.<\/p>\n\n\n\n<p>Transition du r\u00f4le des jeunes au sein de la famille \u00e0 une exp\u00e9rience plus personnelle du monde, ce processus de singularisation prend ancrage dans la micro-soci\u00e9t\u00e9 qui le met au monde. Le tagger commence seul, mais il trouvera \u2013 en ressent-il d\u00e9j\u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 \u2013 un groupe refuge qui sera \u00ab comme une <span style=\"white-space: nowrap;\">famille<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-16\" href=\"#footnote-16\"><sup>16<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-16\"><a href=\"#fn-ref-16\"> 16 <\/a> - flow dans Marie Roberge op. cit., p. 61.<\/span> \u00bb. Support n\u00e9cessaire quand le groupe part bomber, il est vrai, mais c\u2019est aussi en groupe que se fa\u00e7onnent les graffs \u2013 il n\u2019y a qu\u2019\u00e0 voir les signatures encadr\u00e9es au bas de ceux-ci. La famille est lieu d\u2019identification, d\u2019entraide et d\u2019apprentissage de r\u00f4les. Apprentissage de la limite aussi, comme celle de ne pas repasser, c\u2019est-\u00e0-dire de ne pas tagger par-dessus une \u0153uvre. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur de ces groupes, un principe de hi\u00e9rarchisation interne est en jeu. Les jeunes s\u2019y sentiront \u00e9paul\u00e9s, complices, \u00ab connus et reconnus de leurs pairs et d\u2019eux seuls (au moins dans la phase initiale de leur <span style=\"white-space: nowrap;\">entreprise)<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-17\" href=\"#footnote-17\"><sup>17<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-17\"><a href=\"#fn-ref-17\"> 17 <\/a> - Pierre Bourdieu, Les r\u00e8gles de l\u2019art. Gen\u00e8se et structure du champ litt\u00e9raire, Paris, Seuil, 1992, p. 303.<\/span> \u00bb. L\u2019appartenance au groupe est centrale dans la dynamique identitaire des taggers. Le groupe de pairs qui l\u2019adopte a un code, il faut s\u2019y soumettre, mais c\u2019est par un choix que le tagger se soumet.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est difficile de ne pas \u00eatre sensible aux graffs. On ne peut en dire autant de cette signature monochrome illisible qu\u2019est le tag, d\u00e9cri\u00e9 parce que bomb\u00e9 \u00e0 plus soif sur des surfaces urbaines vari\u00e9es. Traditionnellement, on reconnaissait des \u00e9tapes \u00e0 la pratique des writers. Les jeunes d\u00e9butaient avec le tag et devaient en faire le plus possible. Apr\u00e8s ils passaient au throw-up \u2013 la signature est alors de plus grande dimension et bicolore, une couleur pour le contour, une autre pour le remplissage, dans des styles vari\u00e9es de lettrage (arrondi, triangulaire, carr\u00e9). Puis venait le tour de la br\u00fblure. La signature est dans ce cas plurichromatique et de tr\u00e8s grande dimension, mais sans images figuratives explorant un th\u00e8me, qui est le propre du piece, stade ultime de la pratique. \u00c0 cause du vandalisme associ\u00e9 au tag, la Nation Zulu, organisation new-yorkaise \u00e0 l\u2019origine de la philosophie et de l\u2019orientation du mouvement hip hop, d\u00e9couragea sa pratique dans ses rangs. Plusieurs groupes, un peu partout dans le monde, introduisirent cette r\u00e8gle. \u00c0 Montr\u00e9al, il semble y avoir deux \u00e9coles de pens\u00e9e\u202f: l\u2019une pr\u00e9conise le passage par le tag pour faire des graffs, l\u2019autre non. Quoi qu\u2019il en soit, le tag demeure \u00e9tape. En font foi les multiples signatures remplissant des calepins, portfolios des apprentis graffeurs ou surfaces non pr\u00e9vues \u00e0 cette fin, comme le veut la pratique du graffiti. Il reste que pour faire sa marque, une note d\u2019esth\u00e9tisme est n\u00e9cessaire et une prise de risque incontournable. Il faut les voir avec leurs syst\u00e8mes de cordes comme des grimpeurs des Himalaya b\u00e9tonn\u00e9s. Le tagger s\u2019impose par le nombre tandis que le muraliste s\u2019impose par sa technique du travail artistique qui \u00e9ventuellement fera de lui un <span style=\"white-space: nowrap;\">mentor<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-18\" href=\"#footnote-18\"><sup>18<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-18\"><a href=\"#fn-ref-18\"> 18 <\/a> - Craig Castelman, Getting up : Subway Graffiti in New York, Cambridge, MIT Press, 1982.