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{"id":178841,"date":"2005-09-01T19:30:00","date_gmt":"2005-09-02T00:30:00","guid":{"rendered":"https:\/\/esse.ca\/sophie-calle-de-derives-en-filatures-un-erotisme-de-la-separation\/"},"modified":"2022-11-03T13:51:35","modified_gmt":"2022-11-03T18:51:35","slug":"sophie-calle-de-derives-en-filatures-un-erotisme-de-la-separation","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/sophie-calle-de-derives-en-filatures-un-erotisme-de-la-separation\/","title":{"rendered":"<strong>Sophie Calle, de d\u00e9rives en filatures : un \u00e9rotisme de la s\u00e9paration<\/strong>"},"content":{"rendered":"\n<p>[In French]<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s 1978, les premi\u00e8res activit\u00e9s parisiennes de Sophie Calle se d\u00e9voilent sous l\u2019aspect assez confidentiel de fl\u00e2neries urbaines aux itin\u00e9raires incertains. Adoptant d\u00e9licatement l\u2019apparence d\u2019une bifurcation, d\u2019une d\u00e9viation, voire d\u2019une diffraction de la trajectoire, les d\u00e9rives calliennes manifestent alors un vide int\u00e9rieur, signalent un \u00e9vitement syst\u00e9matique, bient\u00f4t \u00e9rig\u00e9 en r\u00e8gle. Un refus chronique d\u2019emprunter les chemins les plus courts.<\/p>\n\n\n\n<p>Sa r\u00e9cente r\u00e9trospective europ\u00e9enne inaugur\u00e9e au Centre Pompidou en 2003 lui donna le moyen de renouveler la mythologie \u00e0 l\u2019oeuvre dans l\u2019\u00e9criture de sa vie. L\u2019artiste saisit l\u2019opportunit\u00e9 d\u2019une entrevue dans le catalogue de l\u2019exposition pour en r\u00e9viser la phase historique. \u00c0 la suite d\u2019une longue \u00abdisparition\u00bb \u00e0 l\u2019\u00e9tranger au Liban, au Mexique, au Canada et aux \u00c9tats-Unis \u2013 la jeune Calle revient \u00e0 Paris en 1978 \u2013, elle se trouve sans rep\u00e8res topographiques, \u00e9gar\u00e9e, en proie \u00e0 l\u2019ennui et \u00e0 la solitude.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai appel\u00e9 mon p\u00e8re, qui ne voulait pas financer mon errance [&#8230;]. Je lui ai annonc\u00e9 que je voulais faire de la photo. J\u2019avais vingt-six ans, il m\u2019a recueillie [&#8230;]. Je ne connaissais rien au Paris nocturne, au Paris des restaurants, des sorties. J\u2019\u00e9tais perdue, d\u00e9prim\u00e9e. Je n\u2019avais pas d\u2019amis. J\u2019habitais chez mon p\u00e8re. Il passait ses soir\u00e9es \u00e0 la Closerie des Lilas. Il essayait de m\u2019y entra\u00eener. [&#8230;]. J\u2019avais d\u00e9got\u00e9 un job de barmaid. Je faisais vaguement de la photo. [&#8230;] Mais il fallait trouver quelque chose \u00e0 faire. J\u2019ai commenc\u00e9 par suivre des gens dans la rue. Je me suis aper\u00e7ue que cela donnait une direction \u00e0 mes promenades. C\u2019\u00e9tait une mani\u00e8re de me laisser porter par l\u2019\u00e9nergie des autres, de les laisser d\u00e9cider les trajets pour moi. Et de ne pas avoir \u00e0 prendre de d\u00e9cisions, sans pour autant rester clo\u00eetr\u00e9e chez moi. [&#8230;] Circuler, d\u00e9couvrir ma ville. Et aussi errer, comme je l\u2019avais fait durant mes voyages.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis les premi\u00e8res Filatures parisiennes (1978) jusqu\u2019\u00e0 la d\u00e9rive en forme de bilan (Vingt ans apr\u00e8s, 2001), en passant par la Suite v\u00e9nitienne (1979) et Le Bronx (1980), les occasions de contr\u00f4ler le hasard abondent dans l\u2019oeuvre de Calle. Une fois circonscrites dans un continuum historique, ces situations originelles du tournant des ann\u00e9es 1980, au regard des actions ult\u00e9rieures de l\u2019artiste durant les ann\u00e9es 1990 puis 2000, suscitent ici une approche de l\u2019oeuvre sous l\u2019angle situationniste de la d\u00e9rive.