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{"id":178600,"date":"2006-09-01T19:15:00","date_gmt":"2006-09-02T00:15:00","guid":{"rendered":"https:\/\/esse.ca\/tout-embrasser-encore-entretien-avec-raymonde-april\/"},"modified":"2023-10-11T09:03:30","modified_gmt":"2023-10-11T14:03:30","slug":"tout-embrasser-encore-entretien-avec-raymonde-april","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/tout-embrasser-encore-entretien-avec-raymonde-april\/","title":{"rendered":"Tout embrasser (encore) : entretien avec Raymonde April"},"content":{"rendered":"\n<p>[In French]<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis la fin des ann\u00e9es 1970, la pratique photographique de Raymonde April est en r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale pr\u00e9sent\u00e9e comme s\u2019inspirant du quotidien, \u00e0 la rencontre du documentaire, de l\u2019autobiographie et de la fiction. Pour cette entrevue, elle discute de sa production en r\u00e9sonance avec la notion d\u2019extimit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Bernard Lamarche <\/strong>\u200a<strong>:<\/strong> \u00c0 lire Serge Tisseron dans <em>L\u2019intimit\u00e9 surexpos\u00e9e<\/em> (2001), les ph\u00e9nom\u00e8nes d\u2019extimit\u00e9 semblent essentiellement reli\u00e9s \u00e0 des pratiques : issues de technologies relativement r\u00e9centes. Il n\u2019y a qu\u2019\u00e0 penser au t\u00e9l\u00e9phone qui n\u2019est plus un outil manipul\u00e9 dans le seul repli de la maison ou encore \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision qui offre \u00e0 la vue ce qu\u2019il est convenu de comprendre d\u00e9sormais comme des simulacres de vies ne permettant plus de distinguer aussi facilement qu\u2019auparavant le priv\u00e9 du public. Le sociologue place aussi les pratiques de l\u2019auto-fiction dans le collimateur de cette rubrique autrefois formul\u00e9e par Lacan. Le priv\u00e9 s\u2019expose en public, dans un mouvement qui met \u00e0 mal ces cat\u00e9gories autrefois plus fermement \u00e9tanches. \u00c0 regarder votre travail, on se dit que Serge Tisseron n\u2019a pas ratiss\u00e9 assez large lorsqu\u2019il envisage les cons\u00e9quences de l\u2019expansion de l\u2019extime. L\u2019exposition de soi, le d\u00e9ploiement de l\u2019intime au-del\u00e0 d\u2019une volont\u00e9 de rendre poreuses les cat\u00e9gories du priv\u00e9 et du public, n\u2019est-elle pas centrale \u00e0 votre production en dehors de cette pratique de l\u2019auto-fiction plus facilement reconnaissable\u2009? Une bonne partie de votre production joue sur les notions de l\u2019autoportrait et de l\u2019exposition de soi mais, surtout, de l\u2019exposition d\u2019une partie seulement de l\u2019intimit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Raymonde April :<\/strong> C\u2019est assez paradoxal en effet. J\u2019ai l\u2019impression que si j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 travailler l\u2019autoportrait, \u00e0 photographier mes amis et \u00e0 photographier dans mes int\u00e9rieurs, c\u2019\u00e9tait parce que je ne voulais pas m\u2019exposer en sortant de ce que je connaissais pour aller vers ce que je ne connaissais pas et ainsi me l\u2019approprier. Ce n\u2019\u00e9tait pas par pudeur, en raison de scrupules ou par un sens de la responsabilit\u00e9 tr\u00e8s pr\u00e9gnant que je ne m\u2019engageais pas, dans mes projets, \u00e0 repr\u00e9senter des gens dont je ne savais rien ou qui auraient pu se sentir utilis\u00e9s. Je prenais mes sujets proches de moi parce que je savais qu\u2019ils \u00e9taient \u00e0 ma disposition. M\u2019exposer dans des endroits ou dans des \u00adth\u00e9matiques que je ne connaissais pas revenait \u00e0 m\u2019exposer \u00e0 des dangers. Rester sur un territoire connu \u00e9tait une mani\u00e8re de fabriquer de la fiction \u00e0 partir de peu de choses. Je me mettais \u00e0 l\u2019abri de certaines erreurs, comme d\u2019interpr\u00e9ter des choses de la mauvaise fa\u00e7on parce que je ne les saisissais pas. C\u2019\u00e9tait pratiquement une sorte de caution intellectuelle.