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{"id":179088,"date":"2005-01-01T19:45:00","date_gmt":"2005-01-02T00:45:00","guid":{"rendered":"https:\/\/esse.ca\/brouiller-le-reflet-ou-narcisse-se-noie\/"},"modified":"2024-10-09T10:26:55","modified_gmt":"2024-10-09T15:26:55","slug":"brouiller-le-reflet-ou-narcisse-se-noie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/brouiller-le-reflet-ou-narcisse-se-noie\/","title":{"rendered":"<strong>Brouiller le reflet o\u00f9 Narcisse se noie<\/strong>"},"content":{"rendered":"\n<p>[In French]<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019utopie, de nos jours, a mauvaise presse. Pour un ensemble de raisons historiques ou m\u00eame simplement conjoncturelles qui tiennent essentiellement d\u2019une part aux catastrophes humaines produites par les utopies politiques du si\u00e8cle dernier; d\u2019autre part \u00e0 l\u2019incapacit\u00e9 fondamentale du post-modernisme \u00e0 concevoir quelque forme de projet collectif que ce soit. Car, il faut le rappeler avec force, il n\u2019y a pas d\u2019utopie sans perspective soci\u00e9tale et sans critique concomitante de l\u2019\u00e9tat pr\u00e9sent. C\u2019est ainsi que le texte de Thomas More qui a donn\u00e9 son nom au genre est d\u2019abord et avant tout une critique virulente de la soci\u00e9t\u00e9 anglaise du tournant du 16e si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette dimension critique indispensable subit de toutes parts, en ce d\u00e9but de notre si\u00e8cle, une censure int\u00e9ress\u00e9e : l\u2019hyperm\u00e9diatisation ambiante somme, en effet, la pens\u00e9e collective et individuelle de faire masse, d\u2019adh\u00e9rer \u00e0 la convivialit\u00e9 factice d\u2019une co-pr\u00e9sence allum\u00e9e que des marchands de tous poils exploitent sans vergogne. Et la pens\u00e9e technologique qui, avec son obsession de l\u2019efficace, son indiff\u00e9rence \u00e0 toute \u00e9thique et m\u00eame simplement \u00e0 tout d\u00e9lai entre le possible et son actualisation, donne \u00e0 notre temps ses couleurs kitsch, n\u2019admet pas le battement, la marge, l\u2019incertain. Elle refuse surtout le suspens ind\u00e9fini de toute r\u00e9alisation sans lequel il ne saurait y avoir d\u2019utopie. Car l\u2019utopie n\u2019est qu\u2019une projection qui perd son nom quand elle se r\u00e9alise. Il y a entre l\u2019utopie et la mise sur pied d\u2019une organisation soci\u00e9tale rationnelle qui se veut heureuse, le m\u00eame type de distance qu\u2019entre le projet et l\u2019\u0153uvre, le d\u00e9sir et sa manifestation esth\u00e9tique : aucun work in progress ne se r\u00e9alise que dans la transformation, la variation que subit non seulement son projet mais son parcours m\u00eame. Et comme l\u2019essentiel du projet d\u2019art, aussi pr\u00e9cis et document\u00e9 soit-il, n\u2019est pas mat\u00e9rialisable, cette variation qu\u2019est la production de l\u2019\u0153uvre ou de l\u2019\u00e9v\u00e9nement est une variation sans th\u00e8me, une actualisation de possibles dont, bien souvent, l\u2019essentiel ne peut \u00eatre pr\u00e9vu que r\u00e9troactivement. C\u2019est un des paradoxes de l\u2019art, me semble-t-il, que de faire surgir, dans la r\u00e9alisation, des virtualit\u00e9s r\u00e9trospectives qui naissent apr\u00e8s coup comme si elles avaient toujours \u00e9t\u00e9 l\u00e0. Comme si le faire engendrait r\u00e9troactivement ses propres conditions. Toute r\u00e9alisation artistique est un dommage collat\u00e9ral parce qu\u2019elle surgit toujours l\u00e0 o\u00f9 on ne l\u2019attend pas, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son apparition programm\u00e9e ou simplement vis\u00e9e. Tout art pose un temps plus ondulatoire que lin\u00e9aire. La cat\u00e9gorie du futur, tout comme celle du pass\u00e9 d\u2019ailleurs, ne sont que des moments int\u00e9gr\u00e9s \u00e0 la pratique artistique et remis radicalement en jeu par elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Maintenant que des futurologues patent\u00e9s