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{"id":179440,"date":"2004-01-01T19:55:00","date_gmt":"2004-01-02T00:55:00","guid":{"rendered":"https:\/\/esse.ca\/au-banquet-des-artistes\/"},"modified":"2022-11-10T10:40:56","modified_gmt":"2022-11-10T15:40:56","slug":"au-banquet-des-artistes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/au-banquet-des-artistes\/","title":{"rendered":"<strong>Au banquet des artistes<\/strong>"},"content":{"rendered":"\n<p>[In French]<\/p>\n\n\n\n<p>Nous connaissons tous l\u2019adage : vivre d\u2019amour et d\u2019eau fra\u00eeche. Mais l\u2019homme n\u2019est-il pas d\u00e9pendant de nourriture plus terrestre ? L\u2019esprit fondateur de sapiens sapiens a su transcender un besoin organique \u2013 se nourrir \u2013 en un geste cr\u00e9ateur plus \u00e9logieux ou d\u00e9nonciateur. La cr\u00e9ation artistique est l\u2019empreinte de l\u2019odyss\u00e9e humaine. Peu importe o\u00f9 nous cherchons la trace du passage de l\u2019homme, nous trouvons les fossiles de l\u2019homo aestheticus que pressentait d\u00e9j\u00e0 l\u2019anthropologue Franz <span style=\"white-space: nowrap;\">Boas<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-1\" href=\"#footnote-1\"><sup>1<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-1\"><a href=\"#fn-ref-1\"> 1 <\/a> - Franz Boas (1858-1942) pose pour la premi\u00e8re fois une analyse descriptive sur le terrain des ph\u00e9nom\u00e8nes d\u2019acculturation et des changements culturels.<\/span>. L\u2019homme ne s\u2019est pas content\u00e9 de nourrir son ventre, il a \u00e9prouv\u00e9 le besoin d\u2019assouvir les pulsions de son esprit. Parler d\u2019art et de nourriture c\u2019est montrer l\u2019\u00e9troite relation qu\u2019il y a entre notre vie de tous les jours et la cr\u00e9ation artistique. Aborder l\u2019art par le quotidien nous permet d\u2019affirmer que les artistes et leurs cr\u00e9ations sont indissociables de la vie humaine et s\u2019ancrent dans un fond mn\u00e9sique social et culturel. Le fumet des \u0153uvres qui ont pour pr\u00e9misse la nourriture appara\u00eet comme une sc\u00e9nographie vivante de ce quotidien. L\u2019\u0153uvre se m\u00e9tabolise en une \u00ab\u0153uvre d\u2019art-denr\u00e9e <span style=\"white-space: nowrap;\">p\u00e9rissable<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-2\" href=\"#footnote-2\"><sup>2<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-2\"><a href=\"#fn-ref-2\"> 2 <\/a> - Peter Schneider, \u00abDaniel Spoerri, 1968\u00bb in Restaurant Spoerri, Paris, \u00c9ditions du Jeu de Paume\/ R\u00e9union des mus\u00e9es nationaux, 2002, p. 40.<\/span> \u00bb qui souligne son impermanence tout en s\u2019implantant subrepticement dans une production anthropologique.<\/p>\n\n\n\n<p>Les enjeux de la repr\u00e9sentation de la nourriture dans l\u2019art sont depuis toujours intrins\u00e8quement li\u00e9s \u00e0 l\u2019humanit\u00e9. Toutes les \u00e9poques ont su marquer ce th\u00e8me, de l\u2019apparition de la repr\u00e9sentation de la nourriture dans l\u2019art jusqu\u2019\u00e0 son utilisation comme mat\u00e9riau de production artistique. Actuellement, ce th\u00e8me se d\u00e9cline en deux tendances : les natures mortes et l\u2019art \u00e0 base de nourriture.<\/p>\n\n\n\n<p>Comment, en prenant la nourriture comme sujet et mat\u00e9riau, des artistes contemporains d\u00e9placent les concepts li\u00e9s \u00e0 la nourriture dans le champ des arts et relient le corps et l\u2019esprit au sein de leur production ? Comment la nourriture, g\u00e9n\u00e9ralement associ\u00e9e au plaisir de la bonne chair et \u00e0 notre instinct de survie, peut-elle refl\u00e9ter notre culture et notre histoire et ainsi questionner nos attitudes ? Ce creuset d\u2019\u0153uvres alimentaires met de l\u2019avant l\u2019\u00e9mergence d\u2019une activit\u00e9 artistique qui s\u2019ancre dans le quotidien et devient l\u2019empreinte d\u2019une exp\u00e9rience culturelle et cognitive.