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>BL<\/strong>\u202f<strong>:<\/strong> Par contre, s\u2019il y a une part de votre production qui est de l\u2019ordre de l\u2019autoportrait, ce n\u2019est jamais que \u00e7a. Il y a rarement des cas o\u00f9 Raymonde April n\u2019est vue qu\u2019en et pour elle-m\u00eame. C\u2019est une intimit\u00e9 mise au profit d\u2019une fiction. Autrement dit, l\u2019autoportait n\u2019est pas laiss\u00e9 intact.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>RA<\/strong>\u202f<strong>:<\/strong> Ici, on navigue entre l\u2019intention de d\u00e9part et ce que \u00e7a devient en bout de ligne. L\u2019intention de d\u00e9part aurait pu \u00eatre pour moi de faire de la mise en sc\u00e8ne, de fabriquer de la fiction. L\u2019objet donn\u00e9 au bout du compte aurait pu tout de m\u00eame \u00eatre un autoportrait, il aurait pu comporter une partie de document, de factuel ou encore devenir la repr\u00e9sentation d\u2019une \u00e9poque, d\u2019un temps ou d\u2019une personne qui passe \u00e0 travers certaines \u00e9tapes, qui \u00e9volue ou qui vieillit. \u00c0 l\u2019inverse, l\u2019intention de d\u00e9part peut \u00eatre de montrer des choses qui sont connues dans la vie de quelqu\u2019un, mais l\u2019\u0153uvre devient tout de m\u00eame participatoire et ouverte, parce que les gens peuvent s\u2019y projeter et s\u2019identifier \u00e0 ce qui est montr\u00e9. Dans mon travail, je peux voir les deux avenues. Les travaux plus anciens sont faits avec un d\u00e9sir de saisir un moment potentiel de fiction. Les derniers travaux, ce sont vraiment des documents. Il n\u2019y a aucune fiction, tout est absolument arriv\u00e9. Ce sont des choses montr\u00e9es qui sont encore tr\u00e8s brutes, mais dans lesquelles les gens peuvent reconna\u00eetre plein de choses \u00e0 eux.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>BL<\/strong>\u202f<strong>:<\/strong> Tant chez Lacan, d\u2019un point de vue psychanalytique, que chez Tisseron, qui observe des faits de soci\u00e9t\u00e9, la notion d\u2019extimit\u00e9 soutient un mouvement de l\u2019int\u00e9rieur vers l\u2019ext\u00e9rieur dans la mesure o\u00f9 l\u2019on conc\u00e8de que la sph\u00e8re publique englobe celle du priv\u00e9. Vous contribuez \u00e0 perp\u00e9tuer ce mouvement, puisque vous mettez du priv\u00e9 en forme afin de le distancer. Vous mettez en forme des anecdotes photographi\u00e9es et laissez les gens en tirer ce qu\u2019ils veulent ou encore s\u2019y projeter. Faut-il comprendre que le mouvement dont nous parlons n\u2019est pas r\u00e9ductible aussi facilement \u00e0 une seule direction\u2009?<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1920\" height=\"1491\" src=\"https:\/\/esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/58_DO09_Lamarche_Je-passais-des-jours-a-douter-de-tout.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-178431\" srcset=\"https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/58_DO09_Lamarche_Je-passais-des-jours-a-douter-de-tout.jpg 1920w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/58_DO09_Lamarche_Je-passais-des-jours-a-douter-de-tout-300x233.jpg 300w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/58_DO09_Lamarche_Je-passais-des-jours-a-douter-de-tout-600x466.jpg 600w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/58_DO09_Lamarche_Je-passais-des-jours-a-douter-de-tout-768x596.jpg 768w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/58_DO09_Lamarche_Je-passais-des-jours-a-douter-de-tout-1536x1193.jpg 1536w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/58_DO09_Lamarche_Je-passais-des-jours-a-douter-de-tout-2048x1591.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1920px) 100vw, 1920px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1920\" height=\"1611\" src=\"https:\/\/esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/58_DO09_Lamarche_La-tasse-blanche-scaled.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-178429\" srcset=\"https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/58_DO09_Lamarche_La-tasse-blanche-scaled.jpg 1920w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/58_DO09_Lamarche_La-tasse-blanche-scaled-300x252.jpg 300w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/58_DO09_Lamarche_La-tasse-blanche-scaled-600x503.jpg 600w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/58_DO09_Lamarche_La-tasse-blanche-768x644.jpg 768w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/58_DO09_Lamarche_La-tasse-blanche-1536x1289.jpg 1536w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/58_DO09_Lamarche_La-tasse-blanche-2048x1718.