font fortune en confisquant l\u2019avenir pour le plus grand bien des magazines et des m\u00e9dias en g\u00e9n\u00e9ral, alors que la nostalgie a remplac\u00e9 la culture et que le divertissement menace d\u2019engloutir au moins les arts de la sc\u00e8ne, la seule utopie qui nous reste, c\u2019est l\u2019art, en tant qu\u2019espace-temps paradoxal, pratique sociale et individuelle o\u00f9 se d\u00e9battent justement le priv\u00e9 et le public, le virtuel et le factuel, l\u2019intime et le mondain dans leur rapport au subjectif et \u00e0 l\u2019objectif, un objectif dont la science contemporaine nous a par ailleurs montr\u00e9 qu\u2019il restait toujours \u00e9minemment probl\u00e9matique. Et cette remise en question perp\u00e9tuelle d\u2019une de ces cat\u00e9gories par son oppos\u00e9 se fait toujours de fa\u00e7on fonci\u00e8rement et irr\u00e9m\u00e9diablement non rentable, parce que non chiffrable.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9touffement dans lequel la soci\u00e9t\u00e9 actuelle tient non seulement l\u2019imaginaire mais le complexe ensemble de possibles qui dessinent une autre envergure \u00e0 l\u2019\u00eatre humain que celle d\u2019un animal de besoin assoiff\u00e9 de consommer pour \u00e9tancher son mal d\u2019\u00eatre, exige une r\u00e9action que seul l\u2019art et la culture au sens restreint et actif (plut\u00f4t que la banalit\u00e9 anthropologique que l\u2019id\u00e9ologie dominante nous impose sous ce nom parce qu\u2019elle n\u2019engage \u00e0 rien), peuvent d\u00e9sormais avoir.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans cette action qui sera n\u00e9cessairement un appel \u00e0 la libert\u00e9 la plus haute, l\u2019art doit avoir la r\u00e9silience et la violence du virus : \u00abl\u2019\u0153uvre apporte la peste\u00bb, disait d\u00e9j\u00e0 Artaud. En ces temps mous de petites jouissances programm\u00e9es et m\u00e9diatiquement encadr\u00e9es, l\u2019art devrait \u00eatre terroriste, si l\u2019on entend par terrorisme la volont\u00e9 de rendre le quidam responsable de son indiff\u00e9rence politique, de le river \u00e0 l\u2019\u00c9tat, \u00e0 la nation, dont il pr\u00e9tend, personne priv\u00e9e sans engagement, \u00eatre parfaitement distinct, joyeusement irresponsable. Si le terrorisme est bien cette n\u00e9gation de l\u2019anonymat ang\u00e9lique et de l\u2019intemporalit\u00e9 ubiquiste que la soci\u00e9t\u00e9 de masse impose comme fantasmes \u00e0 chacun, l\u2019art est bien le terrorisme absolu dont nous avons tous un imp\u00e9rieux besoin. Pour rompre la bulle de Narcisse o\u00f9 nous sommes pris comme mouches dans l\u2019ambre.<\/p>\n\n\n\n<p>Encore faudrait-il que cet art terroriste et viral, ne se laisse pas s\u00e9duire par le chant des sir\u00e8nes de la soci\u00e9t\u00e9 du spectacle. Car la virtualit\u00e9, indispensable \u00e0 toute utopie comme \u00e0 toute \u0153uvre, aussi \u00abr\u00e9aliste\u00bb qu\u2019elle se pr\u00e9tende, peut aussi n\u2019\u00eatre qu\u2019un argument de vente derri\u00e8re lequel se profile un r\u00e9el technologique satur\u00e9 et sans reste ni mouvement, un r\u00e9el en forme d\u2019apocalypse o\u00f9 tout, enfin devenu possible, n\u2019aura simplement plus lieu d\u2019\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus d\u2019une pratique ou d\u2019une th\u00e9orie contemporaines de l\u2019art ont partie li\u00e9e, bien souvent sans s\u2019en rendre compte, avec cette banalisation sans horizon du virtuel, et avec sa r\u00e9sultante : la sanctification de l\u2019imm\u00e9diat de masse que l\u2019on appelle \u00abtendance\u00bb et qui n\u2019est, au fond, que narcissisme aveugl\u00e9. Les artistes \u00abtranshumains\u00bb, par exemple, qui veulent changer de corps ou rendre m\u00eame le corps inutile, du moins dans l\u2019art, sont, pour moi, les dupes de ce fort int\u00e9ress\u00e9 miroir aux alouettes. Dans une \u00e9poque obs\u00e9d\u00e9e par l\u2019identit\u00e9 jusqu\u2019au ridicule, il s\u2019agit l\u00e0 du d\u00e9sir d\u2019une