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{"id":178732,"date":"2006-01-01T19:30:00","date_gmt":"2006-01-02T00:30:00","guid":{"rendered":"https:\/\/esse.ca\/contraires-mis-en-corps\/"},"modified":"2025-01-30T12:41:30","modified_gmt":"2025-01-30T17:41:30","slug":"contraires-mis-en-corps","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/contraires-mis-en-corps\/","title":{"rendered":"<strong>Contraires mis en corps<\/strong>"},"content":{"rendered":"\n<p>[In French]<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab N\u2019esp\u00e9rez rien de beau. \u00bb L\u2019\u00e9nonc\u00e9, presque une mise en garde, \u00e9mane du programme accompagnant la pi\u00e8ce J\u2019ai achet\u00e9 une pelle chez Ik\u00e9a pour creuser ma tombe de l\u2019auteur et metteur en sc\u00e8ne madril\u00e8ne Rodrigo <span style=\"white-space: nowrap;\">Garcia<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-1\" href=\"#footnote-1\"><sup>1<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-1\"><a href=\"#fn-ref-1\"> 1 <\/a> - Rodrigo Garcia, J\u2019ai achet\u00e9 une pelle chez Ik\u00e9a pour creuser ma tombe, Besan\u00e7on, Les Solitaires Intempestifs, 2003.<\/span>. L\u2019avertissement est tranch\u00e9, sans \u00e9quivoque. Pourtant, \u00e0 y regarder de plus pr\u00e8s, les discours qui sont d\u00e9ploy\u00e9s dans cette \u0153uvre et tout autour de celle-ci par Garcia trahissent une qu\u00eate esth\u00e9tique complexe, une recherche de beaut\u00e9, qui, paradoxalement, \u00e9mergerait d\u2019une rencontre avec le stercoraire, l\u2019abject, l\u2019immonde.<\/p>\n\n\n\n<p>Proches de ces \u0153uvres d\u2019art qui, selon Jean Clair, n\u2019ont jamais autant qu\u2019aujourd\u2019hui \u00ab aim\u00e9 fr\u00f4ler la scatologie, la souillure et <span style=\"white-space: nowrap;\">l\u2019ordure<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-2\" href=\"#footnote-2\"><sup>2<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-2\"><a href=\"#fn-ref-2\"> 2 <\/a> - Jean Clair, De Immundo: apophatisme et apocatastase dans l\u2019art d\u2019aujourd\u2019hui, Paris, Galil\u00e9e, 2004, p. 29.<\/span> \u00bb, les pi\u00e8ces de Garcia \u2013 qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019After <span style=\"white-space: nowrap;\">Sun<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-3\" href=\"#footnote-3\"><sup>3<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-3\"><a href=\"#fn-ref-3\"> 3 <\/a> - Rodrigo Garcia, After Sun suivi de L\u2019avantage avec les animaux c\u2019est qu\u2019ils t\u2019aiment sans poser de questions. Besan\u00e7on, Les Solitaires Intempestifs, 2002.<\/span>, de Jardinage <span style=\"white-space: nowrap;\">Humain<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-4\" href=\"#footnote-4\"><sup>4<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-4\"><a href=\"#fn-ref-4\"> 4 <\/a> - Rodrigo Garcia, Jardinage humain, Besan\u00e7on, Les Solitaires Intempestifs, 2003.<\/span> ou, plus r\u00e9cemment, de J\u2019ai achet\u00e9 une pelle chez Ik\u00e9a pour creuser ma tombe \u2013 font du corps et de sa repr\u00e9sentation le lieu m\u00eame de l\u2019\u00e9quivoque, l\u2019instrument d\u2019une d\u00e9marche \u00e0 la fois iconoclaste et ambivalente. Iconoclaste parce qu\u2019il s\u2019agira, pour donner \u00e0 voir de nouveaux imaginaires, d\u2019en passer d\u2019abord par une violente d\u00e9construction des repr\u00e9sentations existantes. Corps palimpseste, celui-ci se fait la surface sur laquelle inscrire un discours autre, s\u2019opposant par son hybridit\u00e9 ou par son inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9 aux repr\u00e9sentations habituelles. Notablement, par la r\u00e9sistance qu\u2019il oppose aux repr\u00e9sentations m\u00e9diatiques du corps, lesquelles sont aujourd\u2019hui \u00e9rig\u00e9es en mod\u00e8les prescriptifs, Garcia participe de cette inclinaison actuelle vers une r\u00e9introduction du politique en art. Se rapprochant en cela des pratiques d\u00e9ploy\u00e9es par certains collectifs f\u00e9minins interdisciplinaires associ\u00e9s \u00e0 la mouvance postf\u00e9ministe \u2013 The Chicks on Speed, Women with Kitchen Appliances, Les Fermi\u00e8res Obs\u00e9d\u00e9es \u2013, Garcia n\u2019a de cesse d\u2019affirmer qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un devoir politique que de parler du corps autrement. Pour le metteur en sc\u00e8ne, il est en effet n\u00e9cessaire de d\u00e9ployer des imaginaires du corps qui ne soient pas ceux, univoques, de la publicit\u00e9. Il lui importe de montrer, hors des st\u00e9r\u00e9otypes uniformisants, \u00ab des corps [qui] peuvent \u00eatre tr\u00e8s beaux, m\u00eame fragilis\u00e9s, m\u00eame fatigu\u00e9s, m\u00eame si l\u2019on a trop abus\u00e9 <span style=\"white-space: nowrap;\">d\u2019eux<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-5\" href=\"#footnote-5\"><sup>5<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-5\"><a href=\"#fn-ref-5\"> 5 <\/a> - Rodrigo Garcia, cit\u00e9 par Patrick Sourd, dans \u00ab Comme un chien andalou \u00bb, Les Inrockuptibles, 24 juillet 2002, p. 79.