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{"id":178741,"date":"2006-01-01T19:25:00","date_gmt":"2006-01-02T00:25:00","guid":{"rendered":"https:\/\/esse.ca\/la-croisade-blasphematoire-de-sainte-orlan\/"},"modified":"2022-11-03T10:19:47","modified_gmt":"2022-11-03T15:19:47","slug":"la-croisade-blasphematoire-de-sainte-orlan","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/la-croisade-blasphematoire-de-sainte-orlan\/","title":{"rendered":"<strong>La croisade blasph\u00e9matoire de Sainte Orlan<\/strong>"},"content":{"rendered":"\n<p>[In French]<\/p>\n\n\n\n<p>Bien que de nombreux historiens de l\u2019art, critiques d\u2019art et philosophes se soient appliqu\u00e9s \u00e0 d\u00e9cortiquer le travail d\u2019Orlan pour en faire ressortir le caract\u00e8re global et la grande coh\u00e9rence, le public semble s\u2019obstiner \u00e0 ne reconna\u00eetre en elle qu\u2019une reine de la provocation se complaisant dans l\u2019automutilation, narcissique \u00e0 l\u2019exc\u00e8s, dont le but est de choquer et de cr\u00e9er le malaise, vision largement v\u00e9hicul\u00e9e et amplifi\u00e9e par les m\u00e9dias. Un r\u00e9cent sondage publi\u00e9 en mars 2005 par Sylvie Rousselot et Nad\u00e8ge Moreau sur le <span style=\"white-space: nowrap;\">Web<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-1\" href=\"#footnote-1\"><sup>1<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-1\"><a href=\"#fn-ref-1\"> 1 <\/a> - Nad\u00e8ge Moreau, Quel est l\u2019artiste le plus scandaleux ? D\u00e9cryptage, <a href=\"http:\/\/www.regioartline.org\/\">www.regioartline.org<\/a>, 24 mars 2005.<\/span> en faisait, avec Damien Hirst, l\u2019artiste la plus scandaleuse parmi 50 noms propos\u00e9s. Certes, en entamant la s\u00e9rie des op\u00e9rations-performances en 1990, l\u2019artiste st\u00e9phanoise a elle-m\u00eame facilit\u00e9 la t\u00e2che \u00e0 ses d\u00e9tracteurs. Mais voir dans le travail d\u2019Orlan la seule volont\u00e9 de susciter le scandale d\u00e9note une vision chronologiquement r\u00e9ductrice et un refus \u00e9vident de vouloir se pencher sur une \u0153uvre qui interroge l\u2019humain \u2013 et la femme en particulier \u2013 dans son entier et qui se veut une arme pour combattre les concepts jud\u00e9o-chr\u00e9tiens. Il est donc essentiel de replacer ces op\u00e9rations dans l\u2019ensemble de l\u2019\u0153uvre de cette artiste qui a toujours su rester indiff\u00e9rente aux modes. L\u2019incompr\u00e9hension du public tient \u00e9galement \u00e0 une difficult\u00e9 \u00e0 comprendre le sens des \u0153uvres d\u2019Orlan. Il convient donc de mettre en lumi\u00e8re la dimension militante et la fonction id\u00e9ologique qui traduisent une position religieuse, sociale et politique tr\u00e8s ferme de l\u2019artiste. Pourtant, utilis\u00e9 \u00e0 bon escient et avec parcimonie, le terme \u00ab scandaleux \u00bb \u2013 qui qualifiait \u00e0 la fin du 11e si\u00e8cle une \u00ab parole ou [un] acte r\u00e9pr\u00e9hensible qui sont pour autrui une occasion de <span style=\"white-space: nowrap;\">p\u00e9ch\u00e9<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-2\" href=\"#footnote-2\"><sup>2<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-2\"><a href=\"#fn-ref-2\"> 2 <\/a> - Nouveau dictionnaire \u00e9tymologique et historique, Paris, Librairie Larousse, 1964, p. 674.<\/span> \u00bb \u2013 pourrait \u00eatre employ\u00e9 pour qualifier le travail artistique d\u2019Orlan. Car si l\u2019on y regarde de plus pr\u00e8s, une part importante de son \u0153uvre est sous-tendue par la volont\u00e9 de combattre \u00ab celle qui a toujours \u00e9t\u00e9 <span style=\"white-space: nowrap;\">l\u2019ennemie<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-3\" href=\"#footnote-3\"><sup>3<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-3\"><a href=\"#fn-ref-3\"> 3 <\/a> - ORLAN, Monographie multim\u00e9dia, [entretiens avec l\u2019artiste] cd-rom, \u00e9ditions J\u00e9riko, 2000.