<\/p>\n\n\n\n<p>La lecture des textes d\u00e9cisifs de Guy Debord publi\u00e9s dans la revue l\u2019Internationale Situationniste \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1950 fait clairement appara\u00eetre un projet : la recherche d\u2019un nouveau mode de vie, par tous les moyens, fussent-ils distincts des cat\u00e9gories d\u00e9j\u00e0 \u00e9tablies par la soci\u00e9t\u00e9. La rue devient rapidement un terrain d\u2019observation, une sc\u00e8ne o\u00f9 se jouent les \u00abprocessus du hasard et du pr\u00e9visible\u00bb. Les notions de distraction, de d\u00e9placement sans but, de divertissement et d\u2019aventures forment les pr\u00e9occupations essentielles constamment soulign\u00e9es par Debord. Lors de sa participation lettriste au Congr\u00e8s de l\u2019Alba en 1956, il lan\u00e7ait ainsi cette invite en forme de slogan : \u00abL\u2019aventurier est celui qui fait arriver les aventures plus que celui \u00e0 qui les aventures arrivent\u00bb et annon\u00e7ait un programme : faire de la vie un jeu, un divertissement int\u00e9gral qui ne serait pas une forme d\u2019art, cat\u00e9gorie traditionnelle suspecte et rejet\u00e9e d\u2019embl\u00e9e. La derni\u00e8re phrase de son film Hurlements en faveur de Sade (1952) est visionnaire : \u00abNous vivons en enfants perdus nos aventures incompl\u00e8tes.\u00bb Il ne sera pas excessif de dire que Calle red\u00e9couvre Paris en 1978 en \u00abenfant perdue\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Leur exp\u00e9rience de l\u2019urbanit\u00e9 conduit bient\u00f4t les situationnistes \u00e0 constater \u00able brusque changement d\u2019ambiance dans une rue, \u00e0 quelques m\u00e8tres pr\u00e8s, la division patente d\u2019une ville en zones de climats physiques tranch\u00e9s\u00bb. Ainsi s\u2019\u00e9labore la fameuse notion de psychog\u00e9ographie, exploit\u00e9e d\u2019abord par les lettristes et reprise dans la revue Potlatch entre 1954 et 1957. Parmi les propositions de divertissements sous la forme, par exemple, d\u2019un \u00abExercice de psychog\u00e9ographie\u00bb, on trouve la premi\u00e8re r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la d\u00e9rive, adopt\u00e9e pour d\u00e9peindre Arthur Cravan, po\u00e8te atypique, boxeur et neveu d\u2019Oscar Wilde. En pr\u00e9liminaire aux textes de l\u2019Internationale Situationniste, Debord livre une grille de lecture dans son \u00abIntroduction \u00e0 la critique de la g\u00e9ographie urbaine\u00bb (1955) : \u00abla psychog\u00e9ographie se proposerait l\u2019\u00e9tude de lois exactes, et des effets pr\u00e9cis du milieu g\u00e9ographique [\u2026] agissant directement sur le comportement affectif des individus.\u00bb D\u00e8s lors, la d\u00e9rive situationniste, bient\u00f4t \u00e9rig\u00e9e en technique et en concept, doit surtout se comprendre comme un moyen d\u2019exp\u00e9rimenter la relation entre le pr\u00e9visible et l\u2019impr\u00e9visible. Dans la Th\u00e9orie de la d\u00e9rive de Debord, elle devient \u00abune technique du passage h\u00e2tif \u00e0 travers des ambiances vari\u00e9es\u00bb indissolublement li\u00e9e \u00ab\u00e0 la reconnaissance d\u2019effets de nature psychog\u00e9ographique, et \u00e0 l\u2019affirmation d\u2019un comportement ludique-constructif\u00bb, ce qui l\u2019oppose donc aux notions de voyage et de promenade. Lorsqu\u2019il \u00e9voque l\u2019insoumission aux sollicitations habituelles, Debord vise l\u00e0 les activit\u00e9s de tourisme, estim\u00e9es vulgaires. Une rupture consciente avec les modes de d\u00e9placement connus s\u2019impose donc, mais aussi une attitude d\u2019observation active, o\u00f9 l\u2019on reconna\u00eet la m\u00e9thode emprunt\u00e9e par Sophie Calle : \u00abune ou plusieurs personnes renoncent, pour une dur\u00e9e plus ou moins longue, aux raisons de se d\u00e9placer et d\u2019agir qu\u2019elles se connaissent g\u00e9n\u00e9ralement, aux relations, aux travaux et aux loisirs qui leur sont propres, pour se laisser aller aux sollicitations du terrain et des rencontres qui s\u2019y opposent.