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Des Futuristes italiens au Eat Art<\/h2>\n\n\n\n<p>Les Futuristes italiens marquent le moment charni\u00e8re du passage de la repr\u00e9sentation \u00e0 l\u2019utilisation de la nourriture. La gastronomie fait partie int\u00e9grante de leur projet th\u00e9orique destin\u00e9 \u00e0 L\u2019homme Nouveau. Ils utilisent les m\u00eames \u00e9tapes n\u00e9cessaires \u00e0 la r\u00e9alisation d\u2019une recette pour la cr\u00e9ation de leurs banquets. L\u2019art culinaire appr\u00eat\u00e9 par la main du cuisinier en chef et th\u00e9oricien Fil\u00eca nous am\u00e8ne \u00e0 l\u2019art de la table que Marinetti prend soin d\u2019orchestrer dans une incroyable mise en sc\u00e8ne digne du film de Peter Greenaway Le cuisinier, le voleur, sa femme et son amant. La question alimentaire est pour eux un moyen \u00abde r\u00e9aliser un homme nouveau, une civilisation <span style=\"white-space: nowrap;\">nouvelle<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-3\" href=\"#footnote-3\"><sup>3<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-3\"><a href=\"#fn-ref-3\"> 3 <\/a> - Michel Onfray, La raison gourmande, Philosophie du go\u00fbt, \u00c9ditions Grasset, Paris, 1995, p. 215. Les recherches du Philosophe fran\u00e7ais relient le corps et l\u2019esprit par le biais de l\u2019h\u00e9donisme. Son chapitre sur l\u2019esth\u00e9tique de l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re constate l\u2019\u00e9troite relation entre l\u2019art et la nourriture \u00e0 travers l\u2019histoire et la philosophie et confirme la filiation avec l\u2019art contemporain.<\/span>.\u00bb C\u2019est une r\u00e9volution esth\u00e9tique qui frappe la gastronomie. Exemple de menu servi \u00e0 la taverne de Milan en 1931 : le Pouletfiat. La volaille devient une sculpture qu\u2019on farcit de billes d\u2019acier. Cette \u00ab\u0153uvre nourriture\u00bb ing\u00e9r\u00e9e est m\u00e9tabolis\u00e9e \u00aben \u00e9nergie vitale comme force primitive consubstantielle au monde. L\u2019artiste, c\u2019est le sculpteur de cette \u00e9nergie et s\u2019il est cuisinier, cette \u00e9nergie prend forme d\u2019une mati\u00e8re assimilable par l\u2019homme : la <span style=\"white-space: nowrap;\">nourriture<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-4\" href=\"#footnote-4\"><sup>4<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-4\"><a href=\"#fn-ref-4\"> 4 <\/a> - Ibid p. 222.<\/span> \u00bb. La diffusion de ces banquets se poursuit en Europe jusqu\u2019en 1933, qui marque l\u2019arriv\u00e9e du fascisme et la conciliation des Futuristes avec ce dernier. C\u2019est aussi la fin d\u2019une tradition artisco-culinaire qui s\u2019\u00e9vanouit jusqu\u2019\u00e0 l\u2019arriv\u00e9e des Nouveaux R\u00e9alistes.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le Eat Art de Daniel Spoerri<\/h2>\n\n\n\n<p>Dans les ann\u00e9es 1960, les Nouveaux R\u00e9alistes renouent avec le th\u00e8me du banquet. Daniel Spoerri cr\u00e9e un mouvement qu\u2019il nomme le Eat Art. \u00c0 base de nourriture, le Eat Art associe jouissance et destruction des valeurs traditionnelles de l\u2019art. Cr\u00e9ateur du terme g\u00e9n\u00e9rique, Spoerri inaugure en 1963 \u00e0 D\u00fcsseldorf un restaurant galerie o\u00f9 il encadre des restes de nourriture qu\u2019il intitule Tableaux pi\u00e8ges. Ces d\u00e9chets de nourriture traduisent ce que l\u2019artiste nomme Topographie anecdot\u00e9e du <span style=\"white-space: nowrap;\">hasard<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-5\" href=\"#footnote-5\"><sup>5<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-5\"><a href=\"#fn-ref-5\"> 5 <\/a> - Christian Besson, \u00abDaniel Spoerri gastrophobe\u00bb, in Restaurant Spoerri, Paris \u00c9ditions du Jeu de Paume\/R\u00e9union des mus\u00e9es nationaux, 2002, p. 18.<\/span> dans laquelle se r\u00e9v\u00e8le une sorte d\u2019arch\u00e9ologie du repas. Pour Daniel Spoerri, la nourriture met en jeu des savoirs et des aspects de la culture : gastronomie, rituels initiatiques et cannibalisme.