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{"id":178943,"date":"2005-05-01T19:40:00","date_gmt":"2005-05-02T00:40:00","guid":{"rendered":"https:\/\/esse.ca\/traverses-1-variations-sur-une-meme-piste\/"},"modified":"2022-11-04T10:07:10","modified_gmt":"2022-11-04T15:07:10","slug":"traverses-1-variations-sur-une-meme-piste","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/traverses-1-variations-sur-une-meme-piste\/","title":{"rendered":"Traverses. Variations sur une m\u00eame piste"},"content":{"rendered":"\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Le voyage moderne est un r\u00e9flexe de d\u00e9fense de l\u2019individu, un geste anti-social. Le voyageur est un insoumis. [\u2026] On voyage pour exister; pour survivre; pour se d\u00e9fixer.<\/p>\n<cite>Paul Morand<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<p>[In French]<\/p>\n\n\n\n<p>Janvier 2001, je quitte Vientiane pour Luang Prabang. En bus. La route magnifique serpente, cahote, de haut en bas. Toute une journ\u00e9e. J\u2019enregistre les sons du trajet sur mini-disque, j\u2019engrange les images sans les filmer. Je me souviens de l\u2019arriv\u00e9e, un peu tard, de la lumi\u00e8re qui d\u00e9j\u00e0 rosit la vall\u00e9e tandis que les conducteurs de tuk-tuk se battent pour me mener l\u00e0 o\u00f9 je n\u2019ai aucune intention de dormir. Je me souviens d\u2019une rue longue, de maisons basses, du bruit de l\u2019eau qui coule pr\u00e8s de la pension o\u00f9 j\u2019ai choisi de rester. Je me souviens d\u2019avoir pens\u00e9, ce soir-l\u00e0 et les jours qui suivirent, aux mots d\u2019herman de vries (2) lors de notre premi\u00e8re rencontre en octobre 1993, aux photos prises arbitrairement au gr\u00e9 de ses p\u00e9r\u00e9grinations dans la petite ville laotienne pr\u00e8s de 20 ans plus t\u00f4t (random samples of my visual chances in luang-prabang, 1974) (3), \u00e0 cette oeuvre si particuli\u00e8re qu\u2019il r\u00e9alisa ici (l\u00e0) en 1975, dans un pays alors en guerre : po\u00e9sie actuelle. exposition compl\u00e8te de luang-prabang, une affiche placard\u00e9e partout \u00e0 Luang-Prabang qui signale, en fran\u00e7ais, que l\u2019exposition comprend \u00abtous les \u00e9l\u00e9ments de paysage de ville et tous les objets, vivants et morts de la r\u00e9gion de luang-prabang\u00bb et qu\u2019elle est, forc\u00e9ment, \u00abouverte tous les jours, par tous les temps \u00e0 continuer partout et par tous\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Je l\u2019entends encore me dire que le voyage contribue, entre autres, \u00e0 observer des \u00abprocessus de changement\u00bb, le changement \u00e9tant la seule chose qui dure parce que le monde sera toujours en mouvement (4). Pour lui \u2013 et l\u2019ensemble de ses travaux tend v\u00e9ritablement \u00e0 le d\u00e9montrer \u2013, aucun \u00e9l\u00e9ment d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 vivante, multiple et \u00e9ternellement soumise au hasard n\u2019est parfaitement identique \u00e0 un autre. Qu\u2019il photographie al\u00e9atoirement ce qu\u2019il voit au N\u00e9pal, qu\u2019il enregistre le bruit de la mer en Irlande, qu\u2019il constitue au cours du temps un herbier ou une collection d\u2019\u00e9chantillons de terre (5), \u00e0 travers le voyage, c\u2019est toujours la r\u00e9alit\u00e9 elle-m\u00eame qui devient \u0153uvre.<\/p>\n\n\n\n<p>En s\u00e9journant \u00e0 Luang-Prabang, \u00e0 mon tour, plusieurs semaines, est-ce que je participe de cette oeuvre-l\u00e0, est-ce que je la r\u00e9active, la compl\u00e8te, la manipule ? Le simple \u00ab\u00eatre l\u00e0\u00bb, observant\/observ\u00e9 de passage, illustre-t-il l\u2019\u00e0-propos du concept d\u00e9velopp\u00e9 par de vries ou devient-il le t\u00e9moin d\u00e9muni de la disparition d\u2019une oeuvre \u00e9ph\u00e9m\u00e8re ? Quel impact la m\u00e9moire d\u2019une photographie d\u2019un lieu jusque-l\u00e0 inconnu a-t-elle sur la perception du lieu reel ? Et dans quelle mesure les artistes tels que de vries ont-ils eux-m\u00eames conscience de la charge perceptive particuli\u00e8re qu\u2019impliquerait une \u00abr\u00e9ception active ou participative\u00bb de leur travail ?