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{"id":179280,"date":"2004-05-01T19:30:00","date_gmt":"2004-05-02T00:30:00","guid":{"rendered":"https:\/\/esse.ca\/feminin-feministe-lart-des-femmes-en-questionquelle-position-adoptee-par-la-jeune-generation-des-artistes-francaises\/"},"modified":"2025-11-19T13:53:47","modified_gmt":"2025-11-19T18:53:47","slug":"feminin-feministe-lart-des-femmes-en-questionquelle-position-adoptee-par-la-jeune-generation-des-artistes-francaises","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/feminin-feministe-lart-des-femmes-en-questionquelle-position-adoptee-par-la-jeune-generation-des-artistes-francaises\/","title":{"rendered":"<strong>F\u00e9minin, f\u00e9ministe? L\u2019art des femmes en question\u2026<br>Quelle position adopt\u00e9e par la jeune g\u00e9n\u00e9ration des artistes fran\u00e7aises ?<\/strong>"},"content":{"rendered":"\n<p>[In French]<\/p>\n\n\n\n<p>Les femmes artistes vont garder le statut \u00abd\u2019exception\u00bb au sein du milieu de l\u2019art jusqu\u2019au d\u00e9but des ann\u00e9es 1960, date \u00e0 laquelle elles commencent \u00e0 imposer leur pr\u00e9sence, de mani\u00e8re massive et irr\u00e9versible. F\u00e9ministes, militantes ou faisant cavaliers seuls, elles s\u2019expriment enfin dans tous les domaines artistiques, de la peinture \u00e0 la sculpture, et investissent de nouvelles pratiques telles que la performance, la photographie et la vid\u00e9o, encore peu utilis\u00e9es. En affirmant ainsi leur droit \u00e0 la cr\u00e9ation, les femmes deviennent actrices de leur mise en image et non plus simples objets de repr\u00e9sentation id\u00e9alis\u00e9s par les hommes. Ma\u00eetresses de leur destin, elles s\u2019approprient le droit de s\u2019auto-repr\u00e9senter, et ce nouveau pouvoir devient pour elles un r\u00e9el vecteur d\u2019\u00e9mancipation. L\u2019image de la Femme se voit ainsi totalement d\u00e9tr\u00f4n\u00e9e au profit de l\u2019expression d\u2019identit\u00e9s multiples. Les femmes passent du statut d\u2019objet \u00e0 celui de sujet, en prenant possession de leur image, en affirmant leur identit\u00e9 sexuelle autant qu\u2019artistique.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Mais que reste-t-il aujourd\u2019hui de ces engagements ?<\/h2>\n\n\n\n<p>Au sein du mouvement f\u00e9ministe am\u00e9ricain des ann\u00e9es 1970, deux formes oppos\u00e9es d\u2019affirmation de soi se mettent en place. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, un certain nombre d\u2019artistes \u2013 telles Linda Benglis, Suzanne Lacy et Leslie Labowitz, Adrian Piper, Martha Rosler ou Hannah Wilke \u2013 choisissent de militer pour leur condition, de lutter contre les violences faites aux femmes, contre le statut de femme-objet, de femme passive recluse dans le domaine du priv\u00e9, et remettent en cause l\u2019autorit\u00e9 masculine. Elles choisissent ainsi de mettre leur pratique au service de l\u2019\u00e9mancipation f\u00e9minine, et revendiquent leur libert\u00e9 sexuelle. Souvent associ\u00e9es au mouvement postmoderne, ces artistes m\u00ealent innovations plastiques (performance, vid\u00e9o et photographie, installation ou intervention in situ) et discours militant pour faire passer, au plus grand nombre, leurs messages f\u00e9ministes.