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1920px) 100vw, 1920px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><em>La tasse blanche<\/em>, 1991. <br><em>Je passais des jours \u00e0 douter de tout<\/em>, 1979.<br>Photos: permission de l\u2019artiste<br><\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>RA<\/strong>\u202f<strong>:<\/strong> Que ce soit par une s\u00e9lection tr\u00e8s pointue, en gardant par exemple une image pour cent prises de vues ou encore en isolant une prise de vue pour la mettre en relation avec d\u2019autres pour refabriquer autre chose, je crois beaucoup \u00e0 une mise en forme tr\u00e8s d\u00e9terminante. Les choses qui m\u2019exposeraient sans cette mise en forme, je m\u2019en tiens loin. Je suis quelqu\u2019un d\u2019assez timide. Je n\u2019aime pas parler au cellulaire lorsqu\u2019il y a des gens \u00e0 proximit\u00e9. Je n\u2019aime pas me savoir film\u00e9e ou encore entendre ma propre voix. Avec le temps, on s\u2019y habitue, notamment par le biais de l\u2019enseignement. Je commence \u00e0 comprendre l\u2019impact de la r\u00e9alit\u00e9, mais je le fais \u00e0 travers le film, pas avec la photographie. Le film te donne la chose dans le temps.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu peux comprendre la r\u00e9p\u00e9tition, l\u2019h\u00e9sitation, les tics, ce que la photographie cache en g\u00e9n\u00e9ral parce qu\u2019elle op\u00e8re un d\u00e9coupage. On m\u2019a d\u00e9j\u00e0 fait remarquer que je ne parlais jamais d\u2019intimit\u00e9 dans mon travail, que je pr\u00e9f\u00e9rais parler de technique, de d\u00e9cisions formelles et d\u2019agencements, jamais du v\u00e9cu. \u00c7a n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 pour moi une source de l\u00e9gitimation de ma pratique que de parler de mon v\u00e9cu.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>BL<\/strong>\u202f<strong>:<\/strong> Ce travail de s\u00e9lection, d\u2019agencement et de rencontre serait un passage de \u00ab se faire voir \u00bb \u00e0 \u00ab faire voir autre chose \u00bb\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>RA<\/strong>\u202f<strong>:<\/strong> Faire voir, c\u2019est \u00e9veiller une potentialit\u00e9 chez le spectateur. Lors du travail avec Mich\u00e8le [<span style=\"white-space: nowrap;\">Waquant<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-1\" href=\"#footnote-1\"><sup>1<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-1\"><a href=\"#fn-ref-1\"> 1 <\/a> - Voir l\u2019exposition <em>Aires de migration<\/em>, une rencontre entre les deux artistes, pr\u00e9sent\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 2005 au Centre d\u2019exposition de Baie-Saint-Paul et, par la suite, \u00e0 l\u2019automne de la m\u00eame ann\u00e9e, au Centre d\u2019artistes Vox, \u00e0 Montr\u00e9al.<\/span>], nous avons r\u00e9alis\u00e9 des albums de famille o\u00f9 nous montrons nos oncles, nos tantes, o\u00f9 nous racontons l\u2019histoire de nos familles. Tout le temps que nous avons mis \u00e0 ce travail, plusieurs mois \u00e0 organiser ces piles d\u2019images, nous nous sommes demand\u00e9 si \u00e7a allait m\u00eame int\u00e9resser quelqu\u2019un. Beaucoup de gens regardaient le travail et nous disaient qu\u2019il leur donnait le go\u00fbt de rentrer \u00e0 la maison pour fouiller dans leurs photographies afin de les classer. Ce n\u2019est peut-\u00eatre pas faire voir, mais c\u2019est assur\u00e9ment faire regarder.