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Toutefois, la motivation de ces d\u00e9rives en groupe, parfois pratiqu\u00e9es \u00e0 l\u2019aide de talkies-walkies dans les rues de Paris et d\u2019Amsterdam, est-elle assimilable \u00e0 une activit\u00e9 artistique \u2013 ce que Debord aurait d\u00e9cri\u00e9 \u2013 ou bien comparable \u00e0 l\u2019attitude d\u00e9velopp\u00e9e par Christian Boltanski, Jean Le Gac et Paul-Armand Gette lors de leurs promenades franciliennes en 1970-1971? Lorsqu\u2019elle fait son entr\u00e9e sur la sc\u00e8ne artistique, Calle se distingue par un renouvellement de la relation entre l\u2019art et la vie, tr\u00e8s diff\u00e9rente de celle qui sous-tendait les happenings new-yorkais des ann\u00e9es 1950 ou les actions et performances des ann\u00e9es 1960. Le caract\u00e8re performatif des situations qu\u2019elle construit apparente celles-ci \u00e0 des \u00e9v\u00e9nements aussit\u00f4t inscrits dans sa biographie. L\u2019artiste invente alors un \u00abart de vivre\u00bb radicalement in\u00e9dit, \u00e9lev\u00e9 en mode de vie autofictionnel plus qu\u2019en geste artistique.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle enregistre ses premi\u00e8res filatures d\u2019inconnus au sein de carnets intimes o\u00f9 s\u2019accumulent m\u00e9thodiquement photographies et notes manuscrites. Nous d\u00e9couvrons dans un journal dat\u00e9 de janvier 1979 cette d\u00e9claration d\u2019intention :<br>Je prends de bonnes r\u00e9solutions : tous les jours je suivrai quelqu\u2019un.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus loin, sous une coupure de journal, elle pr\u00e9cise son programme :<br>D\u00e9cha\u00eener partout \u00e0 la fois, une campagne ouverte, officielle, retentissante. Louer des suiveurs qui engageraient eux-m\u00eames des suivis.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces activit\u00e9s liminaires \u2013 apparemment sans vocation artistique \u2013 constituent les v\u00e9ritables pr\u00e9mices \u00e0 des situations performatives ult\u00e9rieures, dont la forme est totalement ma\u00eetris\u00e9e : il s\u2019agira de Suite V\u00e9nitienne, r\u00e9alis\u00e9e en f\u00e9vrier 1979, et de La Filature, effectu\u00e9e en avril 1981. Dans ces pi\u00e8ces d\u00e9sormais \u00abhistoriques\u00bb, l\u2019artiste suit un homme \u00e0 Venise \u00e0 son insu, puis fait engager un d\u00e9tective \u00e0 sa propre poursuite dans Paris. Calle va utiliser la filature comme m\u00e9thode de d\u00e9ambulation \u00e0 l\u2019aveugle et d\u2019appr\u00e9hension intuitive des quartiers transform\u00e9s; cette pratique \u00e9volue ensuite en posture, et devient un proc\u00e9d\u00e9 qu\u2019elle d\u00e9tourne.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019observation topographique caract\u00e9riserait les deux d\u00e9rives, situationniste et callienne. En 1953, Gilles Ivain \u00e9laborait pour son \u00abFormulaire pour un urbanisme nouveau\u00bb une typologie psychog\u00e9ographique de quartiers, \u00e0 la recherche d\u2019ambiances vari\u00e9es : quartiers bizarre, heureux, noble et tragique, historique, utile, sinistre. Davantage encore, l\u2019utopie r\u00e9volutionnaire du \u00abprojet unitaire d\u2019urbanisme\u00bb avait incit\u00e9 Debord \u00e0 r\u00e9aliser une Carte psychog\u00e9ographique de Paris (1957), sous-titr\u00e9e \u00abDiscours sur les passions de l\u2019amour. Pentes psychog\u00e9ographiques de la d\u00e9rive et localisation d\u2019unit\u00e9s d\u2019ambiance\u00bb. Sur la surface de Naked City (1957), des fragments de quartiers de Paris \u00e9taient reli\u00e9s par des fl\u00e8ches rouges. Loin de ces visions r\u00e9volutionnaires, nous notons pourtant dans les carnets intimes de Calle la r\u00e9currence d\u2019une signal\u00e9tique formellement semblable \u00e0 ces cartes : de nombreuses fl\u00e8ches \u00e0 la pointe rouge, d\u00e9coup\u00e9es dans un \u00e9pais papier blanc, renvoient fr\u00e9quemment \u00e0 certaines photographies l\u00e9gend\u00e9es. Sur un collage r\u00e9alis\u00e9 \u00e0 partir d\u2019un plan du quartier Ledru-Rollin, un entrecroisement de fl\u00e8ches retrace sa d\u00e9rive, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un p\u00e9rim\u00e8tre restreint.