<\/span> \u00bb, la religion. Mais la strat\u00e9gie d\u2019Orlan r\u00e9side avant tout dans une esth\u00e9tique et une rh\u00e9torique de la provocation. Elle encourage la r\u00e9flexion par les images tout en produisant un discours \u00e0 fort impact id\u00e9ologique, dans la mesure o\u00f9 elle vise la transformation du corps en outil de langage, en Verbe. Pour incarner cette lutte antireligieuse, Orlan choisit le personnage d\u2019une Sainte <span style=\"white-space: nowrap;\">baroque<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-4\" href=\"#footnote-4\"><sup>4<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-4\"><a href=\"#fn-ref-4\"> 4 <\/a> - Chez Orlan, le baroque n\u2019\u00e9voque pas seulement un art flamboyant, excessif et tourment\u00e9 mais aussi et surtout un art de la Contre-R\u00e9forme, dans lequel on peut voir une nouvelle preuve de son combat contre le catholicisme, dont elle utilise pourtant les armes.<\/span> arch\u00e9typale \u00e0 laquelle elle appose son propre nom pour mieux brouiller les codes sociaux et les marques du sexe.<\/p>\n\n\n\n<p>La construction de l\u2019identit\u00e9 de Sainte Orlan, \u00ab grande pr\u00eatresse de la <span style=\"white-space: nowrap;\">mutation<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-5\" href=\"#footnote-5\"><sup>5<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-5\"><a href=\"#fn-ref-5\"> 5 <\/a> - Judith Spinoza, Orlan, Hard corps,&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.surlering.com\/\">www.surlering.com<\/a>, 2004.<\/span> \u00bb, se met en place avec l\u2019ensemble Le Drap\u00e9 \u2013 le Baroque (1974-1984), qui comprend des performances (\u00e9tape essentielle pour la naissance de la Sainte), des \u0153uvres photographiques, des robes de Madone confectionn\u00e9es dans les draps de son trousseau et une sculpture en marbre de Carrare. Une des performances, effectu\u00e9e au ralenti durant plusieurs heures, se d\u00e9roule selon un rituel pr\u00e9cis qui emprunte directement aux codes liturgiques. Durant l\u2019action, Orlan, travestie en Madone, d\u00e9vore un enfant mat\u00e9rialis\u00e9 par un pain bleu et rouge emmaillot\u00e9, parfois jusqu\u2019au vomissement. La performance s\u2019ach\u00e8ve par une image de Madone en extase, cheveux d\u00e9nou\u00e9s, d\u00e9maquill\u00e9e, un sein sorti des draps, geste fondamental du personnage qui met en lumi\u00e8re la pens\u00e9e de l\u2019artiste. Orlan dit avoir constamment vu la Madone comme \u00ab un travesti [qui doit] toujours [\u2026] montrer qu\u2019elle a ce <span style=\"white-space: nowrap;\">sein<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-6\" href=\"#footnote-6\"><sup>6<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-6\"><a href=\"#fn-ref-6\"> 6 <\/a> - Ibid.<\/span>. \u00bb Dans les vid\u00e9os de cet ensemble, le propos est d\u00e9j\u00e0 on ne peut plus clair et Orlan fait r\u00e9sonner ses h\u00e9r\u00e9sies d\u2019une voix puissante : \u00ab Sainte Orlan tire un grand lapin de son sexe ! \u00bb, \u00ab Sainte Orlan fait sortir le feu de son cul ! \u00bb, \u00ab Sainte Orlan, visage de sexe, adresse des baisers de m\u00e9duse \u00e0 Art, Science et Religion ! \u00bb. Toutes les grandes photographies participent \u00e0 la naissance de la \u00ab sainte h\u00e9r\u00e9tique, d\u00e9j\u00e0 sorci\u00e8re sur le <span style=\"white-space: nowrap;\">b\u00fbcher<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-7\" href=\"#footnote-7\"><sup>7<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-7\"><a href=\"#fn-ref-7\"> 7 <\/a> - Muriel Denet, Orlan, M\u00e9thodes de l\u2019artiste, 1964-2004,&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.paris-art.com\/\">www.paris-art.com<\/a>.<\/span> \u00bb qui r\u00e9v\u00e8le dans ses \u00ab envol\u00e9es c\u00e9lestes [\u2026], dans le baroque et ses drap\u00e9s tonitruants, dans les postures et les gestuelles de l\u2019exaltation religieuse, toute l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 de la conception chr\u00e9tienne qui nie, en la mimant, la volupt\u00e9 <span style=\"white-space: nowrap;\">charnelle<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-8\" href=\"#footnote-8\"><sup>8<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-8\"><a href=\"#fn-ref-8\"> 8 <\/a> - Ibid.