<\/span> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur la sc\u00e8ne, dans une forme qui rappelle celle de la performance (absence de r\u00e9cit, pr\u00e9dilection pour l\u2019action r\u00e9elle, pos\u00e9e in situ par des \u00eatres qui ne jouent pas de \u00ab personnages \u00bb), ces corps montr\u00e9s sans pudeur constituent l\u2019\u00e9picentre des spectacles con\u00e7us par Garcia. Tentant tant bien que mal d\u2019\u00e9voluer dans un environnement sc\u00e9nique marqu\u00e9 par la surench\u00e8re, par la prolif\u00e9ration d\u2019objets du quotidien (chaises, chandelles, fleurs de plastique), de liquides et d\u2019aliments qu\u2019on accumule, consomme, pulv\u00e9rise, ces corps sont, le plus souvent, soumis \u00e0 une performance physique extr\u00eame : les acteurs explorent tous les possibles de la voix, du murmure jusqu\u2019au cri ; les partitions gestuelles auxquelles ils se soumettent sont faites de chutes dangereuses et r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, de sauts, de courses folles, de danses fr\u00e9n\u00e9tiques, d\u2019immobilit\u00e9s insoutenables. Ainsi, le langage sc\u00e9nique d\u00e9velopp\u00e9 par Garcia s\u2019inscrit-il dans une certaine lign\u00e9e trash, une tendance actuelle mais non dominante du th\u00e9\u00e2tre espagnol, argentin et lusophone. \u00c0 travers une succession de tableaux fond\u00e9s sur la r\u00e9p\u00e9tition, puis sur l\u2019explosion du geste, se donne \u00e0 voir, progressivement, un imaginaire cru, violent. Toutefois, chez le metteur en sc\u00e8ne, cet imaginaire n\u2019est pas mis en place pour bousculer gratuitement le spectateur. Plut\u00f4t, il s\u2019agira de combattre le feu par le feu, d\u2019user de cette violence pour d\u00e9noncer la violence et, ce faisant, de secouer les consciences en montrant, parfois avec une joie f\u00e9roce, ce qu\u2019il y a en nous de laid, d\u2019innommable. En effet, Garcia pose, d\u2019une \u0153uvre \u00e0 l\u2019autre, l\u2019id\u00e9e que l\u2019art \u00ab n\u2019est pas un lieu o\u00f9 l\u2019artiste dit : \u201c Venez voir mon \u0153uvre \u201d, mais un lieu d\u2019affrontement, de choc. Il ne s\u2019agit pas de d\u00e9ranger pour d\u00e9ranger, mais de r\u00e9pondre aux attaques que nous subissons dans la vie <span style=\"white-space: nowrap;\">quotidienne<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-6\" href=\"#footnote-6\"><sup>6<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-6\"><a href=\"#fn-ref-6\"> 6 <\/a> - St\u00e9phane L\u00e9pine, programme d\u2019After Sun, Festival de th\u00e9\u00e2tre des Am\u00e9riques, 2003.<\/span> \u00bb. Cette utilisation de la violence, pos\u00e9e comme outil de d\u00e9nonciation et, en m\u00eame temps, comme objet de plaisir, n\u2019est pas sans cr\u00e9er, bien s\u00fbr, quelques zones d\u2019incertitude, d\u2019ambivalence.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, cette pr\u00e9dilection pour l\u2019ambivalence, la juxtaposition des contraires, la dissonance discursive, est fondamentale chez Garcia et, en outre, constitue sans doute ce qui rapproche le plus son esth\u00e9tique des pratiques postf\u00e9ministes \u00e9voqu\u00e9es plus haut. Chez lui, comme chez ces quelques autres artistes qui explorent de fa\u00e7on ludique ou furieuse des imaginaires du corps plurivoques, l\u2019ambivalence agit souvent comme noyau organisateur, principe structurant. \u00c0 premi\u00e8re vue, cela peut para\u00eetre \u00e9tonnant, voire irrationnel. Cependant, comme l\u2019explique Nathalie Heinich, si certains voient dans la cohabitation des dissemblances un signe d\u2019irrationalit\u00e9, il s\u2019agit-l\u00e0, en fait, d\u2019une \u00e9valuation \u00e0 courte vue de la complexit\u00e9 du ph\u00e9nom\u00e8ne de l\u2019ambivalence. En effet, selon l\u2019auteure, \u00ab parler d\u2019ambivalence, c\u2019est justement \u00e9viter le registre \u2013 culpabilisant \u2013 de la contradiction logique, pour lequel toute contradiction est a priori n\u00e9gative. \u00catre ambivalent n\u2019est ni bien ni mal : c\u2019est juste adh\u00e9rer \u00e0 des id\u00e9es <span style=\"white-space: nowrap;\">h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-7\" href=\"#footnote-7\"><sup>7<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-7\"><a href=\"#fn-ref-7\"> 7 <\/a> - Nathalie Heinich, Les ambivalences de l\u2019\u00e9mancipation f\u00e9minine, Paris, Albin Michel (Id\u00e9es), 2003, p. 19.