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>BL<\/strong>\u202f<strong>:<\/strong> Pour le spectateur, plut\u00f4t que de plonger dans votre intimit\u00e9, ces images permettaient de faire retour sur leur intimit\u00e9 \u00e0 eux. Autrement, chez Tisseron, l\u2019extimit\u00e9 est de l\u2019ordre de la pulsion, une pulsion qui serait de nature narcissique ou pire, exhibitionniste. Cette dimension de la mise en exposition de soit participerait d\u2019une forme pathog\u00e8ne. Or, votre travail, cette mise en contact d\u2019images et cette rencontre d\u2019images ou par les images, nous permettrait-il d\u2019envisager selon vous une forme d\u2019exhibitionnisme qui ne serait pas pathog\u00e8ne ou dont le caract\u00e8re pathog\u00e8ne serait mis en veilleuse\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>RA<\/strong>\u202f<strong>:<\/strong> Mais suis-je m\u00eame exhibitionniste\u2009? Ne le sommes-nous pas tous\u2009? Je suis peut-\u00eatre polaris\u00e9e. Mes notions de public et de priv\u00e9 sont tr\u00e8s affirm\u00e9es mais sont d\u00e9cal\u00e9es par rapport \u00e0 celles de ma m\u00e8re, d\u2019une personne d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration pr\u00e9c\u00e9dente ou d\u2019une personne qui n\u2019a pas une pratique artistique.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>BL<\/strong>\u202f<strong>: <\/strong>Il y a tout lieu de s\u00e9parer l\u2019intimit\u00e9 du secret. Il y aurait une part d\u2019extime dans votre travail, mais vous le pr\u00e9sentez de fa\u00e7on \u00e0 ramener du secret dans l\u2019extime. Surtout lorsque, dans vos premi\u00e8res \u0153uvres, les l\u00e9gendes des photographies ajoutaient du drame ou, \u00e0 tout le moins, une aura de myst\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>RA<\/strong> <strong>:<\/strong> J\u2019aime beaucoup le secret. Le secret est sacr\u00e9. Pas l\u2019intime, qui demeure factuel. Ce dernier compose le quotidien et se communique. Beaucoup du spectacle t\u00e9l\u00e9visuel et radiophonique tient \u00e0 ce que les gens racontent leur intimit\u00e9, m\u00eame lorsqu\u2019ils se prononcent sur le politique ou les affaires publiques.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>BL<\/strong> <strong>: <\/strong>Dans <em>Les testaments trahis<\/em>, sur l\u2019amiti\u00e9, Milan Kundera, quelqu\u2019un de tr\u00e8s priv\u00e9, sugg\u00e8re que la plus grande preuve d\u2019amiti\u00e9 que l\u2019on puisse offrir \u00e0 un ami d\u00e9tenant un secret, c\u2019est de s\u2019interdire de conna\u00eetre ce que contient le secret de cet ami. C\u2019est une chose de savoir qu\u2019il y a du secret et une autre de tenter de conna\u00eetre l\u2019objet de ce secret, m\u00eame en pr\u00e9tendant vouloir mieux le pr\u00e9server. En gardant ce cadre de pens\u00e9e, et dans le balancier entre secret et extime, se pourrait-il que, bien que vous en disiez beaucoup dans vos images, il reste beaucoup de non-dit avec lequel nous ne pouvons que repartir\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>RA<\/strong> <strong>: <\/strong>Ou bien que cela renvoie \u00e0 d\u2019autres secrets qu\u2019ont les gens et qui sont profond\u00e9ment enfouis.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>BL<\/strong>\u202f<strong>: <\/strong>Une expression de Nicole Gingras parle du r\u00e9seau de relations entre vos images, d\u2019une image \u00e0 l\u2019autre, comme d\u2019un r\u00e9seau qui ne fabrique pas une histoire mais qui m\u00e8ne \u00e0 une \u00ab famille d\u2019images\u202f\u00bb. Dans votre travail, vous avez d\u00e9laiss\u00e9 l\u2019auto-fiction pour que la fiction finisse par se construire \u00e0 travers non plus la relation de l\u2019image au texte, mais dans la relation des images entre elles. Est-ce un seul effet de lecture\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>RA<\/strong>\u202f<strong>: <\/strong>Parfois, des images s\u2019accumulent qui sont recombinables. Cette accumulation finit par cr\u00e9er un fonds et cette somme, d\u00e8s qu\u2019une conscience en est prise, peut-\u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e de plusieurs fa\u00e7ons. Le lien, l\u2019espace entre les images, devient alors plus important, parce qu\u2019on conna\u00eet les images. Les liens, eux, on ne les conna\u00eet pas encore.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>BL<\/strong>\u202f<strong>: <\/strong>Et ces liens ne sont pas de l\u2019ordre de l\u2019extime. Chacune des images est une part d\u2019extime, mais les liens possibles entre ces images n\u2019appartiendraient-ils alors qu\u2019\u00e0 la personne qui regarde\u2009?