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019autres, au nom de la diff\u00e9rence, cherchent \u00e0 exprimer l\u2019essence f\u00e9minine qui les d\u00e9finit, partent en qu\u00eate de leurs racines, se r\u00e9-approprient la puissance des d\u00e9esses ancestrales afin de revendiquer pour les femmes un ancrage culturel et cultuel diff\u00e9rent de celui des hommes. Artistes \u2013 telles Judy Chicago, Miriam Schapiro, Nancy Spero et Faith Wilding \u2013, elles privil\u00e9gient la singularit\u00e9 d\u2019une pratique au \u00abf\u00e9minin\u00bb, qui comporte, selon elles, un certain nombre de sp\u00e9cificit\u00e9s formelles (les techniques traditionnellement associ\u00e9es \u00e0 des productions f\u00e9minines et relevant de la sph\u00e8re du priv\u00e9, telles que la couture, le tricot, le patchwork et le canevas; les formes rondes, la spirale; les mat\u00e9riaux souples, la couleur rose, etc.) et s\u2019identifient \u00e0 certaines th\u00e9matiques comme les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 un h\u00e9ritage f\u00e9minin \u00e0 travers les si\u00e8cles, l\u2019art de la matrice, le vagin comme symbole, etc. Ax\u00e9es sur une valorisation de l\u2019univers f\u00e9minin, ces exp\u00e9riences qui s\u2019adressent avant tout aux femmes vont privil\u00e9gier une approche s\u00e9paratiste et non-mixte (galeries de femmes, publications de femmes, cours aux \u00e9coles des beaux-arts r\u00e9serv\u00e9es aux \u00e9tudiantes, expositions collectives exclusivement compos\u00e9es d\u2019artistes femmes, etc.), au risque de rapidement tendre vers une certaine ghetto\u00efsation. La revendication de ce que les Am\u00e9ricaines appellent une central core imagery r\u00e9pond alors \u00e0 la volont\u00e9 premi\u00e8re de partager une esth\u00e9tique, une politique et des images communes, pour une approche th\u00e9orique de la diff\u00e9rence.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la m\u00eame \u00e9poque, en France, le mouvement artistique f\u00e9ministe semble beaucoup moins organis\u00e9 et se r\u00e9sume \u00e0 des interventions ponctuelles et individuelles sur lesquelles peu d\u2019archives sont aujourd\u2019hui disponibles. Du travail de Nil Yalter, Nicole Croiset et Judy Blum sur la prison de femmes de La Roquette (1972), aux performances d\u2019Encoconnage (1972) de Fran\u00e7oise Janicot s\u2019emmaillotant de corde des pieds \u00e0 la t\u00eate, en passant par la manifestation de L\u00e9a Lublin Dissolution dans l\u2019eau, Pont Marie, 17 heures (1978) o\u00f9 sont symboliquement noy\u00e9s les diff\u00e9rents r\u00f4les attribu\u00e9s aux femmes par les hommes : \u00abLa femme est-elle prol\u00e9taire du sexe\u00bb, \u00abimage immacul\u00e9e\u00bb ou \u00abpropri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e\u00bb ? De toutes ces \u0153uvres d\u2019artistes militantes, il ne reste que des souvenirs et quelques photographies. Pas de mise en perspective critique ou si <span style=\"white-space: nowrap;\">peu<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-1\" href=\"#footnote-1\"><sup>1<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-1\"><a href=\"#fn-ref-1\"> 1 <\/a> - Cf. la critique d\u2019art Aline Dallier et ses interventions dans la revue <em>Les Cahiers du Griff<\/em>, dirig\u00e9e par Fran\u00e7oise Collin.<\/span>, pas de publications ou de catalogues retra\u00e7ant les bouleversements politiques et artistiques des ann\u00e9es <span style=\"white-space: nowrap;\">1970<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-2\" href=\"#footnote-2\"><sup>2<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-2\"><a href=\"#fn-ref-2\"> 2 <\/a> - Except\u00e9 le catalogue de l\u2019exposition <em>Vraiment, f\u00e9minisme et art<\/em> organis\u00e9e par Laura Cottingham, au Magasin de Grenoble, en 1997.<\/span>, contrairement \u00e0 ce qui se fait aux <span style=\"white-space: nowrap;\">Etats-Unis<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-3\" href=\"#footnote-3\"><sup>3<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-3\"><a href=\"#fn-ref-3\"> 3 <\/a> - Cf. les ouvrages de Norma Broude et Mary D. Garrard, <em>Feminism and Art History. Questioning the Litany<\/em> (1982) et T<em>he Power of Feminist Art (The American Mouvement of the 1970s History and Impact)<\/em> (1994); de Whitney Chadwick, <em>Women, Art and Society<\/em> (1990-1996); le tr\u00e8s r\u00e9cent catalogue de Helena Reckitt et Peggy Phelan, <em>Art and Feminism<\/em> (2001); les anthologies de Hilary Robinson, <em>Feminism &#8211; Art &#8211; Theory, An Anthology 1968-2000<\/em> (2001); et Amelia Jones, <em>The Feminism and Visual Culture Reader<\/em> (2003).