<\/span>. Comme une soci\u00e9t\u00e9 avec ses passages du statut d\u2019enfant \u00e0 celui d\u2019adulte : les taggers qui deviendront graffeurs recevront la reconnaissance \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de leur champ de production. Des passages possibles, entre la signature minimaliste monochrome \u2013 le tag \u2013 et la fresque murale monumentale appel\u00e9e piece, le throw-up sera banc d\u2019essai. Tentative parfois rat\u00e9e sur le plan esth\u00e9tique, elle ne l\u2019est pas n\u00e9cessairement par les obstacles \u00e0 surmonter. Plus les lieux sont inaccessibles, mieux c\u2019est. Le throw-up est cascade, escalade de murs plus que cons\u00e9cration plastique. Graffs et br\u00fblures rel\u00e8vent des deux champs, mais de surcro\u00eet, d\u00e9notent clairement la ma\u00eetrise de la bombe, le sens de l\u2019\u0153uvre.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Interpr\u00e9ter<\/h2>\n\n\n\n<p>Des taggers, tous n\u2019acc\u00e8deront pas au statut de graffeur. Ce rayonnement mettra le graffeur en position d\u2019autorit\u00e9. Si le tagger, en choisissant un nom, souligne la mort du nom du P\u00e8re, chemin faisant, il devient ce qu\u2019il a d\u2019abord rejet\u00e9. Car bien que voulant crier \u00e0 la face du monde : \u00ab \u00e9coutez-moi \u00bb, ce regardez-moi qui tr\u00f4ne sur le mur ne concerne finalement que le groupe d\u2019initi\u00e9s. Bien s\u00fbr, un \u0153il avis\u00e9 reconna\u00eet les signatures, sans n\u00e9cessairement d\u00e9coder le nom qu\u2019il affiche. C\u2019est aux pairs que revient cette habilet\u00e9. Pour devenir p\u00e8re, il faut que le fils, la fille, re\u00e7oive de l\u2019Autorit\u00e9 la possibilit\u00e9 du passage. Les graffeurs deviendront des p\u00e8res, pourront quitter le monde de l\u2019enfance des simples taggers. \u00ab Lorsqu\u2019un humain devient p\u00e8re, il n\u2019est pas subjectivement en place automatique de p\u00e8re&#8230; il doit conqu\u00e9rir cette place en renon\u00e7ant \u00e0 son propre statut <span style=\"white-space: nowrap;\">d\u2019enfant\u202f<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-19\" href=\"#footnote-19\"><sup>19<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-19\"><a href=\"#fn-ref-19\"> 19 <\/a> - Pierre Legendre, Le crime du caporal Lortie. Trait\u00e9 sur le P\u00e8re, Paris, Fayard, 1989, p. 67.<\/span>\u00bb. Le tagger est en instance de r\u00e9inscription sociale \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un syst\u00e8me, qu\u2019il et qui le reconna\u00eet. La place du p\u00e8re doit \u00eatre conquise. Les graffeurs ne semblent avoir aucun probl\u00e8me avec \u00e7a puisqu\u2019il y a une fiert\u00e9 \u00e0 \u00eatre respect\u00e9, mod\u00e8les vivants pour d\u2019autres d\u00e9butants qu\u2019ils ont aussi \u00e9t\u00e9. Tous ne deviennent pas graffeurs, tous ne peuvent, n\u2019ont les talents n\u00e9cessaires, n\u2019ont la d\u00e9termination, le sens du graff. Le tag est peut-\u00eatre jeu, le graff demande minutie, esprit clair, concentration, travail.