<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1536\" height=\"288\" src=\"https:\/\/esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/58_DO09_Lamarche_Inconsciences_evans.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-178427\" srcset=\"https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/58_DO09_Lamarche_Inconsciences_evans.jpg 1536w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/58_DO09_Lamarche_Inconsciences_evans-300x56.jpg 300w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/58_DO09_Lamarche_Inconsciences_evans-600x113.jpg 600w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/58_DO09_Lamarche_Inconsciences_evans-768x144.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1536px) 100vw, 1536px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><em>Inconsciences (Evans)<\/em>, 2004.<br>Photos\u202f: permission de l\u2019artiste<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>RA<\/strong>\u202f<strong>: <\/strong>Ces liens sont soit de l\u2019ordre du formel&#8230; soit de l\u2019ordre du secret. Si l\u2019on part d\u2019archives, il y a divers agencements possibles. Ces agencements peuvent \u00eatre formels, mais certaines personnes vont faire des liens anecdotiques. D\u2019autres pr\u00e9f\u00e9reront des associations po\u00e9tiques. C\u2019est quelque chose qui tient du secret. Comme je le fais, cela tient presque toujours du po\u00e9tique, bien que le po\u00e9tique soit en latence. C\u2019est ainsi que l\u2019on propose du sens.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>BL<\/strong>\u202f<strong>: <\/strong>N\u2019a-t-on pas le sentiment d\u2019\u00e9cumer un album de famille \u00e0 force de revoir les m\u00eames personnes et les m\u00eames lieux\u2009? \u00c0 fr\u00e9quenter vos images, presque de vos d\u00e9buts jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui, on croise \u00e0 plusieurs reprises les m\u00eames visages de sorte qu\u2019ils en deviennent familiers. Pourtant, de ces visages on ne sait rien, m\u00eame si l\u2019on sait qu\u2019ils sont vos amis, que certains sont des artistes connus dans le milieu de l\u2019art qu\u00e9b\u00e9cois. Le spectateur devient-il un voyeur ou devient-il un membre de la famille\u2009? Je n\u2019arrive pas \u00e0 d\u00e9cider.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>RA<\/strong>\u202f<strong>: <\/strong>Le spectateur peut s\u2019identifier \u00e0 ces images ou non. S\u2019il reste voyeur, le spectateur ne va pas s\u2019identifier. S\u2019il devient un membre de la famille, il va se projeter. En g\u00e9n\u00e9ral, les gens qui se sentent voyeurs devant mes \u0153uvres ne vont pas aimer ce que je fais. C\u2019est une intuition que j\u2019ai. Si je me sens seulement voyeuse devant quelque chose, mon int\u00e9r\u00eat s\u2019\u00e9teint.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>BL<\/strong>\u202f<strong>: <\/strong>Le voyeur jouit de ce qu\u2019il regarde au moment o\u00f9 il le regarde. Il est exclut de la sc\u00e8ne, m\u00eame si le regard qui lui est permis de poser sur cette sc\u00e8ne lui procure un sentiment contraire dans la mesure o\u00f9 son regard p\u00e9n\u00e8tre en toute interdiction. Le membre de la famille, lui, participe, et lorsque l\u2019\u00e9pisode est achev\u00e9, ce qu\u2019il en conserve continue de vivre avec lui.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>RA<\/strong>\u202f<strong>: <\/strong>Le voyeurisme est une fonction du regard, une commodit\u00e9. L\u2019exp\u00e9rience de la famille, le fait de devenir membre de cette famille, est davantage un processus qui contribue \u00e0 l\u2019identit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>BL<\/strong>\u202f<strong>:<\/strong> Justement. Jusqu\u2019\u00e0 maintenant, nous nous sommes promen\u00e9s entre cr\u00e9ation et r\u00e9ception des images. Or, dans toute intimit\u00e9, il y a une part de fiction. Il n\u2019y a pas d\u2019intimit\u00e9 absolue. De la m\u00eame mani\u00e8re, dans l\u2019extime, existe un potentiel de retenue. Devant l\u2019objectif de la cam\u00e9ra, tout un chacun a loisir de modifier et de contr\u00f4ler