<\/span>. \u00bb Dans des mises en sc\u00e8ne c\u00e9lestes grandiloquentes, Orlan joue de l\u2019opposition traditionnelle entre les deux figures extr\u00eames de la femme occidentale, la Madone et la Putain, qui structure l\u2019imaginaire chr\u00e9tien. En 1976, elle sublime cette dualit\u00e9 dans les photographies du Strip-tease occasionnel, premier travestissement effectu\u00e9 avec les draps du trousseau. Pour r\u00e9aliser cet ensemble, l\u2019artiste s\u2019inspire des Madones bourguignonnes et du Bernin et se m\u00e9tamorphose, image apr\u00e8s image, en une V\u00e9nus de Botticelli, profane et \u00e9rotique. Avec les Madones, Orlan tente \u00ab d\u2019enfiler une <span style=\"white-space: nowrap;\">image<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-9\" href=\"#footnote-9\"><sup>9<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-9\"><a href=\"#fn-ref-9\"> 9 <\/a> - Entretiens avec l\u2019artiste, op.cit.<\/span> \u00bb, consciente de l\u2019aisance \u00e0 attirer \u00ab les regards d\u2019une mani\u00e8re positive puisque ces images [issues de l\u2019iconographie jud\u00e9o-chr\u00e9tienne poss\u00e8dent] d\u00e9j\u00e0 en soi une force d\u2019attraction sur le <span style=\"white-space: nowrap;\">public<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-10\" href=\"#footnote-10\"><sup>10<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-10\"><a href=\"#fn-ref-10\"> 10 <\/a> - Ibid.<\/span> \u00bb Une grande photographie de cette \u0153uvre, dont le drap\u00e9 autour du visage pr\u00e9figure le champ op\u00e9ratoire et annonce La R\u00e9-Incarnation de Sainte Orlan ou Image(s) Nouvelle(s) image(s), est r\u00e9utilis\u00e9e dans sa performance-choc de 1977, Le Baiser de <span style=\"white-space: nowrap;\">l\u2019artiste<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-11\" href=\"#footnote-11\"><sup>11<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-11\"><a href=\"#fn-ref-11\"> 11 <\/a> - \u0152uvre capitale dans le travail d\u2019Orlan, cette performance se d\u00e9roula \u00e0 la FIAC de 1977, au Grand Palais \u00e0 Paris. Assise derri\u00e8re une photographie grandeur nature de son buste nu trait\u00e9 comme un distributeur automatique, Orlan vendait ses baisers au public pour 5 francs, sur un fond musical extrait de la Toccata en si mineur de Bach. La pi\u00e8ce de monnaie passait dans une glissi\u00e8re situ\u00e9e entre les seins et tombait directement dans un sac en plastique transparent en forme de triangle au niveau du pubis. \u00c0 sa droite, l\u2019image baroque d\u2019une Orlan drap\u00e9e invitait, pour le m\u00eame prix, \u00e0 l\u2019offrande d\u2019un cierge. \u00ab Un baiser ou un cierge, pour le m\u00eame prix ! \u00bb. Le baiser prenait fin au hurlement d\u2019une sir\u00e8ne d\u00e9clench\u00e9e par l\u2019artiste.<\/span>. L\u00e0 encore, Orlan pointe du doigt sans ambigu\u00eft\u00e9, l\u2019hypocrisie qu\u2019est le d\u00e9ni catholique du corps-plaisir. Dix ans plus tard, les affiches de films virtuels, qui constituent Les 20 ans de publicit\u00e9 et de cin\u00e9ma de Sainte Orlan (1986-1990), sont peintes \u00e0 partir des rares images de ses performances et installations ant\u00e9rieures et s\u2019emploient \u00e0 jouer de fa\u00e7on blasph\u00e9matoire avec les symboles chr\u00e9tiens. La Vierge noire et la Vierge blanche issues du Drap\u00e9 \u2013 le Baroque y r\u00e9apparaissent, brandissant chacune une croix blanche \u00e0 l\u2019endroit et une croix noire \u00e0 l\u2019envers, illustration du combat entre le bien et le mal. Pratiquant l\u2019autocitation, Orlan exploite ses propres \u0153uvres comme autant d\u2019\u00e9l\u00e9ments d\u2019une langue. Ainsi, deux de ses affiches peintes serviront de d\u00e9cor de fond pour deux op\u00e9rations-chirurgicales-performances. Mais elle refuse de s\u2019enfermer dans le r\u00f4le de l\u2019idole ou de la martyre et sait \u00e9galement rire d\u2019elle-m\u00eame. La s\u00e9rie ironique des photographies des Peaux d\u2019\u00e2ne (1990), montre qu\u2019elle est capable de poursuivre sa lutte contre les carcans religieux avec humour et l\u2019artiste prend la pose, coiff\u00e9e avec autod\u00e9rision d\u2019une mitre d\u2019\u00e9v\u00eaque qu\u2019elle d\u00e9sacralise dans un geste de bouffonnerie.