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019attends une trentaine de minutes. [Ils] sortent de l\u2019immeuble. Ils prennent la rue Dallery, puis la rue de Charonne sur la droite. Je fais rapidement le tour en voiture en prenant la rue de Basfroy puis la rue de Charonne. Je les vois, les devance [&#8230;] au coin de la rue Ledru-Rollin.<\/p>\n\n\n\n<p>Calle circonscrit ses filatures dans des secteurs bien d\u00e9finis, majoritairement sur la rive gauche : les quartiers de l\u2019Od\u00e9on, des jardins du Luxembourg, de la gare Montparnasse et ses environs (la rue Daguerre) ont ses pr\u00e9f\u00e9rences. Nous noterons, non sans int\u00e9r\u00eat, l\u2019allusion de Debord \u00e0 l\u2019\u00e9tude de Chombart de Lauwe sur \u00abParis et l\u2019agglom\u00e9ration parisienne\u00bb, qui pr\u00e9sente le trac\u00e9 des parcours effectu\u00e9s en une ann\u00e9e par une \u00e9tudiante du 16e arrondissement et r\u00e9v\u00e8le \u00abun triangle de dimension r\u00e9duite, sans \u00e9chapp\u00e9es, dont les trois sommets sont l\u2019\u00c9cole des Sciences Politiques, le domicile de la jeune fille et celui de son professeur de piano\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Sophie Calle s\u2019extrait assez vite d\u2019un territoire exclusivement parisien pour exp\u00e9rimenter ailleurs ses parcours et tracer leurs relev\u00e9s selon des moyens divers. Peu avant Le Bronx (1980) ou Los Angeles (1984), ses premi\u00e8res filatures la conduisent tout d\u2019abord \u00e0 Venise, jusqu\u2019o\u00f9 elle suit un inconnu d\u00e9j\u00e0 guett\u00e9 \u00e0 Paris \u2013 comme l\u2019indique sa mythologie.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle r\u00e9alise ainsi en f\u00e9vrier 1979 sa fameuse Suite v\u00e9nitienne, demeur\u00e9e confidentielle \u00e0 l\u2019abri d\u2019un carnet personnel puis parue dans un livre, avant de prendre dans les ann\u00e9es 1990 la forme d\u2019une installation. Faute d\u2019une carte psychog\u00e9ographique au sens litt\u00e9ral du terme, figurent dans l\u2019oeuvre les \u00e9l\u00e9ments d\u2019une cartographie sentimentale v\u00e9nitienne o\u00f9 Calle dessine le trac\u00e9 de ses d\u00e9ambulations, en v\u00e9ritable ethnologue-g\u00e9om\u00e8tre. Associ\u00e9 aux photographies, son texte d\u00e9crit ses longs moments d\u2019attente et d\u2019errance dans la ville, \u00e0 la poursuite d\u2019une obsession construite de toute pi\u00e8ce, que Jean Baudrillard a comment\u00e9e avec <span style=\"white-space: nowrap;\">sagacit\u00e9<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-1\" href=\"#footnote-1\"><sup>1<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-1\"><a href=\"#fn-ref-1\"> 1 <\/a> - Jean Baudrillard, \u00abPlease follow me\u00bb, postface, dans Sophie Calle, Suite v\u00e9nitienne, Paris, \u00c9ditions de l\u2019\u00c9toile (\u00c9crits sur l\u2019image), 1983, p. 81-93.<\/span>. Il est aujourd\u2019hui insolite d\u2019apprendre qu\u2019au printemps 1957, un jeune situationniste anglais et membre du Comit\u00e9 de Londres, Ralph Rumney, avait tent\u00e9 lui aussi une longue d\u00e9rive \u00e0 Venise. Annonc\u00e9s dans la revue Potlach, son psychogeographical Venice et la carte pr\u00e9cise qu\u2019il \u00e9laborait se sont av\u00e9r\u00e9 teint\u00e9s d\u2019un attachement spontan\u00e9 aux espaces travers\u00e9s, tout comme Sophie Calle croisait ses propres chemins et trouvait \u00e0 Venise le motif de ses \u00e9motions