son apparence ou son attitude du moment, la mani\u00e8re de se pr\u00e9senter. En r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale, il y a toutes les chances que quiconque en train de se faire photographier se pr\u00e9vale de ce privil\u00e8ge. Lorsqu\u2019on fr\u00e9quente Raymonde April dans l\u2019intimit\u00e9, force est d\u2019admettre, j\u2019imagine, qu\u2019il faut avoir conscience que des images risquent d\u2019\u00eatre prises, qui se retrouveront \u00e9ventuellement sur les murs d\u2019une galerie ou d\u2019un mus\u00e9e. L\u2019extimit\u00e9, son potentiel, selon votre exp\u00e9rience, fait-elle retour sur l\u2019intimit\u00e9\u2009? L\u2019extimit\u00e9 ne modifie-t-elle pas l\u2019intimit\u00e9 en elle-m\u00eame\u2009? Le mouvement dont nous parlions plus t\u00f4t est-il toujours \u00e0 sens unique\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>RA<\/strong>\u202f<strong>: <\/strong>Cela revient \u00e0 une id\u00e9e que vous aviez eue il y a quelques ann\u00e9es sur mon travail, en abordant les notions de geste et de pose. Dans mes images, vous aviez \u00e9crit qu\u2019il y avait une certaine conscience de la pose, assez minimale, mais tout de m\u00eame d\u2019une pose, d\u2019un mouvement qui s\u2019arr\u00eate par la conscience d\u2019\u00eatre <span style=\"white-space: nowrap;\">photographi\u00e9<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-2\" href=\"#footnote-2\"><sup>2<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-2\"><a href=\"#fn-ref-2\"> 2 <\/a> - Voir Bernard Lamarche, \u00ab Les beaux jours de l\u2019intime \u00bb, dans <em>Le Devoir<\/em>, cahier Les\u202fArts, samedi 6 d\u00e9cembre 1997, p. B-9.<\/span>. Les gens qui vivent autour de moi, qui savent qu\u2019ils peuvent \u00eatre pris en photographie, modifient leur comportement, mais seulement si j\u2019ai l\u2019appareil en main. Je dirais que je vais vers des gens pour qui \u00e7a change les comportements. Paradoxalement, ceux pour qui cela ne change pas du tout, comme ils n\u2019ont pas de facilit\u00e9 \u00e0 s\u2019adapter \u00e0 un nouveau r\u00f4le, vont rester eux-m\u00eames, vont refuser d\u2019\u00eatre pris en photographie et vont agir et r\u00e9agir en faisant des grimaces ou des mimiques. C\u2019est diff\u00e9rent des photographes qui travaillent par la confrontation avec leurs sujets. Pour moi, il ne faut pas qu\u2019il y ait de confrontation, mais un jeu. D\u2019o\u00f9 le fait que je photographie certaines personnes plus que d\u2019autres, comme Serge Murphy ou Mich\u00e8le Waquant, qui se donnent, qui savent s\u2019arr\u00eater sans avoir l\u2019air de poser. Chez eux, le rapport entre extime et intime est fin, comme un embrayage sensible.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>BL<\/strong>\u202f<strong>:<\/strong> Avec le film <em>Tout embrasser<\/em>, vous avez \u00e9cum\u00e9 un ensemble d\u2019images ph\u00e9nom\u00e9nal, pour en retenir 517. L\u00e0, vous faites d\u00e9filer les images de la m\u00eame mani\u00e8re que nous ferions tourner les pages d\u2019un album de famille. En voyant le film, j\u2019avais l\u2019impression que vous nous montriez encore plus de prises de vues, mais qu\u2019en m\u00eame temps vous d\u00e9montriez qu\u2019il s\u2019agissait bien l\u00e0 d\u2019images qui vous appartenaient. Ce n\u2019est plus le spectateur qui manipule les images de son regard, mais bien vous, en tournant les images.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>RA<\/strong>\u202f<strong>:<\/strong> Un mouvement laisse \u00e0 la vue les images quatre secondes, les images sont donn\u00e9es puis sont reprises, continuellement. Donc, le rythme est impos\u00e9. Le spectateur est comme soumis \u00e0 une hypnose. Beaucoup de gens m\u2019ont dit qu\u2019\u00e0 la fin, lorsque l\u2019\u00e9cran devient noir, ils vivent un \u00e9norme sentiment de perte. Parce que \u00e7a s\u2019est \u00e9puis\u00e9. Peut \u00eatre que le geste de la main, mais aussi la dur\u00e9e contr\u00f4l\u00e9e, ont pour effet de dire\u202f: \u00ab\u202fje vous le donne et je vous l\u2019enl\u00e8ve\u202f\u00bb. Ces images \u00e9taient choisies de fa\u00e7on \u00e0 ce qu\u2019une fois plac\u00e9es \u00e0 la suite l\u2019une de l\u2019autre, le film ne devienne pas l\u2019histoire de ma vie. Chaque image appelle l\u2019image suivante, parce qu\u2019elle ne se propose pas comme une image finie. Chaque image avait une neutralit\u00e9, une absence de pathos, d\u2019\u00e9motion. Elle \u00e9tait un vestige avec des lacunes ; c\u2019\u00e9taient des histoires interrompues. Comme si l\u2019on avait brass\u00e9 les images, pratiquement comme un jeu de cartes.