<\/p>\n\n\n\n<p>Le Eat Art ne repr\u00e9sente pas la nourriture, il l\u2019utilise. La nourriture a pour essence la vie mais nous renvoie \u00e0 la mort. Son utilisation dans l\u2019art renforce l\u2019id\u00e9e que l\u2019\u0153uvre d\u2019art est inachev\u00e9e, qu\u2019elle doit \u00eatre compl\u00e9t\u00e9e par l\u2019intervention du spectateur ou celle du hasard. Le caract\u00e8re \u00e9ph\u00e9m\u00e8re et al\u00e9atoire contribue \u00e0 la d\u00e9mystification de l\u2019artiste. Pour Spoerri, \u00abla mort est la continuation de la vie sous d\u2019autres moyens, et le cycle manger\/\u00eatre mang\u00e9 dans sa relation \u00e0 la d\u00e9composition est \u00e9minemment <span style=\"white-space: nowrap;\">m\u00e9taphysique<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-6\" href=\"#footnote-6\"><sup>6<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-6\"><a href=\"#fn-ref-6\"> 6 <\/a> - Michel Onfray, ibid., p. 233.<\/span> \u00bb. Le point d\u2019orgue du mouvement a lieu \u00e0 Milan en 1970 et marque le 10e anniversaire du Nouveau R\u00e9alisme. L\u2019Ultima Cena, est \u00able nom du banquet fun\u00e8bre [\u2026] et rappelle la c\u00e9l\u00e8bre C\u00e8ne de L\u00e9onard de <span style=\"white-space: nowrap;\">Vinci<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-7\" href=\"#footnote-7\"><sup>7<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-7\"><a href=\"#fn-ref-7\"> 7 <\/a> - Daniel Spoerri, \u00abL\u2019ultima Cena, 19 novembre 1970\u00bb, dans Restaurant Spoerri Paris, \u00c9ditions du Jeu de Paume\/R\u00e9union des mus\u00e9es nationaux, 2002, p. 89.<\/span> \u00bb. Ce jour-l\u00e0, tous les signataires du mouvement sont convi\u00e9s, Arman, Beuys, Brecht, C\u00e9sar, Filliou, Niki de Saint-Phalle, etc. \u00abPour chacun, j\u2019avais imagin\u00e9 un objet comestible en rapport avec son activit\u00e9 artistique : Arman, par exemple, s\u2019est vu servir plusieurs accumulations d\u2019anguilles ou de crevettes en gel\u00e9e [\u2026]. Pour C\u00e9sar, j\u2019ai confectionn\u00e9 une compression d\u2019une cinquantaine de kilos de bonbons \u00e0 la liqueur. [\u2026] Pour Yves Klein, un g\u00e2teau reproduisant grandeur nature son tableau Ci.g\u00eet <span style=\"white-space: nowrap;\">l\u2019espace<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-8\" href=\"#footnote-8\"><sup>8<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-8\"><a href=\"#fn-ref-8\"> 8 <\/a> - Ibid., p. 89.<\/span>.\u00bb Toutes les cr\u00e9ations sont ing\u00e9r\u00e9es et dig\u00e9r\u00e9es. C\u2019est en 1983 \u00e0 Jouy-en-Josas (France), \u00e0 la fondation Cartier, qu\u2019a lieu L\u2019enterrement du tableau pi\u00e8ge, Le d\u00e9jeuner sous l\u2019herbe. Cet \u00e9v\u00e9nement marque-t-il la fin d&#8217;une pratique ? L\u2019artiste r\u00e9torque : \u00abJe voyais \u00e7a plut\u00f4t dans la perspective d\u2019un chien qui enterre son os parce qu\u2019il a le ventre plein, et qui le d\u00e9terrera plus tard s\u2019il s\u2019en souvient <span style=\"white-space: nowrap;\">encore<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-9\" href=\"#footnote-9\"><sup>9<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-9\"><a href=\"#fn-ref-9\"> 9 <\/a> - Daniel Spoerri, \u00abL\u2019enterrement du tableau-pi\u00e8ge, Le d\u00e9jeuner sous l\u2019herbe, 1983\u00bb, dans Restaurant Spoerri, Paris, \u00c9ditions du Jeu de Paume\/R\u00e9union des mus\u00e9es nationaux, 2002, p. 96.<\/span>. \u00bb C\u2019est chose faite. En 2002, l\u2019artiste remet le couvert \u00e0 la Galerie du Jeu de Paume \u00e0 Paris. Le Tableau pi\u00e8ge enterr\u00e9 en 1983 refait surface. Le D\u00eener du haut-go\u00fbt retrace une palette color\u00e9e de moisissures. Le D\u00eener palindrome inverse l\u2019ordre des plats en respectant l\u2019ordre des go\u00fbts. \u00c0 vous de go\u00fbter avant de figer les restes.