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s sa premi\u00e8re op\u00e9ration-chirurgicale-performance r\u00e9alis\u00e9e en Angleterre le 30 mai 1990, Orlan introduit des symboles pa\u00efens et religieux (autoportrait en V\u00e9nus, compositions bachiques de fruits, cr\u00e2ne, fourche de diable, croix noire et croix blanche, photographies d\u2019Orlan-Madone pour la 4e op\u00e9ration-chirurgicale-performance de 1991) qu\u2019elle manipule, consciente et metteuse en sc\u00e8ne de l\u2019intervention qui prend des allures d\u2019agapes, voire de carnaval. Dans la salle d\u2019op\u00e9ration, l\u2019artiste d\u00e9tourne l\u2019image traditionnelle de la Vanit\u00e9, genre pictural express\u00e9ment li\u00e9 \u00e0 la religion, tout en nous rappelant notre condition de mortel. Diff\u00e9rentes \u0153uvres sortent du bloc-atelier, dont certaines transgressent des tabous extr\u00eames, li\u00e9s \u00e0 l\u2019int\u00e9grit\u00e9 corporelle. Des dessins au sang et des reliquaires avec \u00e9chantillons de chair sont r\u00e9alis\u00e9s, repoussant les limites du tol\u00e9rable et faisant voler en \u00e9clats les ic\u00f4nes du culte. L\u2019acte que pose Orlan est sans \u00e9quivoque et lance \u00e0 la face des bien-pensants \u00ab Je fais ce que je veux avec mon corps ! \u00bb Ainsi, alors que la vente d\u2019organes constitue un crime, elle propose en galerie ces grands reliquaires conceptuels o\u00f9 la chair et le Verbe dialoguent \u00e9troitement. D\u00e9j\u00e0, avec ses performances de MesuRages de rues ou d\u2019institutions (1964-1983), elle avait brouill\u00e9 les pistes et tourn\u00e9 en d\u00e9rision l\u2019objet sacr\u00e9 qu\u2019est le reliquaire. Constatant que l\u2019\u00c9glise n\u2019a jamais reconnu la relique liquide, elle proposait en r\u00e9ponse des flacons scell\u00e9s et \u00e9tiquet\u00e9s, remplis de l\u2019eau sale recueillie de la robe avec laquelle elle s\u2019\u00e9tait allong\u00e9e tout au long des parcours pr\u00e9d\u00e9finis. Sans doute les Saints suaires (r\u00e9alis\u00e9s \u00e0 partir de transferts d\u2019autoportraits photographiques sur des gazes m\u00e9dicales imbib\u00e9es du sang de l\u2019artiste) poussent-ils \u00e0 son paroxysme la transgression de la liturgie et d\u00e9noncent-ils avec force l\u2019idol\u00e2trie catholique du corps-souffrance. Le combat de la douleur, autre cheval de bataille d\u2019Orlan, est profond\u00e9ment li\u00e9 au discours antireligieux qui sous-tend son travail. \u00ab Je ne reproche pas au corps d\u2019\u00eatre sensible \u00e0 la douleur. Je reproche plut\u00f4t \u00e0 notre soci\u00e9t\u00e9, et d\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale aux religions, l\u2019id\u00e9e que souffrir soit prestigieux [\u2026] Je suis contre l\u2019id\u00e9e que la souffrance et la douleur [\u2026] soient vues comme un acte de purification et de <span style=\"white-space: nowrap;\">r\u00e9demption<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-12\" href=\"#footnote-12\"><sup>12<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-12\"><a href=\"#fn-ref-12\"> 12 <\/a> - \u00ab La ma\u00efeutique du corps : rencontre avec Orlan \u00bb, ETC Montr\u00e9al, n\u00b0 60, d\u00e9cembre 2002, janvier, f\u00e9vrier 2003, p. 14, entrevue dirig\u00e9e par Maxime Coulombe.