<\/span> \u00bb. Aussi, pour l\u2019auteure, il importe que la compr\u00e9hension des nouvelles articulations de l\u2019imaginaire \u00e9chappe au rabattement sur la logique pluris\u00e9culaire de non-contradiction, qui fait de toute position non logique une position qui serait irrationnelle, voire <span style=\"white-space: nowrap;\">irr\u00e9elle<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-8\" href=\"#footnote-8\"><sup>8<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-8\"><a href=\"#fn-ref-8\"> 8 <\/a> - Poussant plus loin ce raisonnement, l\u2019auteure affirme que \u00ab si la rationalit\u00e9 devait se limiter aux r\u00e8gles de la logique formelle et au principe de non-contradiction, il faudrait admettre que nous barbotons quotidiennement en pleine irrationalit\u00e9 ; et accessoirement, que les sciences de l\u2019homme sont superflues, puisque \u00e0 peu pr\u00e8s tout ce qui les concerne en propre \u00e9chapperait \u00e0 une possible \u201crationalisation\u201c. Il existe, heureusement, des chercheurs qui ne font pas de la rationalit\u00e9 une religion, et qui en ont une conception un peu plus ouverte, ou un peu moins int\u00e9griste \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire moins imb\u00e9cile \u00bb (Ibid.).<\/span>.<\/p>\n\n\n\n<p>Aussi, la pens\u00e9e ambivalente, qui est selon Fran\u00e7ois Laplantine l\u2019une des formes de la pens\u00e9e m\u00e9tisse, n\u2019est-elle pas aberrante mais riche, complexe, souvent \u00e9tonnante. Elle s\u2019\u00e9labore dans l\u2019hybridit\u00e9, la contradiction, \u00ab dans le d\u00e9calage et <span style=\"white-space: nowrap;\">l\u2019alternance<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-9\" href=\"#footnote-9\"><sup>9<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-9\"><a href=\"#fn-ref-9\"> 9 <\/a> - Fran\u00e7ois Laplantine, \u00ab Le m\u00e9tissage : un paradigme en construction : M\u00e9tissage, corps, chor\u00e9graphie et langage \u00bb, dans Le corps comme lieu de m\u00e9tissage, C. Fintz (dir.), Paris, L\u2019Harmattan, 2003, p. 229.<\/span> \u00bb. Comme toute forme de m\u00e9tissage, elle est donc mouvement, trame qui se fait et se d\u00e9fait, chor\u00e9graphie plut\u00f4t que topographie. On la reconna\u00eet \u00ab dans un mouvement de tension, de vibration, d\u2019oscillation, qui se manifeste \u00e0 travers des formes provisoires pouvant se r\u00e9organiser de mani\u00e8res qui ne sont pas totalement al\u00e9atoires sans pour autant \u00eatre d\u00e9termin\u00e9es [\u2026]. Elle s\u2019oppose \u00e0 ou plus exactement suspend ce qui identifie totalement, fixe stabilise, <span style=\"white-space: nowrap;\">r\u00e9sout<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-10\" href=\"#footnote-10\"><sup>10<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-10\"><a href=\"#fn-ref-10\"> 10 <\/a> - Ibid.<\/span> \u00bb. L\u2019ambivalence est une oscillation organisatrice. Loin, donc, d\u2019\u00eatre une manifestation d\u2019irrationalit\u00e9, celle-ci \u2013 m\u00eame dans ses formes les plus \u00e9tonnantes \u2013 caract\u00e9rise la nouvelle cartographie ou plut\u00f4t la nouvelle \u00ab chor\u00e9graphie \u00bb des imaginaires du corps. Chez Garcia, nous le verrons, cette ambivalence s\u2019articule dans les affrontements qu\u2019on peut rep\u00e9rer entre les diff\u00e9rents discours et para-discours de l\u2019\u0153uvre th\u00e9\u00e2trale.<\/p>\n\n\n\n<p>Pr\u00e9tendant \u00ab faire du th\u00e9\u00e2tre politique\u2026 politiquement <span style=\"white-space: nowrap;\">incorrect<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-11\" href=\"#footnote-11\"><sup>11<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-11\"><a href=\"#fn-ref-11\"> 11 <\/a> - En r\u00e9ponse \u00e0 un journaliste lui demandant comment se conjuguent, dans son th\u00e9\u00e2tre, art et politique, Garcia avait ipso facto lanc\u00e9 cette formule. Avec un sourire narquois, il avait aussit\u00f4t reconnu le caract\u00e8re racoleur et accrocheur de l\u2019expression, qu\u2019il utilise d\u2019ailleurs fr\u00e9quemment \u2013 ailleurs \u2013 lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019introduire sa r\u00e9flexion sur l\u2019art et la politique. Ancien \u00ab cr\u00e9atif \u00bb dans une agence de publicit\u00e9, le metteur en sc\u00e8ne se pla\u00eet \u00e0 \u00ab attaquer l\u2019ennemi avec ses propres armes \u00bb (R. Garcia, Conf\u00e9rence de presse, FTA, 2003).<\/span> \u00bb, explorant les filons qui relient la construction de l\u2019identitaire au social et au politique, Garcia, qui dirige depuis une quinzaine d\u2019ann\u00e9es la Carniceria Teatro (litt\u00e9ralement la \u00ab Boucherie Th\u00e9\u00e2tre \u00bb), d\u00e9sire, d\u2019une \u0153uvre \u00e0 l\u2019autre, bousculer le spectateur et agir sur sa conscience en op\u00e9rant une critique acidul\u00e9e des temps pr\u00e9sents. Une critique qui est, essentiellement, articul\u00e9e \u00e0 m\u00eame le <span style=\"white-space: nowrap;\">corps<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-12\" href=\"#footnote-12\"><sup>12<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-12\"><a href=\"#fn-ref-12\"> 12 <\/a> - Voir Ludovic Fouquet, \u00ab Rodrigo Garcia ou l\u2019esth\u00e9tique de la contre-attaque \u00bb, dans Les Cahiers de th\u00e9\u00e2tre Jeu, no 106, p. 104-110.