perte totale d\u2019identit\u00e9 ou, \u00e0 tout le moins, d\u2019une fuite en avant dans une identit\u00e9 paradoxale puisqu\u2019elle est tout enti\u00e8re d\u00e9finie par le changement qui la porte et m\u00eame lui donne lieu. Ainsi le \u00abje\u00bb finit-il, croit-on, par jouir d\u2019une v\u00e9ritable exterritorialit\u00e9 ou d\u2019une transmigration mais qui permettrait pourtant au sujet de garder sa m\u00e9moire et ses attaches. Pure apparition sans cesse reconduite, le sujet ne serait plus qu\u2019un effet du paysage mais qui garderait, on ne sait par quelle magie, son unit\u00e9 et la relative permanence sans laquelle on ne peut plus parler d\u2019identit\u00e9 ou m\u00eame simplement de sujet. \u00catre ce qu\u2019on devient ou devenir ce qu\u2019on est, ce d\u00e9bat insoluble, cette aporie sur laquelle repose, au moins depuis les pr\u00e9-socratiques, toute la pens\u00e9e occidentale, depuis Parm\u00e9nide et H\u00e9raclite jusqu\u2019\u00e0 Husserl et Heidegger, brusquement cet \u00e9cart\u00e8lement, ce d\u00e9chirement fondamental du sujet se vivraient comme une euphorie jeune et nomade o\u00f9 tout advient, y compris l\u2019identit\u00e9, comme un simple effet de la cr\u00e9ativit\u00e9 du chaos.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais tout artiste un tant soit peu conscient ne sait-il pas que dans l\u2019espace de sa pratique son corps et son esprit s\u2019absentent tout en \u00e9tant pr\u00e9sents, comme jamais peut-\u00eatre ils ne peuvent l\u2019\u00eatre dans la vie quotidienne ? Ne sent-il pas obscur\u00e9ment que la plus grande pr\u00e9sence au monde ne s\u2019obtient que de l\u2019oubli paradoxal de soi ? Quiconque se pique un peu d\u2019art, de culture, ne sait-il pas que ce sont l\u00e0 des lieux (qui ne sont pas qu\u2019imaginaires) o\u00f9 la plus intense r\u00e9alisation de soi s\u2019effectue dans la perte totale de ses petits rep\u00e8res individuels ? L\u2019art n\u2019est-il pas, en ce sens qui n\u2019est pas seulement celui de la psychanalyse, le lieu de l\u2019Autre ?<\/p>\n\n\n\n<p>En fait d\u2019autre, l\u2019artiste, loin d\u2019un public \u00e0 courtiser ou, pire encore, d\u2019un consommateur \u00e0 s\u00e9duire, a besoin d\u2019un \u00abprochain\u00bb au sens (au fond pas si \u00e9loign\u00e9 de son sens chr\u00e9tien) de futur, d\u2019imminence suspendue, de solidarit\u00e9 dans la diff\u00e9rence. Loin d\u2019une poussi\u00e8re de masse, c\u2019est une utopie humaine vers laquelle il doit tourner sa pratique. Rien, ou fort peu, \u00e0 voir avec la communication puisqu\u2019il n\u2019y a pas, \u00e0 proprement parler de r\u00e9cepteur. C\u2019est en se mettant dans cet \u00e9tat de disposition et de disponibilit\u00e9 vers l\u2019autre et \u00e0 son endroit que l\u2019artiste occupe le plus \u00e9thiquement sa fonction et \u00abparle\u00bb \u00e0 tous. Pas en ciblant un public comme le premier marchand venu. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019elle n\u2019a pas de public que l\u2019\u0153uvre d\u2019art ne se d\u00e9mode jamais : elle se situe toujours dans un temps dont personne \u2013 pas m\u00eame son cr\u00e9ateur, qui est aussi son patient \u2013 n\u2019est contemporain. C\u2019est parce qu\u2019elle n\u2019est con\u00e7ue pour personne en particulier qu\u2019elle peut s\u2019adresser \u00e0 tous. C\u2019est surtout parce qu\u2019elle invente son destinataire \u00e0 mesure que son auteur se perd en elle qu\u2019elle est, comme la s\u00e9duction, plus un d\u00e9fi qu\u2019un message : elle somme quiconque d\u2019occuper son espace.