provoqu\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Le rapport singulier au hasard est peut-\u00eatre ce lieu o\u00f9 se rejoignent et se s\u00e9parent les pratiques situationnistes et les filatures calliennes. La d\u00e9rive \u00e9tait avant tout l\u2019\u00e9tude d\u2019un terrain; elle impliquait une forme de laisser-aller et sa contradiction elle-m\u00eame, c\u2019est-\u00e0-dire une certaine connaissance topographique et le calcul de ses effets. Chez Calle, nous devinons une volont\u00e9 de contr\u00f4le dans l\u2019introduction progressive de r\u00e8gles et de contraintes qui donnent un cadre \u00e0 la libert\u00e9 postul\u00e9e. En effet, d\u00e8s novembre 1978, elle instaure un principe de divertissement :<br>Je ne suivrai que des inconnus, dont je d\u00e9couvrirai peut-\u00eatre certaines de leurs habitudes mais qui doivent rester des inconnus. Je suis les gens sans aucun autre motif que celui de les suivre. Je suis pour suivre. De moi ils ne savent et ne sauront rien. Et eux ne sauraient \u00eatre autre chose que des suivis.<\/p>\n\n\n\n<p>Les d\u00e9ambulations dans la ville, malgr\u00e9 le voeu d\u2019une poursuite distanci\u00e9e, prennent tr\u00e8s vite la forme d\u2019un jeu, d\u2019un rituel dont elle ne semble ne pouvoir se passer. Un mode de vie int\u00e9gral.<\/p>\n\n\n\n<p>Il devrait ressortir rapidement. Je m\u2019installe dans l\u2019escalier tr\u00e8s sombre. C\u2019est dire qu\u2019il est oblig\u00e9 de passer devant moi et qu\u2019il ne devrait pas me voir s\u2019il ne se retourne pas. Les choses se passent comme pr\u00e9vues.<\/p>\n\n\n\n<p>Calle compile de nombreuses et syst\u00e9matiques indications horaires.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 partir de janvier 1979, son style personnel se pr\u00e9cise : un m\u00e9lange d\u2019informations descriptives, des phrases courtes o\u00f9 une subjectivit\u00e9 affleure nettement.<\/p>\n\n\n\n<p>Suivre. Je manque de pers\u00e9v\u00e9rance. J\u2019\u00e9bauche des filatures et les suivis me fatiguent ou m\u2019\u00e9chappent. [&#8230;] 2 h 10. Dans les jardins du Luxembourg. Je suis avec d\u00e9sint\u00e9r\u00eat trois jeunes gens (deux hommes, une femme). 2 h 15 : ils prennent la rue Claudel, puis la rue de l\u2019Od\u00e9on. Ils marchent au milieu de la rue. [&#8230;] 2 h 25 : retour dans les jardins du Luxembourg. La journ\u00e9e est mauvaise et peu enthousiaste. Je d\u00e9cide de me rabattre sur un pigeon.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la d\u00e9rive se substituerait alors la notion plus litt\u00e9raire de fl\u00e2nerie, aussi connot\u00e9e soit-elle. Si fl\u00e2ner signifie se promener sans h\u00e2te, au hasard, en s\u2019abandonnant \u00e0 l\u2019impression et au spectacle du moment, les actions urbaines de Calle s\u2019y rapportent davantage. \u00c0 l\u2019\u00e9cart de la vie active, elle traverse la foule sans y prendre part et nourrit des exp\u00e9riences consciemment m\u00e9dit\u00e9es. Fl\u00e2ner, c\u2019est aussi s\u2019attarder, se complaire dans une douce inaction. Tel le fl\u00e2neur d\u00e9crit par Benjamin, Calle se chercherait un asile dans la foule.<\/p>\n\n\n\n<p>Mue par le d\u00e9sir de fixer les traces visuelles de ses d\u00e9rives, l\u2019artiste utilise le m\u00e9dium photographique comme preuve de l\u2019action effectu\u00e9e.<br>S\u2019agit-il d\u2019une sublimation de la perte, du manque? Ces motifs tissent d\u00e9j\u00e0 un fil d\u2019Ariane op\u00e9rant pour l\u2019analyse de son oeuvre. La dur\u00e9e de ses d\u00e9placements d\u00e9pend de chaque situation : la fin sonne lorsque la suiveuse perd son suivi. Calle tirerait ainsi de ses d\u00e9ambulations un double plaisir issu, d\u2019une part, de son abandon complet au rituel et \u00e0 la situation \u2013 elle entre totalement dans la poursuite, cr\u00e9e une obsession \u2013, et de l\u2019instant m\u00eame de la s\u00e9paration avec l\u2019inconnu, d\u2019autre part.