<\/span>. Or, sans un certain nombre d\u2019informations, sans une \u00e9criture de l\u2019histoire des artistes f\u00e9ministes fran\u00e7aises, les jeunes g\u00e9n\u00e9rations ne peuvent pr\u00e9tendre \u00e0 un h\u00e9ritage et \u00e0 une filiation. Ce manque, d\u2019ailleurs, transpara\u00eet aujourd\u2019hui de mani\u00e8re insidieuse au travers de leurs parcours artistiques. D\u2019un vecteur d\u2019\u00e9mancipation, la cr\u00e9ation f\u00e9minine semble \u00eatre devenue, en trois d\u00e9cennies, un vecteur de \u00abf\u00e9minin\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Si, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1960, la th\u00e9oricienne Lucy Lippard et les artistes Miriam Shapiro et Judy Chicago ont \u00e9labor\u00e9 une liste de r\u00e9currences dans les pratiques f\u00e9minines, nous pouvons aujourd\u2019hui reproduire l\u2019exp\u00e9rience et constater que nombre d\u2019entre elles sont toujours d\u2019actualit\u00e9. En effet, certaines particularit\u00e9s culturellement cat\u00e9goris\u00e9es comme \u00e9tant de l\u2019ordre du f\u00e9minin sont encore pr\u00e9sentes dans l\u2019art des jeunes g\u00e9n\u00e9rations. \u00c0 la diff\u00e9rence que, loin de traduire une \u00abessence f\u00e9minine\u00bb telle une \u00abdonn\u00e9e de nature\u00bb, ces sp\u00e9cificit\u00e9s f\u00e9minines posent aujourd\u2019hui la question de l\u2019influence des constructions culturelles et sociales du f\u00e9minin et de la f\u00e9minit\u00e9 sur la cr\u00e9ation f\u00e9minine. Comprises comme des arch\u00e9types plastiques du f\u00e9minin, ces r\u00e9currences repr\u00e9sentent ce que j\u2019ai choisi de nommer une \u00abesth\u00e9tique du f\u00e9minin\u00bb contemporaine.<\/p>\n\n\n\n<p>Le concept d\u2019esth\u00e9tique du f\u00e9minin prend en compte un double h\u00e9ritage, tout d\u2019abord la d\u00e9finition du f\u00e9minin construite par la soci\u00e9t\u00e9 patriarcale, c\u2019est-\u00e0-dire un f\u00e9minin, \u00e0 l\u2019origine, p\u00e9joratif, minorant et d\u00e9valuant lorsqu\u2019il est utilis\u00e9 pour qualifier les productions artistiques des femmes et qui permet de cantonner celles-ci dans le domaine de l\u2019art mineur; et deuxi\u00e8mement, un f\u00e9minin d\u00e9fini par une certaine partie des f\u00e9ministes des ann\u00e9es 1970 appel\u00e9es les diff\u00e9rentialistes ou essentialistes (nous pr\u00e9f\u00e9rons aujourd\u2019hui employer le terme f\u00e9ministes \u00abidentitaires\u00bb), et qui s\u2019av\u00e8re \u00eatre relativement identique au premier, si ce n\u2019est qu\u2019il est revaloris\u00e9 et qu\u2019il symbolise le droit \u00e0 la diff\u00e9rence. Qu\u2019elle soit d\u00e9valuante ou valorisante, la d\u00e9finition du f\u00e9minin reste donc la m\u00eame et repose sur un ensemble d\u2019arch\u00e9types et de st\u00e9r\u00e9otypes sexu\u00e9s culturellement et socialement construits pour, du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019organisation patriarcale, d\u00e9limiter le champ d\u2019action des femmes artistes et, du point de vue des f\u00e9ministes, s\u2019approprier un territoire qui n\u2019appartiendrait qu\u2019\u00e0 elles. Quel que soit l\u2019angle d\u2019analyse, le f\u00e9minin peut donc \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 comme un syst\u00e8me clos sur lui-m\u00eame; et l\u2019esth\u00e9tique du