<\/span>. \u00c0 premi\u00e8re vue, cela peut para\u00eetre banal. L\u2019exploration des repr\u00e9sentations du corps appara\u00eet dans les pratiques performatives actuelles, comme une avenue commune, voire consensuelle. Comme le souligne Yves Michaud : la premi\u00e8re chose qui frappe en lui [l\u2019art contemporain] est, par exemple, la fr\u00e9quence des r\u00e9f\u00e9rences qui y sont faites au corps et \u00e0 sa mise en sc\u00e8ne. Corps document\u00e9, corps diminu\u00e9, corps augment\u00e9 ou artificialis\u00e9, corps magnifi\u00e9 ou rabaiss\u00e9, corps stigmatis\u00e9 ou ornement\u00e9, portrait ou autoportrait [\u2026] : la recherche de l\u2019identit\u00e9 passe visiblement par la hantise du <span style=\"white-space: nowrap;\">corps<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-13\" href=\"#footnote-13\"><sup>13<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-13\"><a href=\"#fn-ref-13\"> 13 <\/a> - Yves Michaud, L\u2019art \u00e0 l\u2019\u00e9tat gazeux. Essai sur le triomphe de l\u2019esth\u00e9tique, Paris, Stock, 2003, p. 201.<\/span>.<\/p>\n\n\n\n<p>Par ailleurs, Michaud associe ces d\u00e9marches fond\u00e9es sur des \u00ab revendications <span style=\"white-space: nowrap;\">d\u2019identit\u00e9<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-14\" href=\"#footnote-14\"><sup>14<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-14\"><a href=\"#fn-ref-14\"> 14 <\/a> - Ibid, p. 200.<\/span> \u00bb \u00e0 des pratiques h\u00e9donistes, \u00e9gocentriques, autor\u00e9f\u00e9rentielles. Or, si cette observation refl\u00e8te bien ce qui sous-tend le travail de certains artistes actuels, notamment du c\u00f4t\u00e9 de la performance, ce repli sur l\u2019individuel n\u2019est gu\u00e8re perceptible chez Garcia. En effet, chez lui, l\u2019identitaire est certes questionn\u00e9, mais en tant que construction sociale, formatage \u00e0 d\u00e9noncer. Et le corps, surtout f\u00e9minin, devient le lieu et l\u2019instrument de cette d\u00e9nonciation.<\/p>\n\n\n\n<p>Aussi, en privil\u00e9giant souvent une esth\u00e9tique de l\u2019immonde, du monstrueux, Garcia s\u2019attache-t-il \u00e0 explorer des repr\u00e9sentations qui \u00e9chappent aux st\u00e9r\u00e9otypes habituels. Ces derniers sont violemment pourfendus, \u00e0 travers les strates successives d\u2019un imaginaire irr\u00e9v\u00e9rencieux, incandescent, qui se pr\u00e9cise de pi\u00e8ce en pi\u00e8ce. Il se dessine donc chez lui, au-del\u00e0 de la simple provocation ou du seul d\u00e9sir de montrer \u00ab l\u2019irrepr\u00e9sentable \u00bb, un discours politique manifeste, lequel s\u2019articule g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 travers l\u2019amalgame de trois niveaux textuels \u2013 dramaturgique, sc\u00e9nique et para-discursif.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Entre le corps mis en mots\u2026<\/h2>\n\n\n\n<p>D\u2019abord, au niveau dramaturgique, ce qui se d\u00e9gage th\u00e9matiquement de l\u2019\u00e9criture de Garcia (auteur de tous les textes de la Carniceria Teatro), c\u2019est cette critique vitriol\u00e9e qu\u2019il d\u00e9veloppe, de fa\u00e7on r\u00e9p\u00e9titive, \u00e0 l\u2019\u00e9gard des conditions d\u2019existence actuelles. D\u2019un texte \u00e0 l\u2019autre, il s\u2019en prend \u00e0 la d\u00e9liquescence de la pens\u00e9e, au consum\u00e9risme, \u00e0 la surabondance, \u00e0 l\u2019uniformisation mortif\u00e8re des individus et des groupes sociaux. Surtout, sa charge vise les diff\u00e9rentes formes de m\u00e9pris exerc\u00e9es envers l\u2019\u00eatre humain, son individualit\u00e9, son corps. Il s\u2019agit-l\u00e0, comme l\u2019a remarqu\u00e9 <span style=\"white-space: nowrap;\">Fouquet<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-15\" href=\"#footnote-15\"><sup>15<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-15\"><a href=\"#fn-ref-15\"> 15 <\/a> - Ludovic Fouquet, op. cit.<\/span>, de th\u00e9matiques \u00e9minemment r\u00e9currentes dans l\u2019univers dramaturgique de l\u2019auteur.<\/p>\n\n\n\n<p>Par ailleurs, cette critique, bien qu\u2019elle soit imm\u00e9diatement perceptible, n\u2019est jamais lanc\u00e9e frontalement. L\u2019\u00e9criture de Garcia diss\u00e9mine le commentaire politique \u00e0 travers une architecture textuelle complexe, faite de boucles, de r\u00e9p\u00e9titions. Notablement, chez l\u2019auteur, politique et po\u00e9tique sont finement amalgam\u00e9es. Garcia dira d\u2019ailleurs de ses textes qu\u2019ils sont \u00ab aussi bien politiques que <span style=\"white-space: nowrap;\">po\u00e9tiques<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-16\" href=\"#footnote-16\"><sup>16<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-16\"><a href=\"#fn-ref-16\"> 16 <\/a> - Rodrigo Garcia, cit\u00e9 par Patrick Sourd, op. cit. p. 79.