<\/p>\n\n\n\n<p>Itin\u00e9raire de possibles, invitation \u00e0 l\u2019ouvert, le voyage, en tant qu\u2019acte cr\u00e9ateur autant que concept, r\u00e9introduit dans le champ de l\u2019art une implication que l\u2019on aurait pu croire perdue (notamment avec le minimalisme) : celle, forc\u00e9ment subjective, de l\u2019artiste \u2013 individu particulier \u2013 dans son oeuvre. Cette implication induit en retour tout autant une relation sp\u00e9cifique \u00e0 la r\u00e9ception des oeuvres. Un questionnement diff\u00e9rent de la part des spectateurs potentiels. Parmi eux, rares sont ceux qui eurent un contact avec les lieux travers\u00e9s, investis, litt\u00e9ralement mis en \u00aboeuvres\u00bb par ces artistes\/voyageurs, \u00e0 l\u2019origine souvent proches de la mouvance du Land Art.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien s\u00fbr tous les artistes plasticiens qui, comme le fit de vries, ont pris la route dans les ann\u00e9es 1960-1970 n\u2019ont pas voyag\u00e9 de la m\u00eame mani\u00e8re, tous n\u2019ont pas int\u00e9gr\u00e9 le voyage \u00e0 l\u2019\u0153uvre elle-m\u00eame, mais si les approches diff\u00e8rent, on ne peut \u00e9vacuer le fait que leur voyage soit fondamentalement li\u00e9 \u00e0 la production des \u0153uvres, qu\u2019il soit m\u00eame souvent envisag\u00e9 comme un r\u00e9el art de vivre, parfois influenc\u00e9 par les \u00e9crits des Beatniks et tr\u00e8s ancr\u00e9 dans la contestation sociale ambiante. S\u2019il construit son travail au gr\u00e9 de d\u00e9placements multiples, l\u2019artistevoyageur ne s\u2019identifie pas \u00e0 l\u2019errant, ni m\u00eame totalement au nomade, il ne vient pas de nulle part, il a un toit qui l\u2019attend. Et si l\u2019on peut dire qu\u2019il \u00abhabite la mouvance\u00bb, qu\u2019il la transforme en oeuvre, il sait qu\u2019il a des racines, ancr\u00e9es en un lieu autre, d\u2019o\u00f9 il est parti et o\u00f9 il compte revenir bient\u00f4t. Ainsi la question du retour serait-elle toujours d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 dans l\u2019intention m\u00eame des artistes de sortir de l\u2019atelier, de parcourir une distance, voire de prendre la route \u2013 elle se pose en effet d\u00e8s le moment o\u00f9 l\u2019artiste d\u00e9cide d\u2019investir un lieu ext\u00e9rieur, parfois lointain, pour y cr\u00e9er des oeuvres. Dor\u00e9navant, de la m\u00eame mani\u00e8re qu\u2019il s\u2019\u00e9tait fait atelier, le monde entier sera consid\u00e9r\u00e9 comme espace d\u2019exposition potentiel. Et cette volont\u00e9 de remise en cause des lieux traditionnels de cr\u00e9ation\/exposition, en devenant un acte artistique, demandera \u00e0 son tour d\u2019\u00eatre communiqu\u00e9e, pr\u00e9sent\u00e9e, justement en tant qu\u2019acte artistique.<\/p>\n\n\n\n<p>Les nombreux \u00e9crits et conf\u00e9rences de Robert Smithson, accompagn\u00e9s de supports visuels de son cru, ont largement contribu\u00e9, non sans humour, au rayonnement d\u2019une pens\u00e9e critique plus d\u2019une fois couch\u00e9e sur papier \u00e0 l\u2019issue d\u2019une exp\u00e9rience viatique (citons entre autres \u00abIncidents of Mirror-Travel in the Yucatan\u00bb, article publi\u00e9 en septembre 1969 dans Artforum, \u00abThe Monuments of Passaic\u00bb qui l\u2019a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 dans la m\u00eame revue en d\u00e9cembre 1967 ou encore l\u2019in\u00e9narrable conf\u00e9rence diaporama Hotel Palenque donn\u00e9e \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 d\u2019Utah en janvier 1972).