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>BL<\/strong>\u202f<strong>:<\/strong> Dans votre premier travail, pourtant, les images affichaient un terrible affect.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>RA<\/strong>\u202f<strong>:<\/strong> Non, non. Il \u00e9tait distanc\u00e9. Quand une image \u00e9tait accompagn\u00e9e d\u2019une phrase qui disait\u202f: \u00ab\u202fje m\u2019effondrais en larmes sur le lit\u202f\u00bb, c\u2019\u00e9tait ironique. Pour moi, il y avait un d\u00e9crochement. Les gens qui croyaient \u00e0 cela comme une confession, une confidence ou des \u00e9tats d\u2019\u00e2mes, je me disais qu\u2019ils ne comprenaient pas. Or, l\u00e0 il y avait de v\u00e9ritables poses, devant tr\u00e9pied et tout le dispositif. Puis, je vivais longtemps avec une image s\u00e9lectionn\u00e9e plac\u00e9e au mur et le texte venait bien apr\u00e8s. Il y avait la fascination de me voir dans une autre vie, une autre histoire. Le plus ironique, c\u2019est qu\u2019il n\u2019aurait jamais fallu que quiconque assiste \u00e0 \u00e7a. Je ne l\u2019aurais pas laiss\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>BL<\/strong>\u202f<strong>: <\/strong>Donc, on se garde une petite g\u00eane\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>RA<\/strong> <strong>:<\/strong> Il y a du contr\u00f4le. La chose extimiste est une chose de contr\u00f4le. On prend en outre le r\u00f4le avant que l\u2019autre ne le prenne. Les gens qui d\u00e9cident de s\u2019exposer sont ceux qui se sentent expos\u00e9s. Les autres ne peuvent que constater.<\/p>\n\n\n<div style='display: none;'>Bernard Lamarche, Raymonde April<\/div><div style='display: none;'>Bernard Lamarche, Raymonde April<\/div><div style='display: none;'>Bernard Lamarche, Raymonde April<\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"","protected":false},"author":1303,"featured_media":178426,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[281,882,883],"tags":[],"numeros":[4332],"disciplines":[],"statuts":[335],"checklist":[],"auteurs":[4291],"artistes":[2993],"thematiques":[],"type_post":[],"class_list":["post-178600","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-archive","category-post","category-interviews","numeros-58-extimite-ou-le-desir-de-sexposer-en","statuts-archive","auteurs-bernard-lamarche-en","artistes-raymonde-april-en"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/178600","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1303"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=178600"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/178600\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media\/178426"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=178600"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=178600"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=178600"},{"taxonomy":"numeros","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/numeros?post=178600"},{"taxonomy":"disciplines","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/disciplines?post=178600"},{"taxonomy":"statuts","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/statuts?post=178600"},{"taxonomy":"checklist","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/checklist?post=178600"},{"taxonomy":"auteurs","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/auteurs?post=178600"},{"taxonomy":"artistes","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/artistes?post=178600"},{"taxonomy":"thematiques","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/thematiques?post=178600"},{"taxonomy":"type_post","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/type_post?post=178600"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}