<\/span> \u00bb. Aussi, bien que le texte, chez lui, ne constitue qu\u2019une composante d\u2019une \u0153uvre non lin\u00e9aire et <span style=\"white-space: nowrap;\">parataxique<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-17\" href=\"#footnote-17\"><sup>17<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-17\"><a href=\"#fn-ref-17\"> 17 <\/a> - La parataxe d\u00e9signe, dans le th\u00e9\u00e2tre dit \u00ab postdramatique \u00bb, l\u2019\u00e9galisation et la cristallisation des diff\u00e9rents syst\u00e8mes sc\u00e9niques convoqu\u00e9s. Dans ce th\u00e9\u00e2tre, auquel se rattachent les pi\u00e8ces de Garcia, ces syst\u00e8mes \u2013 mat\u00e9riau textuel, jeu, espace, lumi\u00e8re, son \u2013 tendent \u00e0 s\u2019amalgamer sans hi\u00e9rarchie apparente pour former une \u0153uvre nucl\u00e9aire plut\u00f4t que lin\u00e9aire et successive. Pour une analyse descriptive des diff\u00e9rentes esth\u00e9tiques associ\u00e9es \u00e0 ce type de repr\u00e9sentation, voir Hans-Thies Lehmann, Le th\u00e9\u00e2tre postdramatique, Paris, L\u2019Arche, 2003.<\/span>, les mots participent-ils autant que la gestuelle \u00e0 la construction des imaginaires du corps et au d\u00e9ploiement du discours, lequel est souvent ironique. Ainsi, dans After Sun, le commentaire politique ne prend sa v\u00e9ritable force \u00e9vocatrice qu\u2019\u00e0 m\u00eame l\u2019esth\u00e9tique du texte, caract\u00e9ris\u00e9e par un travail sur le rythme, la r\u00e9p\u00e9tition, le jeu des sonorit\u00e9s. L\u2019auteur construit ici sa critique de l\u2019uniformisation gr\u00e2ce \u00e0 un fin ciselage scriptural. Le texte, proche du po\u00e8me, constitu\u00e9 de longues litanies entrecoup\u00e9es d\u2019\u00e9num\u00e9rations, diffuse petit \u00e0 petit son commentaire acidul\u00e9. Comme le remarque Zo\u00e9 Lin, \u00ab on est happ\u00e9 par cette \u00e9criture vive, parfois \u00e9conome de phrases d\u2019o\u00f9 fusent paradoxalement des monologues, longues joutes verbales o\u00f9 les personnages s\u2019emportent dans d\u2019\u00e9tranges logorrh\u00e9es. Alors les mots prennent sens, dessinent un \u00e9trange ballet, nous entra\u00eenent irr\u00e9m\u00e9diablement vers des questionnements sur l\u2019\u00e9tat du <span style=\"white-space: nowrap;\">monde<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-18\" href=\"#footnote-18\"><sup>18<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-18\"><a href=\"#fn-ref-18\"> 18 <\/a> - Zo\u00e9 Lin, \u00ab Dramaturge, metteur en sc\u00e8ne, Rodrigo Garcia fait th\u00e9\u00e2tre de tout bois. Rencontre avec un cr\u00e9ateur atypique qui ouvre de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 des Pyr\u00e9n\u00e9es \u00bb, Le web de l\u2019Humanit\u00e9, 25 mars 2002.<a href=\"http:\/\/www.humanite.presse.fr\/\">www.humanite.presse.fr<\/a><\/span> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Faisant \u00e9cho aux propos de Garcia sur la n\u00e9cessit\u00e9 de parler autrement du corps \u2013 diss\u00e9min\u00e9s en entrevue et dans diverses notes de programme \u2013, After Sun s\u2019attaque aux mod\u00e8les identificatoires et repr\u00e9sentationnels actuels, notamment aux corps fam\u00e9liques pr\u00f4n\u00e9s par le monde de la mode et de la publicit\u00e9. Comme l\u2019atteste le passage qui suit, premier des fragments textuels d\u2019After Sun, la force du commentaire ne se r\u00e9v\u00e8le qu\u2019\u00e0 travers une rythmique o\u00f9 les boucles, assonances et allit\u00e9rations tracent, peu \u00e0 peu, les contours du d\u00e9go\u00fbt, du d\u00e9sarroi :<\/p>\n\n\n\n<p><em>Anorexie : politique<br>Technologie : anorexie<br>Politique : chansons de vari\u00e9t\u00e9<br>Les discours politiques<br>font le m\u00eame effet que la vari\u00e9t\u00e9<br>De mauvaises chansons politiques<br>Des partis froidement cr\u00e9\u00e9s en s\u00e9ances de marketing<br>De vieilles gloires qui tra\u00eenent leurs micros sur sc\u00e8ne<br>Des paroles \u00e0 \u00e9couter d\u2019une oreille distraite<br>Sur l\u2019autoradio<br>Les yeux riv\u00e9s sur la route<br>Et le cerveau Dieu seul sait o\u00f9<br>Cr\u00e9er du bien-\u00eatre<br>Faire bronzer des sacs d\u2019os<br>Un d\u00e9tail curieux :<br>Plus le bien-\u00eatre est grand plus les corps sont maigres<br>Dans les pubs<br>Dans les \u00e9coles<br>Anorexie : politique<br>Technologie : <\/em><span style=\"white-space: nowrap;\"><em>anorexie<\/em><a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-19\" href=\"#footnote-19\"><sup>19<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-19\"><a href=\"#fn-ref-19\"> 19 <\/a> - Rodrigo Garcia, op. cit., p. 9.<\/span><em>.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, greff\u00e9 \u00e0 m\u00eame le rythme quasi incantatoire du texte, le discours critique d\u2019After Sun poursuit sa propre trajectoire et rejoint m\u00eame, au-del\u00e0 de son espace dramaturgique singulier, les autres textes concoct\u00e9s par Garcia. Le fragment pr\u00e9c\u00e9dent fait donc \u00e9cho aux d\u00e9clinaisons d\u2019une m\u00eame charge contre la dictature de l\u2019apparence et la standardisation des corps telles qu\u2019elles se dessinent, par exemple, dans J\u2019ai achet\u00e9 une pelle chez Ik\u00e9a pour creuser ma tombe ou dans Jardinage humain.