<\/p>\n\n\n\n<p>Parlant de public, d\u2019ailleurs, il faudrait \u00eatre aveugle pour ne pas voir \u00e0 quel point se r\u00e9duit, de plus en plus chaque jour, celui de l\u2019art. On aura beau se f\u00e9liciter, comme on aime le faire au Qu\u00e9bec, de l\u2019extraordinaire floraison d\u2019artistes que conna\u00eet une soci\u00e9t\u00e9, si l\u2019accroissement, r\u00e9el ou fantasm\u00e9, du nombre des cr\u00e9ateurs est proportionnel \u00e0 la diminution de ceux qui participent de pr\u00e8s ou de loin \u00e0 leur aventure, la couverture sociale de l\u2019utopie artistique, l\u2019importance collective qu\u2019on lui accorde n\u2019en diminueront pas moins. On parlera d\u00e8s lors de communication ou de culture populaire et l\u2019on invoquera, en fait de public, les foules de badauds qui se pressent, au fond indiff\u00e9rents \u00e0 tout ce qui n\u2019est pas la f\u00eate, aux grandes manifestations qu\u2019on veut nous faire prendre pour des \u00e9v\u00e9nements artistiques ou culturels. On ira m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 se f\u00e9liciter de ces pitoyables retomb\u00e9es \u00e9conomiques qui ne mesurent qu\u2019une seule chose : la non-place qui est faite \u00e0 l\u2019art et \u00e0 la culture, r\u00e9duits \u00e0 n\u2019\u00eatre que des adjuvants du commerce ou des produits d\u2019appel pour tourisme plus ou moins haut de gamme. \u00c9coutez vos politiciens, camarades artistes, et mesurez l\u2019opinion qu\u2019ils ont de vous ! Voyez la place que la cit\u00e9 moderne fait \u00e0 l\u2019art et n\u2019accablez pas la cit\u00e9 utopique de La R\u00e9publique de Platon pour le sort qu\u2019elle leur r\u00e9servait. D\u2019ailleurs, puisqu\u2019il est question de cit\u00e9 et que la d\u00e9centralisation est \u00e0 la mode, voyez un peu ce que la politique locale fait de l\u2019art et de la culture : \u00e0 cet \u00e9gard, le discours des \u00e9lus municipaux traduit une ignorance et un m\u00e9pris dont la r\u00e9duction de la culture au tourisme ou \u00e0 une donn\u00e9e \u00e9conomique sont les signes les plus s\u00fbrs.<\/p>\n\n\n\n<p>Le probl\u00e8me est ici encore une question de distance, de distance active, de distance n\u00e9goci\u00e9e, comme on parle de la \u00abn\u00e9gociation\u00bb d\u2019un virage : quiconque est mis en pr\u00e9sence d\u2019une manifestation artistique, quelle qu\u2019elle soit, est confront\u00e9 \u00e0 une imp\u00e9rieuse perte de rep\u00e8res \u00e0 partir de laquelle pourra se m\u00e9nager la place que cette manifestation, oui, lui fait, justement parce qu\u2019il est all\u00e9 au devant d\u2019elle. Toute \u0153uvre d\u2019art commence par une sortie de soi, peu importe qu\u2019il puisse s\u2019agir, en fin de compte, d\u2019une projection. L\u2019important, c\u2019est que le sujet bouge.<\/p>\n\n\n\n<p>Or nous fabriquons d\u00e8s l\u2019\u00e9cole des sujets immobiles : tout doit \u00eatre mis \u00e0 la port\u00e9e de leur v\u00e9cu, ramen\u00e9 \u00e0 leur fragile et merveilleux nombril, adapt\u00e9, comme le transport du m\u00eame nom. Nous formons, de plus en plus, une soci\u00e9t\u00e9 d\u2019handicap\u00e9s de l\u2019\u00e2me, d\u2019assist\u00e9s de l\u2019imaginaire. Tout ce qui nous alimente, c\u2019est notre reflet, ind\u00e9finiment r\u00e9percut\u00e9, comme une mortif\u00e8re et d\u00e9risoire procession du m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Si son vocabulaire a singuli\u00e8rement vieilli, le mot de Malraux selon lequel \u00abun des sens du mot &#8220;art&#8221; est de tenter de faire prendre conscience \u00e0 des hommes de la grandeur qu\u2019ils ignorent en eux\u00bb, acquiert, de nos jours, une acuit\u00e9 particuli\u00e8rement urgente.<\/p>\n\n\n\n<p>Faire prendre conscience \u00e0 quelques-uns (et non \u00e0 la masse, ce fantasme d\u2019une unanimit\u00e9 dictatoriale) des forces qu\u2019ils ignorent poss\u00e9der, ce n\u2019est pas n\u00e9cessairement leur ouvrir la voie \u00abnouvel\u00e2geuse\u00bb de cette richesse int\u00e9rieure dont la mollassonne psychopop am\u00e9ricaine fait ses choux gras. Ce peut \u00eatre aussi leur apprendre que leur v\u00e9rit\u00e9, si le mot a un sens, se situe toujours en avant d\u2019eux, hors de leur r\u00e9duit intime, dans ce saut violent qu\u2019on les enjoint de faire dans l\u2019inconnu qui est toujours le fait de l\u2019Autre, du petit prochain, d\u00e9risoire et magnifique, du moins s\u2019il se d\u00e9cide lui-m\u00eame \u00e0 sortir de son r\u00e9duit de b\u00e9belles et bibittes exag\u00e9r\u00e9ment domestiques. D\u00e9finir ainsi le mot \u00abart\u00bb, ce peut \u00eatre placer la v\u00e9rit\u00e9 individuelle et collective o\u00f9 elle se doit d\u2019\u00e9merger : dans ce lieu de l\u2019\u00e9cart qu\u2019est toute utopie.