<br>\u00c0 son retour de Venise, en 1979, elle d\u00e9crit cette ultime sc\u00e8ne :<\/p>\n\n\n\n<p>Sur le quai J, devant moi, \u00e0 quelques m\u00e8tres, H. et sa femme. [\u2026] Je d\u00e9cide de rester \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la gare, d\u2019attendre leur d\u00e9part. Int\u00e9rieurement, je lui dis au revoir.<\/p>\n\n\n\n<p>La d\u00e9rive trouve son accomplissement pr\u00e9cis\u00e9ment lorsque l\u2019autre lui \u00e9chappe : ainsi la motivation de Calle na\u00eet-elle de la crainte et du d\u00e9sir m\u00eal\u00e9s de la perte de la trace, de cette s\u00e9paration muette et brutale qui suscite le manque et la conduit \u00e0 reproduire presque compulsivement l\u2019exp\u00e9rience du passage dans la foule. Passionn\u00e9 par Baudelaire, Benjamin avait comment\u00e9 le sonnet des Fleurs du Mal, \u00ab\u00c0 une passante\u00bb; il concluait que \u00able ravissement du citadin est moins coup de foudre qu\u2019\u00e9rotisme de la s\u00e9paration\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Chez Calle, la volont\u00e9 de contr\u00f4ler la situation le plus longtemps possible serait l\u2019unique cadre dans lequel l\u2019investissement affectif est possible. \u00c0 partir de 1980, l\u2019interdiction de la rencontre devient une contrainte insupportable et elle contourne la r\u00e8gle afin de d\u00e9river autrement. D\u00e9river, c\u2019est aussi se laisser guider. Elle suit et cette fois avec l\u2019autorisation de son suivi, auteur du parcours dans la ville : \u00e0 New York (Le Bronx, 1980) ou \u00e0 Los Angeles (Les Anges, 1984), la progression sera ma\u00eetris\u00e9e par l\u2019inconnu.<\/p>\n\n\n\n<p>Le temps est venu, manifestement, de reconsid\u00e9rer ce souvenir d\u2019enfance de l\u2019artiste :<br>\u00c0 cinq ans, je passe une apr\u00e8s-midi enti\u00e8re \u00e0 courir apr\u00e8s des enfants plus \u00e2g\u00e9s, qui veulent se d\u00e9barrasser de moi. Je crie : \u00abattendez-moi! attendez-moi!\u00bb.<\/p>\n<div style='display: none;'>C\u00e9cile Camart, Sophie Calle<\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"","protected":false},"author":1303,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[281,882],"tags":[],"numeros":[4504],"disciplines":[],"statuts":[335],"checklist":[],"auteurs":[4526],"artistes":[4047],"thematiques":[],"type_post":[319],"class_list":["post-178841","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archive","category-post","numeros-55-derives-ii-en","statuts-archive","auteurs-cecile-camart-en","artistes-sophie-calle-en","type_post-principal"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/178841","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1303"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=178841"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/178841\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=178841"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=178841"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=178841"},{"taxonomy":"numeros","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/numeros?post=178841"},{"taxonomy":"disciplines","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/disciplines?post=178841"},{"taxonomy":"statuts","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/statuts?post=178841"},{"taxonomy":"checklist","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/checklist?post=178841"},{"taxonomy":"auteurs","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/auteurs?post=178841"},{"taxonomy":"artistes","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/artistes?post=178841"},{"taxonomy":"thematiques","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/thematiques?post=178841"},{"taxonomy":"type_post","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/type_post?post=178841"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}