f\u00e9minin, comme un espace autonome, ferm\u00e9 et enfermant, comme le r\u00e9sultat d\u2019un \u00abs\u00e9paratisme esth\u00e9tique\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Caract\u00e9ris\u00e9e par un ensemble de particularit\u00e9s formelles, techniques et th\u00e9matiques traditionnellement et culturellement attribu\u00e9es aux femmes dans le contexte de la soci\u00e9t\u00e9 patriarcale, l\u2019esth\u00e9tique du f\u00e9minin semble aujourd\u2019hui avoir les faveurs du milieu de l\u2019art fran\u00e7ais. Au niveau formel, on retrouve principalement l\u2019utilisation massive des techniques du fil (broderie, tricot, canevas, crochet, couture et patchwork), une r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019ameublement et \u00e0 l\u2019art de la d\u00e9coration (peinture sur tissu imprim\u00e9, technique du rembourrage, motifs d\u00e9coratifs, papier peint), une pr\u00e9f\u00e9rence pour les couleurs pastels et roses, les paillettes et les perles ainsi que pour un certain nombre de formes sculpturales associ\u00e9es au f\u00e9minin (protub\u00e9rances rondes, globulaires et organiques, mat\u00e9riaux mous et sensuels).<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, l\u2019artiste Ghada Amer (1963) coud sur toile ce qui s\u2019apparente au premier regard \u00e0 un magma filandreux et abstrait. Mais, sous le voile des fils se cachent des femmes en train de jouir, de se masturber, de s\u2019offrir, provocantes, s\u00e9ductrices et lascives. Anne Br\u00e9geaut (1971) se transforme en P\u00e9n\u00e9lope et brode d\u2019inlassables \u00abJe t\u2019aime\u00bb sur un ruban rose long de sept m\u00e8tres. Corinne Marchetti (1972) s\u2019invente un univers de starlette enti\u00e8rement brod\u00e9, o\u00f9 la petite Coco croise tous les personnages qui la font r\u00eaver, de Woody Allen \u00e0 Paul McCarthy en passant par Courtney Love et la F\u00e9e Clochette. Anne Ferrer (1962) produit des fleurs g\u00e9antes et sexuelles \u00e0 l\u2019aide de tissus aux couleurs \u00e9carlates. Matricielles, elles restent ferm\u00e9es telles des cocons de Ska\u00ef, attirants et sensuels. Phalliques, elles s\u2019ouvrent sur des pistils surdimensionn\u00e9s couverts de pustules de fourrure. Christelle Familiari (1972) r\u00e9alise des objets crochet\u00e9s de grosse laine, soit autant de v\u00eatements ou accessoires symboliques (Demande de su\u00e7ons), de structures instables (Portique) ou de chrysalides fragiles (Si\u00e8ge biplace) qui sont pr\u00e9textes au toucher ou \u00e0 la rencontre des corps. Quant aux petits tableaux d\u2019Emmanuelle Villard (1970), ils sont s\u00e9duisants comme des confiseries aux couleurs acidul\u00e9es, paillet\u00e9s parfois, clinquants et sensuels, toujours tactiles voire gustatifs. La mati\u00e8re picturale, appr\u00e9hend\u00e9e comme un aliment \u00e0 cuisiner, se transforme en roses \u00e9cras\u00e9es sur la surface de la toile, en tapis de bain form\u00e9s par l\u2019entrelacs de morceaux de tissu de r\u00e9cup\u00e9ration, en bas r\u00e9silles ab\u00eem\u00e9s par une fin de soir\u00e9e houleuse, en confettis psych\u00e9d\u00e9liques, ou en bonbons anglais \u00e0 la r\u00e9glisse.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le domaine des th\u00e9matiques, la question de l\u2019identit\u00e9 f\u00e9minine domine \u00e0 travers la mise \u00e0 nu du corps f\u00e9minin \u00e9rotis\u00e9, l\u2019univers de la mode et le culte de la beaut\u00e9, mais aussi par le biais de la narration autobiographique (histoires anodines du quotidien, auto-fiction de soi, amour, portraits). Si, en 1970, le personnel \u00e9tait politique, aujourd\u2019hui le personnel n\u2019exhibe plus que l\u2019intimit\u00e9 d\u2019un univers f\u00e9minin, qui, malheureusement, n\u2019est pas sans correspondre \u00e0 un certain nombre de st\u00e9r\u00e9otypes sexu\u00e9s que l\u2019on croyait obsol\u00e8tes.