<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la plupart de ses textes, Smithson insiste \u00e0 la fois sur la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une saisie du monde dans tous ses fragments et sur l\u2019impossibilit\u00e9 de cette saisie m\u00eame. Et s\u2019il donne des indications pr\u00e9cises sur les lieux o\u00f9 il se rend, les routes ou le moyen de transport emprunt\u00e9s, la fiction n\u2019est jamais loin. Ainsi, dans \u00abIncidents of Mirror-Travel in the Yucatan\u00bb, des points de rep\u00e8re sur la carte \u2013 monuments arch\u00e9ologiques, sites historiques, parcs nationaux deviennent autant de traces laiss\u00e9es l\u00e0 par d\u2019\u00e9tranges petits animaux. L\u2019artiste utilise l\u2019artifice de la fiction, l\u2019introduction du fantastique dans le champ du r\u00e9cit, pour nous exposer sa conception du voyage et de la relation du voyage \u00e0 l\u2019\u0153uvre : \u00abVous devez voyager au hasard, comme les premiers Mayas, vous risquez de vous perdre dans les bosquets, mais c\u2019est la seule mani\u00e8re de faire de l\u2019art (6)\u00bb. L\u2019errance, au risque de se perdre, offre seule la possibilit\u00e9 de r\u00e9unir oeuvre et voyage. Le sentiment de perte est \u00e9voqu\u00e9 comme n\u00e9cessit\u00e9 de l\u2019art et moteur de la cr\u00e9ation. L\u2019invitation au voyage se d\u00e9cline ici en rhizome. Parce que ce voyage\/r\u00e9cit n\u2019a d\u2019ordre que fictif, parce qu\u2019il ouvre des voies multiples dont certaines sont peut-\u00eatre sans issue, surtout parce que chacune de ces voies est connect\u00e9e aux autres en un tout chaotique, fragmentaire mais indubitablement uni. Probablement cette d\u00e9finition conviendrait-elle \u00e0 tout l\u2019oeuvre de Smithson tant les diff\u00e9rentes formes dans lesquelles il s\u2019exprime (dessin, sculpture, \u00e9criture, photographie) semblent devoir se comprendre s\u00e9par\u00e9ment autant qu\u2019ensemble.<\/p>\n\n\n\n<p>Et quand \u00e0 mon tour, \u00e0 New York, un midi de d\u00e9cembre 1995, je suis sortie de chez moi sur W. 45th Street pour marcher dans l\u2019air froid vers Port Authority Bus Terminal et me rendre \u00e0 Passaic, New Jersey, je ne faisais pas autre chose qu\u2019une tentative de d\u00e9fictionalisation\/re-fictionalisation du r\u00e9cit de Smithson, une sorte de mise en abyme vertigineuse d\u2019une exp\u00e9rience v\u00e9cue par un autre, pr\u00e8s de 30 ans auparavant (7). La \u00abville\u00bb de banlieue que je d\u00e9couvris alors, ressemblait \u00e0 une carte postale d\u00e9mod\u00e9e. Tout avait chang\u00e9. Rien n\u2019avait chang\u00e9. J\u2019\u00e9tais litt\u00e9ralement entr\u00e9e dans le texte de Smithson, l\u00e0 o\u00f9 il se dit convaincu que le futur est perdu quelque part dans les d\u00e9combres d\u2019un pass\u00e9 non historique.<\/p>\n\n\n\n<p>Qu\u2019est-ce que la m\u00e9moire garde au fond d\u2019elle-m\u00eame ? \u00c0 quoi reconna\u00eet-elle le statut de \u00abtrace\u00bb ? Chaque exp\u00e9rience unique l\u2019est \u00e0 travers un regard subjectif, une m\u00e9moire s\u00e9lective, dans une constellation d\u2019\u00e9l\u00e9ments ext\u00e9rieurs qui la d\u00e9terminent autant que l\u2019identit\u00e9 de \u00abl\u2019acteur\u00bb. Le doute fait partie de cette exp\u00e9rience. Il institue l\u2019errance comme principe de la d\u00e9couverte. Et c\u2019est l\u00e0 que l\u2019on peut se sentir le plus pr\u00e8s de l\u2019esprit de l\u2019oeuvre, le plus pr\u00e8s de ce que l\u2019artiste a probablement v\u00e9cu.