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le cas de cette derni\u00e8re \u0153uvre, et en concordance avec ce qui s\u2019articule dans le texte, l\u2019enveloppe para-discursive (entretiens, tables rondes, notes de programme) participe aussi de la construction du discours critique. L\u2019extrait suivant, tir\u00e9 du \u00ab mot du metteur en sc\u00e8ne \u00bb, l\u2019illustre assez bien :<\/p>\n\n\n\n<p>Fabriquer avec les \u00eatres des \u00ab formes \u00bb, comme les jardiniers le font avec les plantes. Cette modification, domestication, soumission de la nature \u00e0 des formes et des ordres artificiels me fait assez peur. Je pense aux arbres plant\u00e9s en file, \u00ab \u00e9gayant \u00bb une avenue. Ou aux arbustes avec de \u00ab belles \u00bb formes g\u00e9om\u00e9triques \u00e0 force de taille et d\u2019\u00e9lagage.<br>Mais je pense \u00e9galement \u00e0 la \u00ab taille \u00bb op\u00e9r\u00e9e par l\u2019\u00e9ducation et au terme \u00ab jardin d\u2019enfants \u00bb.<br>Et je pense \u00e0 l\u2019id\u00e9e du jardinier comme \u00ab malfaisant \u00bb, comme \u00ab manipulateur \u00bb. Et bien s\u00fbr \u00e0 quelques politiques.<br>Les similitudes sont sans fin.<br>Je pense aussi \u00e0 la chirurgie esth\u00e9tique. Aux corps manipul\u00e9s par et pour la soci\u00e9t\u00e9 de consommation, la mode, la publicit\u00e9\u2026<br>Je vois une catastrophe qui s\u2019articule petit \u00e0 <span style=\"white-space: nowrap;\">petit<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-20\" href=\"#footnote-20\"><sup>20<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-20\"><a href=\"#fn-ref-20\"> 20 <\/a> - Rodrigo Garcia, programme de Jardinage humain, 2003.<\/span>.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">\u2026 et le corps mis en sc\u00e8ne<\/h2>\n\n\n\n<p>Si les diff\u00e9rentes prises de parole qui forment l\u2019enveloppe para-discursive des \u0153uvres de Garcia \u00e9tablissent un rapport quasi sp\u00e9culaire avec le mat\u00e9riau dramaturgique\u2026 Il en va tout autrement du discours de la mise en sc\u00e8ne. Chez Garcia, ces deux niveaux de textualit\u00e9 \u2013 \u00e9criture sc\u00e9nique, \u00e9criture dramatique \u2013 sont souvent contradictoires. Ils cohabitent dans une sorte de friction continuelle. De m\u00eame, alors que l\u2019artiste, prodigue en entrevues et en prises de position publiques, ne cesse de revendiquer le respect du corps, ce dernier se trouve le plus souvent mis \u00e0 mal, fragilis\u00e9, malmen\u00e9, quand ce n\u2019est pas grotesquement avili, dans le d\u00e9ploiement d\u2019un discours sc\u00e9nique irr\u00e9v\u00e9rencieux qui progresse peu \u00e0 peu vers l\u2019horreur et l\u2019abjection. \u00c0 priori, cette coalescence de discours antith\u00e9tiques peut d\u00e9router, sembler inepte. Pourtant, c\u2019est sans doute au c\u0153ur m\u00eame de ces ambivalences, de ces dissonances discursives, et de la plurivocit\u00e9 des imaginaires propos\u00e9s qu\u2019op\u00e8re, dans un mouvement qui oscille entre l\u2019horrifique et le po\u00e9tique, toute la force ironique de ce qu\u2019on a d\u00e9sign\u00e9 comme une \u00ab esth\u00e9tique de la <span style=\"white-space: nowrap;\">contre-attaque<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-21\" href=\"#footnote-21\"><sup>21<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-21\"><a href=\"#fn-ref-21\"> 21 <\/a> - Ludovic Fouquet, op. cit.<\/span> \u00bb. Une sc\u00e8ne d\u2019After Sun, longue, insoutenable, o\u00f9, suite \u00e0 une s\u00e9rie d\u2019humiliations physiques, la com\u00e9dienne transforme son corps en se d\u00e9nudant avec des gestes saccad\u00e9s et en dissimulant son visage derri\u00e8re un masque grotesque, illustre bien cette antinomie des discours de l\u2019\u0153uvre. En effet, dans cette sc\u00e8ne, la repr\u00e9sentation du corps s\u2019oppose ou du moins s\u2019\u00e9loigne radicalement de celle qui est d\u00e9velopp\u00e9e partout ailleurs dans le texte et le paratexte. Ici, le corps est m\u00e9tamorphos\u00e9 en troublante chim\u00e8re. M\u00eame si le masque est humain, l\u2019accentuation grotesque des traits et, surtout, la gestuelle et un environnement sonore strident, int\u00e9grant des cris simiesques contribuent \u00e0 juxtaposer le singe et l\u2019humain, \u00e0 \u00e9voquer la cr\u00e9ature hybride. Celle-ci \u00e9tant une forme qui, on peut le souligner, est le plus souvent marqu\u00e9e du sceau de l\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9. En effet, l\u2019hybride est un amalgame qui d\u00e9stabilise ou inqui\u00e8te, non par son animalit\u00e9 mais bien par son <span style=\"white-space: nowrap;\">ambivalence<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-22\" href=\"#footnote-22\"><sup>22<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-22\"><a href=\"#fn-ref-22\"> 22 <\/a> - Voir Bernard Lafargue, \u00ab Artistes mutants : Matthew Barney, Stelarc, Orlan \u00bb, dans Corps, art et soci\u00e9t\u00e9: chim\u00e8res et utopies \u00bb, Lydie Pearl (dir.), Paris, L\u2019Harmattan, 1998, p. 129-156.