<\/p>\n\n\n\n<p>Chez Nicole Tran Ba Vang (1963), le corps, \u00e0 la plastique id\u00e9ale, s\u2019exhibe dans le subterfuge d\u2019une lingerie double peau. Habit de nudit\u00e9, le v\u00eatement se confond avec la peau et vice versa, dans une parfaite symbiose entre l\u2019\u00eatre et le para\u00eetre, entre le nu et la parure. Avec Natacha Lesueur (1971), l\u2019art de la parure se d\u00e9veloppe \u00e0 la surface de la peau, sous la forme de bonnets de bain ou de chaussettes en aspics, de scarifications imprim\u00e9es par des textiles de perles ou de r\u00e9silles, d\u2019empreintes de cataplasmes \u00e0 la moutarde, et d\u2019ongles taill\u00e9s en formes de fl\u00e8ches saillantes. Marie-Ange Guilleminot (1960) transforme ses robes en surface d\u2019inscription d\u2019un \u00e9v\u00e9nement ou d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 corporelle : robe nombril, robe grain de beaut\u00e9, robe de mari\u00e9e arm\u00e9e de 7,8 kg de plomb, etc. Blanche, unisexe et ind\u00e9modable, chaque robe est \u00e0 la fois carapace protectrice et support d\u2019exposition. Miss Lecroc (1966) d\u00e9crypte les secrets de l\u2019identit\u00e9 f\u00e9minine gr\u00e2ce aux contenus des sacs \u00e0 main. D\u00e9veloppant sa pratique autour de menus travaux et d\u2019analyse du banal en rapport avec un savoir-faire f\u00e9minin, elle dresse ainsi un portrait arch\u00e9ologique de la f\u00e9minit\u00e9 contemporaine. Sophie Calle (1953) construit toutes ses actions autour de la n\u00e9cessit\u00e9 de combler les vides de sa vie et de collectionner les traces du temps qui passe. Qu\u2019elle suive un homme \u00e0 travers les rues d\u2019une ville, qu\u2019elle amoncelle ses cadeaux d\u2019anniversaires, prenne en photo des inconnus invit\u00e9s \u00e0 dormir dans son lit, se transforme en femme de chambre d\u2019un grand h\u00f4tel afin de fouiller les effets personnels des clients, ou r\u00e9interpr\u00e8te les excentricit\u00e9s d\u2019un des personnages du romancier Paul Auster, elle s\u2019invente une biographie o\u00f9 se confondent le vrai et le faux, le r\u00e9el et la fiction. De son c\u00f4t\u00e9, Anna Gaskell peuple son travail d\u2019une horde d\u2019adolescentes toutes plus perverses les unes que les autres, espi\u00e8gles Lolitas ou infirmi\u00e8res mena\u00e7antes, \u00e0 la fois victimes et bourreaux. Dans des maisons aux allures victoriennes ou au c\u0153ur d\u2019une for\u00eat d\u00e9moniaque, des paires de jambes en collants blancs se font la chasse, se d\u00e9nudent ou se flagellent, se ligotent ou se caressent. Le Pays des Merveilles est pass\u00e9 de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du Miroir, et Alice s\u2019\u00e9bat et se bat avec ses jumelles.<\/p>\n\n\n\n<p>En France, o\u00f9 le f\u00e9minisme a mauvaise presse, les jeunes g\u00e9n\u00e9rations de femmes artistes sont loin de revendiquer les m\u00eames engagements politiques et militants que leurs \u00abpr\u00e9d\u00e9c\u00e9-s\u0153urs\u00bb des ann\u00e9es 1970. H\u00e9riti\u00e8res des innovations plastiques et th\u00e9matiques que leurs a\u00een\u00e9es ont su imposer dans leurs pratiques artistiques, elles semblent, pourtant, refuser toute volont\u00e9 de prise de position politique. Or, de notre point de vue, d\u00e9pouill\u00e9es de toutes revendications et de toutes paroles affirmatives, ces pratiques dites \u00abf\u00e9minines\u00bb n\u2019ont plus ni de valeurs subversives, ni de valeurs \u00e9mancipatrices.