<\/p>\n\n\n\n<p>Automne 1997, j\u2019arpente les contreforts de l\u2019Annapurna. Cabanons de bois parfois aujourd\u2019hui transform\u00e9s en guest houses (quand l\u2019on n\u2019y vend pas des pizzas!), pieds nus des sherpas sur les pierres gel\u00e9es des chemins, sommets enneig\u00e9s de l\u2019Himalaya \u00e0 l\u2019horizon : je marche sur les traces depuis longtemps effac\u00e9es de Richard Long et Hamish Fulton&#8230; ou j\u2019imagine que je le fais. Je me demande s\u2019ils ont eux aussi crois\u00e9 des Japonais\u2026 Je regarde parfois les montagnes \u00e0 travers l\u2019objectif de mon vieux Pentax, je ne me souviens pas avoir pris la moindre photo de \u00abpaysage\u00bb&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Le paysage est un lieu qui renvoie \u00e0 la fois \u00e0 l\u2019id\u00e9e \u2013 la possibilit\u00e9 \u2013 d\u2019un passage (une progression qui, \u00e9ventuellement, dispara\u00eet) comme \u00e0 celle de la contemplation (une halte pendant\/apr\u00e8s). Ce qui fait d\u2019embl\u00e9e penser \u00e0 la distinction op\u00e9r\u00e9e par Augustin Berque entre le paysage \u00abespace r\u00e9el\u00bb, lieu d\u2019une exp\u00e9rience, et le paysage \u00abimage\u00bb qui serait la \u00abrepr\u00e9sentation des choses en leur absence (8)\u00bb\u2026 Je dirais peut-\u00eatre aussi un retour sur les choses, ensuite. Un espace tangible doubl\u00e9 d\u2019un espace virtuel. Avec tout ce que cela suppose d\u2019aller-retour entre les deux, sp\u00e9cialement si ce va-et-vient se veut partie int\u00e9grante d\u2019un processus artistique. Un processus qui n\u2019oublie pas que, s\u2019il devient potentiel objet d\u2019une oeuvre et participe \u00e0 divers degr\u00e9s \u00e0 sa r\u00e9alisation, \u00able paysage n\u2019est [lui-m\u00eame] pas un objet (9)\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Les photographies de paysage que Hamish Fulton ram\u00e8ne, soigneusement dat\u00e9es et identifi\u00e9es (lieu, dur\u00e9e du voyage, indications climatiques ou g\u00e9ographiques), montrent \u00e0 quel point le voyage, la marche appartiennent \u00e0 la r\u00e9alisation d\u2019une \u0153uvre (10), \u00e0 quel point l\u2019\u0153uvre, si elle advient, constitue pour lui le r\u00e9sultat du trajet accompli. De son c\u00f4t\u00e9, Richard Long parle plus volontiers de marche que de voyage. Avant tout rencontre avec un paysage, la marche est la base de chacun de ses d\u00e9placements, qu\u2019il s\u2019agisse des toutes premi\u00e8res randonn\u00e9es d\u00e8s 1967 en Grande-Bretagne et en Irlande ou des voyages plus longs et plus lointains, \u00e0 partir de 1969, en Afrique, en Am\u00e9rique et en Asie. Qu\u2019il organise, toujours temporairement, des pierres en tas ou des branchages en cercle, qu\u2019il laisse la trace temporaire d\u2019un cheminement r\u00e9p\u00e9titif, les oeuvres qu\u2019il r\u00e9alise en route respectent leur environnement et s\u2019y inscrivent tranquillement comme la trace d\u2019un passage ou d\u2019un moment de repos. Fulton, lui, photographie ce qui existe autour, sans intervenir \u00abmat\u00e9riellement\u00bb. On voit que la notion m\u00eame de \u00abpaysage\u00bb rencontre aussi bien les n\u00e9cessit\u00e9s de l\u2019arr\u00eat que celle de la mouvance, n\u00e9cessit\u00e9s qui me semblent intrins\u00e8quement li\u00e9es et composent justement ce qui fonde la perception paysag\u00e8re, celle d\u2019un lieu travers\u00e9, parfois plus d\u2019une fois, \u00e0 des vitesses diff\u00e9rentes, avec des moyens divers, un lieu qui peut aussi \u00e9ventuellement appeler \u00e0 se poser un temps. Savoir o\u00f9 l\u2019on se situe permet de se mouvoir plus ais\u00e9ment.<\/p>\n\n\n\n<p>Parfois n\u00e9es lors de voyages effectu\u00e9s en commun, les oeuvres de Long et Fulton restent des entit\u00e9s distinctes propres \u00e0 chacun des artistes. L\u2019une ou l\u2019autre photographie t\u00e9moigne juste de temps en temps de leur complicit\u00e9 d\u2019artistes\/voyageurs. Le paysage existe bien au-del\u00e0 du regard, peut-\u00eatre m\u00eame commence-t-il \u00e0 exister, \u00e0 \u00eatre \u00ab&nbsp;vu&nbsp;\u00bb, pour reprendre les mots de Gilles Cl\u00e9ment, \u00ab&nbsp;quand on a cess\u00e9 de regarder (11).