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019est pas d\u2019\u00e9cart plus familier, plus intime et en m\u00eame temps plus collectif et public que l\u2019art, \u00e0 condition que ceux qui en sont les praticiens ne le rivent pas servilement \u00e0 cette communication, postiche mais obligatoire, qui nous tombe dessus chaque matin comme une condamnation, et derri\u00e8re laquelle ne se profile que trop le sourire infiniment ravi, souverainement mena\u00e7ant, extr\u00eamement comptable de Big Brother.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans une de ces formules joyeusement apocalyptiques dont il a le secret, Baudrillard \u00e9crit : \u00abTout ce qui vit de la diff\u00e9rence p\u00e9rira par l\u2019indiff\u00e9rence. Tout ce qui vit de la valeur p\u00e9rira par l\u2019\u00e9quivalence. Tout ce qui vit du sens p\u00e9rira par <span style=\"white-space: nowrap;\">l\u2019insignifiance<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-1\" href=\"#footnote-1\"><sup>1<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-1\"><a href=\"#fn-ref-1\"> 1 <\/a> - Le Paroxyste indiff\u00e9rent, entretiens avec Philippe Petit, Le Livre de poche (biblio essais), Paris, 1997, p. 13.<\/span>.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Si nous ne voulons pas que le proph\u00e9tisme ironique de cet avertissement devienne un simple constat et serve d\u2019\u00e9pitaphe \u00e0 toute forme d\u2019utopie possible, il est d\u00e9cid\u00e9ment temps, camarades, de sortir le Narcisse contemporain de l\u2019eau stagnante de son propre regard.<\/p>\n<div style='display: none;'>Jean-Pierre Vidal<\/div><div style='display: none;'>Jean-Pierre Vidal<\/div><div style='display: none;'>Jean-Pierre Vidal<\/div><div style='display: none;'>Jean-Pierre Vidal<\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"","protected":false},"author":1303,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[281,882],"tags":[],"numeros":[4574],"disciplines":[],"statuts":[335],"checklist":[],"auteurs":[4060],"artistes":[],"thematiques":[],"type_post":[],"class_list":["post-179088","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archive","category-post","numeros-53-utopie-et-dystopie-en","statuts-archive","auteurs-jean-pierre-vidal-en"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/179088","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1303"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=179088"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/179088\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":256318,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/179088\/revisions\/256318"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=179088"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=179088"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=179088"},{"taxonomy":"numeros","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/numeros?post=179088"},{"taxonomy":"disciplines","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/disciplines?post=179088"},{"taxonomy":"statuts","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/statuts?post=179088"},{"taxonomy":"checklist","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/checklist?post=179088"},{"taxonomy":"auteurs","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/auteurs?post=179088"},{"taxonomy":"artistes","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/artistes?post=179088"},{"taxonomy":"thematiques","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/thematiques?post=179088"},{"taxonomy":"type_post","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/type_post?post=179088"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}