<\/span>. Chez Garcia, cette ambivalence est souvent manifeste dans l\u2019ind\u00e9cidabilit\u00e9 entre l\u2019animalit\u00e9 et l\u2019humanit\u00e9 ou plut\u00f4t ce qu\u2019il reste de celle-ci, \u00e0 la sc\u00e8ne, dans toutes ces formes d\u00e9plac\u00e9es, gesticulantes, grouillantes.<\/p>\n\n\n\n<p>Aussi, un peu \u00e0 l\u2019image de cette cr\u00e9ature, l\u2019esth\u00e9tique de Garcia se place-t-elle tout enti\u00e8re sous le signe de l\u2019ambivalence. Une ambivalence des discours \u00e0 l\u2019\u00e9gard du corps, laquelle, par ailleurs, permet d\u2019ouvrir un espace de r\u00e9ception aux multiples possibles interpr\u00e9tatifs. En effet, dans After Sun, comme dans les autres pi\u00e8ces \u00e9voqu\u00e9es, \u00e0 travers une succession de sc\u00e8nes o\u00f9 se superposent des imaginaires souvent contradictoires, se d\u00e9gage toute la pluralit\u00e9 caract\u00e9ristique de la pens\u00e9e m\u00e9tisse, une pens\u00e9e qui permet d\u2019\u00eatre \u00e0 la fois une chose et son contraire.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, l\u2019univers sc\u00e9nique d\u00e9ploy\u00e9 par Garcia entre en collision, violemment, avec la teneur humaniste et \u00e9mancipatrice de ses textes. Aux propos teint\u00e9s de conscientisation sociale qui forment la mati\u00e8re dramaturgique et l\u2019enveloppe para-discursive des \u0153uvres, l\u2019artiste juxtapose en effet un imaginaire sc\u00e9nique irr\u00e9v\u00e9rencieux o\u00f9 le corps est malmen\u00e9, violent\u00e9. Cet imaginaire trash est con\u00e7u pour agir directement sur le spectateur, pour l\u2019\u00e9branler dans ses propres rapports \u00e0 la corpor\u00e9it\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour mettre en actes cette volont\u00e9 somme toute artaudienne d\u2019\u00e9branlement du spectateur, le metteur en sc\u00e8ne visera, d\u2019une part, la mise en danger du corps, et, d\u2019autre part, la distillation progressive du d\u00e9go\u00fbt. Une distillation qui, graduellement, m\u00e8nera \u00e0 l\u2019abjection \u2013 celle-ci \u00e9tant elle-m\u00eame, faut-il le rappeler, le lieu d\u2019une ambivalence jamais r\u00e9solue entre attraction et <span style=\"white-space: nowrap;\">r\u00e9pulsion<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-23\" href=\"#footnote-23\"><sup>23<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-23\"><a href=\"#fn-ref-23\"> 23 <\/a> - Voir Julia Kristeva, Pouvoirs de l\u2019horreur: essai sur l\u2019abjection, Paris, Seuil, 1980.<\/span>. Cr\u00e9ant un violent contraste avec les quelques bouff\u00e9es de po\u00e9sie qui \u00e9manent des textes, les corps des actrices seront donc litt\u00e9ralement mis en p\u00e9ril, malmen\u00e9s, \u00e9cartel\u00e9s, clou\u00e9s au sol par les pieds, soumis \u00e0 des chutes vertigineuses, englu\u00e9s dans une bouillie immonde de nourriture pulv\u00e9ris\u00e9e ou de vomissures. Enfin, les corps seront souvent d\u00e9nud\u00e9s. Toutefois, cette nudit\u00e9 sera crue, sans fonction \u00e9rotisante. Il s\u2019agira toujours de montrer les failles, les blessures, les fragilit\u00e9s, la laideur et, paradoxalement, \u00e0 m\u00eame cette laideur, de montrer, parfois, d\u2019autres possibles de la beaut\u00e9, loin des st\u00e9r\u00e9otypes dans lesquels sont enferm\u00e9s les corps. Certes, cette recherche d\u2019une esth\u00e9tique s\u2019articulant \u00e0 travers la diff\u00e9rence, la subversion, le d\u00e9tournement, l\u2019irr\u00e9v\u00e9rence \u00e0 l\u2019\u00e9gard des conceptualisations normatives de la beaut\u00e9 n\u2019est pas l\u2019apanage de Garcia. On la retrouve actuellement chez plusieurs artistes, notamment chez Rom\u00e9o Castellucci, metteur en sc\u00e8ne et directeur artistique de la Soc\u00ecetas Raffaello Sanzio, ou encore chez Matthew Barney, performeur et vid\u00e9aste. Chez eux, cependant, l\u2019exploration de corpor\u00e9it\u00e9s inqui\u00e9tantes, monstrueuses ou hybrides, n\u2019est pas sous-tendue par un discours politique ni par le d\u00e9sir d\u2019une r\u00e9sistance mise en actes, mais rel\u00e8ve principalement de la qu\u00eate formelle, <span style=\"white-space: nowrap;\">plastique<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-24\" href=\"#footnote-24\"><sup>24<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-24\"><a href=\"#fn-ref-24\"> 24 <\/a> - Voir Rom\u00e9o Castellucci, Les p\u00e8lerins de la mati\u00e8re: th\u00e9orie et praxis du th\u00e9\u00e2tre, Besan\u00e7on, Les Solitaires Intempestifs, 2001. Voir \u00e9galement Nathalie Delbard, \u00ab Matthew Barney : l\u2019esth\u00e9tisation du monstre, la reconqu\u00eate de l\u2019\u00eatre \u00bb, dans Le corps comme lieu de m\u00e9tissage, C. Fintz (dir.), Paris, L\u2019Harmattan, 2003, p. 323-332.