&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019Annapurna, je ne marche pas seule. Pour ce bout de route-l\u00e0, nous sommes deux. Et je me demande \u00e0 quel point cela change le regard, l\u2019\u00e9coute des lieux travers\u00e9s. Long et Fulton ont voyag\u00e9 ensemble, et s\u00e9par\u00e9ment. Smithson, de vries ou Clareboudt ont voyag\u00e9 seuls, avec des amis ou avec leur compagne. Je connais la richesse et la difficult\u00e9 de ce partage-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>En emmenant l\u2019artiste souvent loin des villes, le voyage ne l\u2019arrache pas seulement \u00e0 son atelier, il transforme radicalement son espace de cr\u00e9ation. L\u2019artiste en voyage fera \u00e0 la fois l\u2019exp\u00e9rience d\u2019un lieu autre et d\u2019un temps autre : il investira l\u2019ailleurs et l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re dans la dur\u00e9e, en tant qu\u2019espaces de cr\u00e9ation. L\u2019ailleurs, c\u2019est ce vers quoi l\u2019on tend, c\u2019est cette entit\u00e9 particuli\u00e8re qui dispara\u00eet quand on la touche enfin, ce lieu de l\u2019\u0153uvre qui n\u2019existe que parce qu\u2019on l\u2019institue comme autre. Au bout du voyage, les termes de l\u2019ici et de l\u2019ailleurs sont invers\u00e9s. Au bout du voyage, le temps ne conna\u00eet plus les conjugaisons et lorsque assis \u00e0 sa table le voyageur\/spectateur regarde en arri\u00e8re\/devant\/dedans pour trier ses perceptions, il s\u2019aper\u00e7oit plus d\u2019une fois qu\u2019elles ont un double fond.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 Varanasi (autrefois B\u00e9nar\u00e8s), fin janvier 1998, je photographie en couleur un fragment du mur gris bleu de ma chambre parce qu\u2019il ressemble \u00e0 un wall drawing de David Tremlett. Je me dis que je la lui enverrai plus tard. Ne le ferai jamais. Combien de fois, en Inde, ne me suis-je pas demand\u00e9e o\u00f9 il avait dormi, si les chambres o\u00f9 il restait s\u2019ouvraient comme les miennes sur des cours int\u00e9rieures ou d\u2019immenses toits plats&nbsp;? Combien de fois n\u2019ai-je pas song\u00e9 \u00e0 ses petits livres r\u00e9alis\u00e9s \u00e0 Calcutta ou ailleurs (notamment West Bengal, 1989, dont chaque page reprend le num\u00e9ro de la chambre o\u00f9 l\u2019artiste a pass\u00e9 la nuit), \u00e0 ses dessins qui s\u2019inspirent du plan des pi\u00e8ces o\u00f9 il s\u00e9journe d\u2019un voyage \u00e0 l\u2019autre, \u00e0 ses collections de tickets de trains, de bus, d\u2019h\u00f4tels dont la reproduction tient parfois lieu de carton d\u2019invitation \u00e0 une exposition, aux cartes qu\u2019il griffonne ou ach\u00e8te et puis envoie, qu\u2019il expose quelque fois plus tard ? En quoi ces questions changent-elles a posteriori mon regard sur un travail accompli ? Prennent-elles part \u00e0 mon interpr\u00e9tation future de nouvelles \u00e9tapes d\u2019une m\u00eame d\u00e9marche artistique ? Les subtilit\u00e9s d\u2019un travail surgissent-elles plus en terrain connu ou au contraire cessent-elles de surprendre ?<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970, Tremlett part avec les moyens du bord en Australie, traversant l\u2019Afghanistan, l\u2019Inde, la Tha\u00eflande, les conditions du p\u00e9riple participent v\u00e9ritablement du processus cr\u00e9ateur. Il observe, explore, exp\u00e9rimente, avec ce dont il dispose en lui, autour de lui. D\u2019un voyage \u00e0 l\u2019autre, les processus s\u2019affinent, \u00e9voluent. Depuis la fin des ann\u00e9es 1970, il recherche les ruines (en Tanzanie, au Malawi, au Texas, au Portugal&#8230;) et couvre leurs murs de dessins au pastel qui s\u2019effaceront avec le temps mais qui donneront naissance au retour, parfois \u00e0 un livre, presque toujours \u00e0 des Wall Drawings. Bas\u00e9s la plupart du temps sur des plans de maisons ramen\u00e9s de ses voyages ou sur les dessins trac\u00e9s au jour le jour dans ses carnets de route et ensuite r\u00e9alis\u00e9s au pastel, parfois \u00e0 une autre \u00e9chelle, pour des galeries, des mus\u00e9es ou des collections priv\u00e9es, ces dessins muraux concr\u00e9tisent ici ce que l\u2019artiste a v\u00e9cu, ressenti, aim\u00e9 l\u00e0-bas. Ils sont la m\u00e9moire et l\u2019expression m\u00eame du voyage.