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019autre part, aujourd\u2019hui surm\u00e9diatis\u00e9es, les pratiques artistiques qui s\u2019inscrivent dans le registre du f\u00e9minin semblent b\u00e9n\u00e9ficier des faveurs du milieu de l\u2019art fran\u00e7ais. Or, cette valorisation d\u2019un art qui correspond \u00e0 ce que l\u2019on attend des femmes artistes, n\u2019est pas innocente. Bien que les femmes aient dor\u00e9navant acc\u00e8s aux m\u00eames enseignements artistiques que les hommes, aux m\u00eames techniques, m\u00e9thodes et mat\u00e9riaux, un pr\u00e9suppos\u00e9 \u2013 ou pr\u00e9jug\u00e9 \u2013 persiste en effet : celui qui consiste \u00e0 penser que l\u2019art des femmes serait radicalement voire \u00abvisc\u00e9ralement\u00bb diff\u00e9rent de celui des hommes, qu\u2019il serait reconnaissable, sp\u00e9cifique, singulier, parce qu\u2019il aurait la propri\u00e9t\u00e9 d\u2019exprimer les qualit\u00e9s relatives au f\u00e9minin. Cette recherche de la diff\u00e9renciation entre les pratiques des femmes et celles des hommes traduit l\u2019influence des constructions sexu\u00e9es qui s\u2019exercent \u00e0 la fois sur la mani\u00e8re dont les femmes artistes pratiquent l\u2019art, et sur les jugements que d\u2019aucuns peuvent porter sur leurs \u0153uvres. Ainsi exploit\u00e9e, l\u2019esth\u00e9tique du f\u00e9minin devient normalisante et permet de cantonner les femmes dans un domaine qui leur serait r\u00e9serv\u00e9. Par une forme insidieuse de \u00abrenaturalisation\u00bb des pratiques f\u00e9minines, celles-ci sont r\u00e9duites \u00e0 n\u2019\u00eatre que de \u00abl\u2019art f\u00e9minin\u00bb, dans le contexte de la culture patriarcale, tributaires d\u2019une hi\u00e9rarchie en leur d\u00e9faveur.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour les femmes et uniquement pour elles, une parfaite identification entre le sexe de l\u2019artiste (femme) et le genre (f\u00e9minin) est ainsi organis\u00e9e. Dans ce contexte, l\u2019art des femmes reste du domaine de l\u2019art mineur, tandis que celui des hommes rel\u00e8ve du domaine de l\u2019art majeur, parce qu\u2019il est consid\u00e9r\u00e9 comme \u00e9tant le seul \u00e0 pouvoir atteindre les valeurs universelles. Le particulier des hommes serait donc universalisable tandis que celui des femmes resterait de l\u2019ordre du particulier. Et tous les acteurs de l\u2019art, historiens, critiques, marchands ainsi que les artistes elles-m\u00eames participent \u00e0 ce s\u00e9paratisme sexu\u00e9 des pratiques artistiques et concourent ainsi \u00e0 pr\u00e9server la stabilit\u00e9 de l\u2019organisation phallocentr\u00e9e de la culture. Or, si l\u2019art se met \u00e0 fonctionner selon les dichotomies du masculin et du f\u00e9minin, son espace de libert\u00e9 risque d\u2019en \u00eatre consid\u00e9rablement diminu\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis que les femmes se sont octroy\u00e9es le droit de devenir artistes, et de ce fait de \u00abrepr\u00e9senter\u00bb les femmes (au sens de repr\u00e9sentativit\u00e9 politique et de repr\u00e9sentation iconographique), elles sont devenues responsables de leur image. Et quelle image dominante proposent-elles en l\u2019an 2000 ? Narcissique, coquette, frivole, superficielle, mais aussi sensuelle, s\u00e9ductrice, sexuellement lib\u00e9r\u00e9e, mais aussi r\u00eaveuse, insatisfaite, sentimentale, et pour finir, m\u00e9ticuleuse, patiente, collectionneuse, et f\u00e9tichiste\u2026 en un mot, elles ne sortent pas des sch\u00e9mas culturels et sociaux construits par la soci\u00e9t\u00e9 patriarcale. Or, la reconduction d\u2019un certain nombre d\u2019arch\u00e9types sexu\u00e9s par les artistes elles-m\u00eames n\u2019est pas sans cons\u00e9quence sur leur statut au sein du milieu de l\u2019art, ni sur celui des femmes en g\u00e9n\u00e9ral au sein de la soci\u00e9t\u00e9. Celles qui inscrivent leurs pratiques dans le registre du f\u00e9minin deviennent ainsi \u2013 inconsciemment (?) \u2013 les d\u00e9positaires de la stabilit\u00e9 des constructions culturelles et sociales de la f\u00e9minit\u00e9, et leurs \u0153uvres participent \u00e0 la pr\u00e9servation de l\u2019id\u00e9ologie patriarcale.