<\/span>.<\/p>\n\n\n\n<p>En terminant, j\u2019\u00e9voquerai \u00e0 nouveau cette id\u00e9e laplantinienne de l\u2019ambivalence comme chor\u00e9graphie de la pens\u00e9e, comme oscillation organisatrice. Il me semble que sur sc\u00e8ne, et dans les trac\u00e9s discursifs et para-discursifs o\u00f9 s\u2019opposent, se font \u00e9cho ou s\u2019entretissent diff\u00e9rents imaginaires du corps, c\u2019est une semblable chor\u00e9graphie de l\u2019ambivalence que trame, peu \u00e0 peu, Rodrigo Garcia. Bien s\u00fbr, certains reprochent (vertement) au metteur en sc\u00e8ne de verser dans la simple provocation ou encore de succomber \u00e0 la tentation de la \u00ab <span style=\"white-space: nowrap;\">culture-sparadrap<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-25\" href=\"#footnote-25\"><sup>25<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-25\"><a href=\"#fn-ref-25\"> 25 <\/a> - Forg\u00e9e par Henri-Pierre Jeudy, cette expression d\u00e9signe avec une certaine ironie l\u2019inanit\u00e9 des formes d\u2019expressions culturelles qui s\u2019enveloppent de la pr\u00e9tention de r\u00e9parer, par l\u2019art, les blessures du social (Henri-Pierre Jeudy, Les usages sociaux de l\u2019art, Belfort, Circ\u00e9, 1999).<\/span> \u00bb. \u00c0 ces critiques \u2013 qui ne sont pas inint\u00e9ressantes \u2013 s\u2019ajoute souvent le reproche de la contradiction, l\u2019ambivalence des propositions \u00e9tant jug\u00e9e comme schizo\u00efde, incoh\u00e9rente.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, c\u2019est paradoxalement dans cette ambivalence, dans ce mouvement de balancement perp\u00e9tuel, que peut se r\u00e9v\u00e9ler toute la m\u00e9canique ironique et la coh\u00e9rence interne d\u2019une \u0153uvre qui explore l\u2019hybride : dans ses passages, ses tensions, ses fluctuations. L\u2019hybride accueille les contraires, est fait de ces contraires, dont la rencontre ouvre \u00e0 la plurivocit\u00e9, \u00e0 la polyphonie du sens, \u00e0 l\u2019\u00e9mergence chez le spectateur d\u2019un travail interpr\u00e9tatif o\u00f9 les imaginaires du corps, \u00e0 travers la pluralit\u00e9 de significations qu\u2019on peut leur attribuer, tracent leur chor\u00e9graphie. Pour le spectateur, enfin, cette chor\u00e9graphie se lit comme un mouvement oscillatoire o\u00f9, dans la dur\u00e9e suspensive d\u2019une repr\u00e9sentation, il lui est permis d\u2019esp\u00e9rer (parfois) le surgissement du beau au c\u0153ur de l\u2019abject, et, surtout, le surgissement du sens \u2013 ou d\u2019un possible du sens \u2013 au c\u0153ur de la dissonance.<\/p>\n\n\n<div style='display: none;'>Catherine Cyr<\/div><div style='display: none;'>Catherine Cyr<\/div><div style='display: none;'>Catherine Cyr<\/div><div style='display: none;'>Catherine Cyr<\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"","protected":false},"author":1303,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[281,882],"tags":[],"numeros":[4486],"disciplines":[],"statuts":[335],"checklist":[],"auteurs":[4496],"artistes":[],"thematiques":[],"type_post":[319],"class_list":["post-178732","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archive","category-post","numeros-56-irreverence-en","statuts-archive","auteurs-catherine-cyr-en","type_post-principal"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/178732","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1303"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=178732"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/178732\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":266622,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/178732\/revisions\/266622"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=178732"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=178732"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=178732"},{"taxonomy":"numeros","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/numeros?post=178732"},{"taxonomy":"disciplines","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/disciplines?post=178732"},{"taxonomy":"statuts","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/statuts?post=178732"},{"taxonomy":"checklist","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/checklist?post=178732"},{"taxonomy":"auteurs","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/auteurs?post=178732"},{"taxonomy":"artistes","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/artistes?post=178732"},{"taxonomy":"thematiques","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/thematiques?post=178732"},{"taxonomy":"type_post","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/type_post?post=178732"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}