<\/p>\n\n\n\n<p>On ne peut pas parler de carnet de voyage sans parler de Jean Clareboudt, cet artiste fran\u00e7ais trop peu connu et trop t\u00f4t disparu (12), qui reconstituait patiemment au retour de chaque s\u00e9jour \u00e0 l\u2019\u00e9tranger d\u2019immenses cahiers, un peu comme des albums de voyage, une remise au net presque studieuse des carnets \u00e9corch\u00e9s par le fond du sac, les heures de route, les lieux travers\u00e9s. Lui aussi commence \u00e0 recueillir, d\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 1970 et \u00e0 chaque voyage, des fragments d\u2019objets (ficelle, laine, bois&#8230;) qui s\u2019ajoutent \u00e0 ses notes \u00e9crites d\u00e9j\u00e0 parsem\u00e9es de tickets, de re\u00e7us, d\u2019images coll\u00e9es, de dessins&#8230; \u00c0 l\u2019\u00e9poque, il compare souvent le voyage \u00e0 une corde, une suite de brins nou\u00e9s, o\u00f9 chaque noeud serait le symbole et le souvenir d\u2019une halte, o\u00f9 chaque segment renverrait \u00e0 des bribes de r\u00e9el, des morceaux de v\u00e9cu. Encore une fois, le voyage se d\u00e9veloppe comme un rhizome, avec ses bulbes (les noeuds) et ses tubercules (les fragments de r\u00e9el qui s\u2019y accrochent). Corde de voyage (1976) est \u00e0 la fois un assemblage r\u00e9alis\u00e9 pendant un voyage en \u00c9gypte et un texte organis\u00e9 comme une s\u00e9rie de segments publi\u00e9 \u00e0 son retour en France (13). On dirait un compte-rendu de voyage \u2013 comme espace\/temps parcouru \u2013 que l\u2019on aurait pass\u00e9 dans un tamis particulier, o\u00f9 ne resteraient que des bris du monde, jet\u00e9s l\u00e0, sur la page, en autant de mots group\u00e9s dans un d\u00e9sordre apparent mais qui donnent \u00e0 voir, presque \u00e0 entendre, le lieu du voyage tel que senti sur place par l\u2019artiste, tel que d\u00e9cant\u00e9 par la suite. Partout le lecteur est ballott\u00e9, emport\u00e9, comme transport\u00e9, d\u2019une halte \u00e0 l\u2019autre : de la cacophonie des rues grouillantes du Caire \u2013 que l\u2019artiste tente d\u2019\u00e9couter comme une musique \u2013 au silence solitaire des nuits du d\u00e9sert au pied des pyramides, de l\u2019infinitude de sable aux passages \u00e9troits des ruines \u2013 \u00abTROU NOIR de l\u2019espace [&#8230;] o\u00f9 s\u2019\u00e9crit en permanence le secret du passage (14).\u00bb \u2013, du Caire \u00e0 Gournah, de Gournah \u00e0 Assouan, du Caire au Caire&#8230; Au cours du voyage, apr\u00e8s le voyage, l\u2019\u00e9criture se fait comme lui, \u0153uvre, en un \u00ablangage qui enveloppe et contient l\u2019ABSENCE (15).\u00bb Absence in\u00e9luctable du lieu sur lequel on \u00e9crit au retour, absence du pr\u00e9sent du voyage d\u00e9sormais pass\u00e9 du pr\u00e9sent de l\u2019\u00e9criture, mais \u00e9trangement pourtant pr\u00e9sence, \u00e0 travers les mots, de l\u2019ailleurs absent.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est Kostas Axelos qui disait qu\u2019on pouvait \u00abhabiter l\u2019errance\u00bb puisque \u00abb\u00e2tie et habit\u00e9e [elle] forme la configuration infigurable de notre site boug\u00e9 (16).