<\/p>\n\n\n\n<p>En France, certaines artistes femmes tirent aujourd\u2019hui profit de cette survalorisation de l\u2019esth\u00e9tiques du f\u00e9minin : la diff\u00e9rence les rend c\u00e9l\u00e8bre, constitue leur identit\u00e9 et les distingue. Or, les crit\u00e8res du \u00abf\u00e9minin\u00bb qui aujourd\u2019hui les valorisent ont de tout temps \u00e9t\u00e9 plus n\u00e9fastes que b\u00e9n\u00e9fiques aux femmes. La sp\u00e9cialisation des femmes dans le domaine du f\u00e9minin ne peut plus \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme synonyme de libert\u00e9. La singularit\u00e9 du dit f\u00e9minin peut aujourd\u2019hui sembler glorifiante parce qu\u2019elle a les faveurs d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne de mode, mais demain, ce particularisme ne sera plus qu\u2019un enfermement.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019acte de cr\u00e9ation n\u2019est pas un geste exempt de toute responsabilit\u00e9. L\u2019art \u00e9tant un domaine symbolique, la repr\u00e9sentation des femmes v\u00e9hicul\u00e9e par les artistes elles-m\u00eames \u00e0 travers leurs \u0153uvres n\u2019est pas sans cons\u00e9quences sur le culturel et le social. Parce que l\u2019art est porteur de significations et de repr\u00e9sentations du monde, les artistes femmes ont le devoir d\u2019\u00eatre attentives aux symboles qu\u2019elles manipulent et aux images que leurs \u0153uvres v\u00e9hiculent. L\u2019\u00e9mancipation f\u00e9minine et l\u2019\u00e9galit\u00e9 des sexes sont en jeu.<\/p>\n\n\n<div style='display: none;'>Julie Gauthier<\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"","protected":false},"author":1303,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[281,882],"tags":[],"numeros":[4658],"disciplines":[],"statuts":[335],"checklist":[],"auteurs":[4671],"artistes":[],"thematiques":[],"type_post":[319],"class_list":["post-179280","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archive","category-post","numeros-51-20-ans-dengagement-en","statuts-archive","auteurs-julie-gauthier-en","type_post-principal"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/179280","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1303"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=179280"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/179280\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":272300,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/179280\/revisions\/272300"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=179280"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=179280"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=179280"},{"taxonomy":"numeros","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/numeros?post=179280"},{"taxonomy":"disciplines","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/disciplines?post=179280"},{"taxonomy":"statuts","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/statuts?post=179280"},{"taxonomy":"checklist","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/checklist?post=179280"},{"taxonomy":"auteurs","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/auteurs?post=179280"},{"taxonomy":"artistes","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/artistes?post=179280"},{"taxonomy":"thematiques","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/thematiques?post=179280"},{"taxonomy":"type_post","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/type_post?post=179280"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}