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019identit\u00e9 est une qu\u00eate, non un r\u00e9sultat. Apprendre des pairs \u00e9quivaut ici \u00e0 apprendre du p\u00e8re. S\u2019instituer comme sujet \u00ab c\u2019est faire r\u00e9gner l\u2019interdit et l\u2019interdit n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019imposer la part de sacrifice qui revient \u00e0 <span style=\"white-space: nowrap;\">chacun<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-20\" href=\"#footnote-20\"><sup>20<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-20\"><a href=\"#fn-ref-20\"> 20 <\/a> - Ibid., p. 111.<\/span> \u00bb. L\u2019interdit est apprentissage de la limite, des codes, reconnaissance de l\u2019existence d\u2019une autorit\u00e9 en la mati\u00e8re. Souvent, quand elle aura \u00e9t\u00e9 confront\u00e9e au syst\u00e8me judiciaire, la pratique du tag cessera. Le tag questionne l\u2019articulation institutionnelle de l\u2019identit\u00e9 dans son rapport \u00e0 l\u2019Autorit\u00e9. \u00ab Nous refusons de reconna\u00eetre un lien quelconque entre le sujet et l\u2019institutionnel, de sorte que nos soci\u00e9t\u00e9s ultrascientifiques feignent de vivre sans image fondatrice \u00e9labor\u00e9e de la <span style=\"white-space: nowrap;\">culture<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-21\" href=\"#footnote-21\"><sup>21<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-21\"><a href=\"#fn-ref-21\"> 21 <\/a> - Ibid., p. 69.<\/span> \u00bb. Le tag ne tue pas une effigie. Il la questionne. Les jeunes ne cherchent pas l\u2019abolition de la limite, ils la demandent. Au stade du tag, la signature c\u2019est l\u2019\u0153uvre et elle est illisible\u2009; \u00e0 celui du graff, la signature devra \u00eatre prise pour ce qu\u2019elle est, une signature appos\u00e9e \u00e0 une \u0153uvre, se devant maintenant d\u2019\u00eatre lisible. Le tagger rompt peut-\u00eatre avec le p\u00e8re par l\u2019abrogation de son nom, mais ce qu\u2019il cherche n\u2019est pas sa mort, plut\u00f4t sa r\u00e9habilitation.<\/p>\n<div style='display: none;'>Denyse Bilodeau<\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"","protected":false},"author":1303,"featured_media":272452,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[281,882],"tags":[],"numeros":[4257],"disciplines":[],"statuts":[335],"checklist":[],"auteurs":[4263],"artistes":[],"thematiques":[],"type_post":[319],"class_list":["post-177346","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-archive","category-post","numeros-57-signatures-en","statuts-archive","auteurs-denyse-bilodeau-en","type_post-principal"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/177346","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1303"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=177346"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/177346\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media\/272452"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=177346"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=177346"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=177346"},{"taxonomy":"numeros","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/numeros?post=177346"},{"taxonomy":"disciplines","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/disciplines?post=177346"},{"taxonomy":"statuts","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/statuts?post=177346"},{"taxonomy":"checklist","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/checklist?post=177346"},{"taxonomy":"auteurs","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/auteurs?post=177346"},{"taxonomy":"artistes","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/artistes?post=177346"},{"taxonomy":"thematiques","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/thematiques?post=177346"},{"taxonomy":"type_post","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/type_post?post=177346"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}