<\/span> \u00bb dit Orlan. La s\u00e9rie d\u2019op\u00e9rations illustre le d\u00e9ni qu\u2019elle oppose \u00e0 notre rapport chr\u00e9tien \u00e0 la douleur, th\u00e9oris\u00e9 dans le Manifeste de l\u2019art charnel en 1992, l\u2019art charnel s\u2019opposant radicalement \u00e0 l\u2019art corporel \u2013 ou body art \u2013 qui fait souffrir : \u00ab Ath\u00e9isme : en clair, l\u2019Art Charnel n\u2019est pas l\u2019h\u00e9ritier de la tradition chr\u00e9tienne, contre laquelle il lutte ! [\u2026] L\u2019Art Charnel n\u2019est pas davantage l\u2019h\u00e9ritier d\u2019une hagiographie travers\u00e9e de d\u00e9collations et autres martyres. [\u2026] L\u2019Art Charnel transforme le corps en langue et renverse le principe chr\u00e9tien du Verbe qui se fait chair au profit de la chair faite Verbe. [\u2026] L\u2019Art Charnel juge anachronique et ridicule le fameux \u201ctu accoucheras dans la douleur\u201d. Comme Artaud il veut en finir avec le jugement de <span style=\"white-space: nowrap;\">Dieu<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-13\" href=\"#footnote-13\"><sup>13<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-13\"><a href=\"#fn-ref-13\"> 13 <\/a> - Orlan, Manifeste de l\u2019Art Charnel, (extrait), 1992.<\/span>. \u00bb Contrairement \u00e0 d\u2019autres artistes, Orlan explique son d\u00e9sir de lib\u00e9rations des contraintes religieuses par une mise \u00e0 distance avec les images pieuses, plus que par la recherche d\u2019une provocation gratuite et st\u00e9rile. Mais qu\u2019on ne s\u2019y trompe pas, le langage artistique utilis\u00e9 dans de nombreuses \u0153uvres emprunte directement \u00e0 l\u2019iconographie jud\u00e9o-chr\u00e9tienne : \u00ab Pour moi la religion [est] l\u2019ennemie qui a toujours refus\u00e9 le corps et particuli\u00e8rement le corps-plaisir ; il a toujours \u00e9t\u00e9 propos\u00e9 comme un corps-souffrance. Tout mon travail est contre cette id\u00e9e que la souffrance peut \u00eatre r\u00e9demption ou <span style=\"white-space: nowrap;\">purification<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-14\" href=\"#footnote-14\"><sup>14<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-14\"><a href=\"#fn-ref-14\"> 14 <\/a> - Entretiens avec l\u2019artiste, op.cit.<\/span>. \u00bb \u00c0 travers les modifications de sa propre chair, elle devient guerri\u00e8re-amazone et d\u00e9nonce avant tout les carcans dans lesquels est enferm\u00e9e la femme. L\u2019indignation soulev\u00e9e par Omnipr\u00e9sence (la septi\u00e8me et la plus aboutie des op\u00e9rations-chirurgicales-performances r\u00e9alis\u00e9e le 21 novembre 1993) montre \u00e0 quel point Orlan touche \u00e0 une corde sensible. Elle ose transgresser le tabou majeur de l\u2019histoire de l\u2019humanit\u00e9 qui interdit de toucher au corps sacr\u00e9 de l\u2019\u00eatre humain.<\/p>\n\n\n\n<p>Le travail d\u2019Orlan, jug\u00e9 depuis avec intelligence par ceux qui voulaient bien voir au-del\u00e0 du scandale des op\u00e9rations chirurgicales, a finalement acquis une connotation hautement rituelle aux yeux du public et des critiques. Durant quatre d\u00e9cennies, Orlan a patiemment inculqu\u00e9 son propre vocabulaire iconographique blasph\u00e9matoire, m\u00ealant avec dext\u00e9rit\u00e9 ic\u00f4nes de l\u2019histoire de l\u2019art, symboles religieux et autoportraits qui lui ont permis de lutter avec constance contre la culpabilit\u00e9 jud\u00e9o-chr\u00e9tienne et plus sp\u00e9cifiquement catholique qui exalte le corps souffrant. Gageons qu\u2019Orlan suscitera une nouvelle fois pol\u00e9mique et effroi en poussant \u00e0 son extr\u00eame l\u2019obsolescence du corps, avec le projet de la confection d\u2019un manteau d\u2019Arlequin. Porte-\u00e9tendard du droit \u00e0 un corps mutant, (\u00ab le singe, ce que nous sommes et ce que nous allons devenir doivent \u00eatre vus comme des \u00e9tapes <span style=\"white-space: nowrap;\">successives<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-15\" href=\"#footnote-15\"><sup>15<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-15\"><a href=\"#fn-ref-15\"> 15 <\/a> - Maxime Coulombe, op.cit.