\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Install\u00e9 dans la dur\u00e9e, le voyage reste un tout fragment\u00e9, une suite de haltes et de mouvements \u00e9ph\u00e9m\u00e8res, chacun susceptibles d\u2019instaurer une oeuvre, parfois elle-m\u00eame sublim\u00e9e dans et par l\u2019\u00e9criture. Parce qu\u2019il se pose fondamentalement comme un acte de libert\u00e9 individuelle \u2013 un acte, clairement inscrit chez certains, tel de vries, dans une tradition de type anarchiste \u2013, le voyage inclut automatiquement l\u2019artiste dans son oeuvre. L\u2019artiste est celui \u00abqui dit \u201cmoi je\u201d. Qui livre au public, en personne, non pas les ficelles du m\u00e9tier ou les r\u00e8gles d\u2019apprentissage, mais son r\u00f4le au sein d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 dans son ensemble. \u00c0 la limite, il peut ne rien faire de ses mains [&#8230;] pourvu qu\u2019il dise et \u00e9crive : \u201cvoici comment je vois le monde\u201d(17).\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le r\u00e9cit fonctionne alors en quelque sorte comme un miroir sur lequel le spectateur\/lecteur pourrait lire les traces mn\u00e9moniques d\u2019une exp\u00e9rience : celle de l\u2019artiste. Mais, s\u2019ils se veulent \u00absaisie du monde\u00bb, l\u2019exp\u00e9rience du voyage comme le r\u00e9cit \u2013 qu\u2019il soit dessin, \u00e9criture, photographie, film ou enregistrement sonore \u2013 n\u2019\u00e9chappent pas \u00e0 sa dimension fragmentaire, \u00e0 son rendu lacunaire, forc\u00e9ment soumis aux pi\u00e8ges de l\u2019illusion. Le r\u00e9cit s\u2019inscrit au retour comme permanence d\u2019une trace, pr\u00e9sence d\u2019une absence. Un t\u00e9moin qui n\u2019\u00e9vite pas que l\u2019on se perde (au contraire) mais auquel on peut conf\u00e9rer valeur de document et (ou) d\u2019\u0153uvre.<\/p>\n<div style='display: none;'>Anne-Fran\u00e7oise Penders<\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Une version diff\u00e9rente de ce texte est parue sous le titre \u00abSignes de piste. Carnet de route, Land Art et autres d\u00e9tours&#8230;\u00bb dans Dits, n\u00b0 4, Belgique, printemps 2004. Voir aussi les ouvrages Anne-fran\u00e7oise Penders, En chemin, le Land Art (t.1 Partir, t.2 Revenir), La Lettre Vol\u00e9e, 1999.<\/br>","protected":false},"author":1303,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[281,882],"tags":[],"numeros":[4536],"disciplines":[],"statuts":[335],"checklist":[],"auteurs":[4540],"artistes":[],"thematiques":[],"type_post":[319],"class_list":["post-178943","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archive","category-post","numeros-54-derives-en","statuts-archive","auteurs-anne-francoise-penders-en","type_post-principal"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/178943","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1303"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=178943"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/178943\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=178943"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=178943"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=178943"},{"taxonomy":"numeros","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/numeros?post=178943"},{"taxonomy":"disciplines","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/disciplines?post=178943"},{"taxonomy":"statuts","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/statuts?post=178943"},{"taxonomy":"checklist","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/checklist?post=178943"},{"taxonomy":"auteurs","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/auteurs?post=178943"},{"taxonomy":"artistes","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/artistes?post=178943"},{"taxonomy":"thematiques","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/thematiques?post=178943"},{"taxonomy":"type_post","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/type_post?post=178943"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}