<\/span> \u00bb mart\u00e8le-t-elle), elle travaille actuellement en collaboration avec le groupe artistique australien Tissue Culture &amp; Art du laboratoire SymbioticA. Cet Institut d\u2019anatomie et de biologie de l\u2019Universit\u00e9 d\u2019Australie occidentale de la ville de Perth s\u2019investit autant dans la recherche scientifique que dans le travail artistique, notamment en mati\u00e8re de culture tissulaire. L\u2019id\u00e9e de ce v\u00eatement de peaux est n\u00e9e \u00e0 la suite d\u2019une lecture d\u2019un texte de Michel Serre, La\u00efcit\u00e9, qui voit dans le manteau de l\u2019Arlequin, fait de couleurs et de mati\u00e8res diff\u00e9rentes et donc de provenances diverses, une m\u00e9taphore de l\u2019hybridation et du m\u00e9tissage. Partant du principe de la reproduction des cellules que l\u2019on utilise pour r\u00e9aliser des greffes de peau chez les grands br\u00fbl\u00e9s, le projet consiste \u00e0 pr\u00e9lever de la peau et du derme d\u2019Orlan mais aussi d\u2019autres personnes, de couleurs et de peaux diff\u00e9rentes, pour les hybrider, les imbriquer, puis les \u00e9lever en laboratoire. Gr\u00e2ce \u00e0 la manipulation biotechnologique, l\u2019\u00e9tape ultime consistera \u00e0 la confection d\u2019un grand manteau d\u2019Arlequin avec ces morceaux de peaux hybrides juxtapos\u00e9s. Une nouvelle fois, en l\u2019utilisant comme mat\u00e9riau, l\u2019artiste touche \u00e0 ce que l\u2019humain a de plus sacr\u00e9, sa chair, et confronte l\u2019individu \u00e0 ses propres tabous et ses propres peurs. Ce dernier geste radical, qui touche \u00e0 l\u2019int\u00e9grit\u00e9 du corps, illustre l\u2019implacable logique du travail d\u2019Orlan qui lutte avec d\u00e9termination depuis 40 ans contre les dictats sociaux, moraux et religieux.<br>\u00ab J\u2019ai toujours voulu lib\u00e9rer le corps des contraintes l\u2019entourant, que ce soit le lib\u00e9rer de la morale jud\u00e9o-chr\u00e9tienne qui voit le plaisir comme un vice ou le lib\u00e9rer des dictats de crit\u00e8res esth\u00e9tiques mortif\u00e8res et trop souvent <span style=\"white-space: nowrap;\">masculins<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-16\" href=\"#footnote-16\"><sup>16<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-16\"><a href=\"#fn-ref-16\"> 16 <\/a> - Entretiens avec l\u2019artiste, op.cit.<\/span>. \u00bb Sainte Orlan repart en croisade\u2026<\/p>\n<div style='display: none;'>Jocelyn Bigot<\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"","protected":false},"author":1303,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[281,882],"tags":[],"numeros":[4486],"disciplines":[],"statuts":[335],"checklist":[],"auteurs":[4498],"artistes":[],"thematiques":[],"type_post":[],"class_list":["post-178741","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archive","category-post","numeros-56-irreverence-en","statuts-archive","auteurs-jocelyn-bigot-en"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/178741","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1303"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=178741"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/178741\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=178741"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=178741"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=178741"},{"taxonomy":"numeros","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/numeros?post=178741"},{"taxonomy":"disciplines","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/disciplines?post=178741"},{"taxonomy":"statuts","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/statuts?post=178741"},{"taxonomy":"checklist","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/checklist?post=178741"},{"taxonomy":"auteurs","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/auteurs?post=178741"},{"taxonomy":"artistes","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/artistes?post=178741"},{"taxonomy":"thematiques","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/thematiques?post=178741"},{"taxonomy":"type_post","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/type_post?post=178741"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}