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La nourriture dans l\u2019art contemporain<\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9num\u00e9ration des caract\u00e9ristiques du Eat Art nous rapproche des pratiques contemporaines qui utilisent la nourriture comme mat\u00e9riau de base. Pourtant, cette filiation n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 proclam\u00e9e, bien qu\u2019elle soit s\u00e9duisante. Comment se fait-il qu\u2019au d\u00e9but du troisi\u00e8me mill\u00e9naire, autant d\u2019artistes mettent la main \u00e0 la p\u00e2te ? Ces installations, ces sculptures et performances sont de plus en plus pr\u00e9sentes en art contemporain o\u00f9 l\u2019approche du comestible distille le plaisir des yeux, anticipe celui des papilles et peut aller jusqu\u2019au d\u00e9go\u00fbt. Les artistes d\u00e9placent les th\u00e8mes g\u00e9n\u00e9ralement li\u00e9s \u00e0 la nourriture dans le champ de l\u2019art et leurs \u0153uvres\/performances traduisent une prise de position en tant qu\u2019acte de communication qui s\u2019inscrit dans une organisation culturelle sociale et \u00e9conomique. La plupart de ces artistes font cohabiter des espaces attrayants avec des \u00e9l\u00e9ments repoussants pour cr\u00e9er le contact et la mise en \u00e9veil des sens et de l\u2019imm\u00e9diatet\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces \u0153uvres artistiques v\u00e9hiculent des pistes de r\u00e9ception ancr\u00e9es dans le mn\u00e9sique et la culture. Elles produisent des images simples et poignantes li\u00e9es \u00e0 notre condition humaine. Cette relation authentique entre la nourriture et l\u2019art nous renvoie \u00e0 une relation primaire qui est en lien direct avec notre condition gr\u00e9gaire et notre besoin de communiquer. Voil\u00e0 la force de ces \u0153uvres alimentaires qui jouent sur des propositions pragmatiques <span style=\"white-space: nowrap;\">paradoxales<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-10\" href=\"#footnote-10\"><sup>10<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-10\"><a href=\"#fn-ref-10\"> 10 <\/a> - Fran\u00e7ois Recanati, \u00abLes paradoxes pragmatiques\u00bb, La transparence et l\u2019\u00e9nonciation. L\u2019ordre philosophique, Paris, Seuil, 1979, p. 195-208.<\/span> en d\u00e9pla\u00e7ant les concepts normalement li\u00e9s \u00e0 la survie et \u00e0 la bonne chair au geste artistique et cr\u00e9ateur. C\u2019est lors de la r\u00e9ception de l\u2019\u0153uvre que se joue cette communicabilit\u00e9 de la jouissance artistique. Pour le pragmaticien Fran\u00e7ois Recanati, les m\u00e9taphores structurent l\u2019ensemble du langage et les syst\u00e8mes de communication par une r\u00e9flexion sur le jeu de la rh\u00e9torique formelle en rapport \u00e0 un \u00abvrai\u00bb difficile \u00e0 discerner. Il faut diff\u00e9rencier les faits, les \u00e9tats de faits et les mani\u00e8res dont ils sont montr\u00e9s. Par exemple, la volupt\u00e9 d\u2019un magnifique mannequin affubl\u00e9 d\u2019une Vanitas : robe de chair pour albinos anorexique, cr\u00e9\u00e9e par l\u2019artiste canadienne Jana Sterbak (1987) s\u2019oppose \u00e0 l\u2019horreur que provoque la vue de sa robe en steak. Ce d\u00e9calage entre une rh\u00e9torique positive de l\u2019\u00abaliment-symbole\u00bb fig\u00e9 dans l\u2019\u0153uvre et dans le temps et une proposition n\u00e9gative par d\u00e9gradation de \u00abl\u2019aliment-\u0153uvre\u00bb \u00e9ph\u00e9m\u00e8re, expos\u00e9 et (ou) consomm\u00e9 par un corps r\u00e9cepteur fluctuant, lui-m\u00eame vou\u00e9 \u00e0 la d\u00e9composition, constitue la mati\u00e8re premi\u00e8re des artistes.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces \u0153uvres baignent dans la puret\u00e9 et l\u2019impuret\u00e9. L\u2019oxymoron est le fondement qui les relie, une \u00abrh\u00e9torique qui consiste \u00e0 associer deux termes <span style=\"white-space: nowrap;\">antinomiques<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-11\" href=\"#footnote-11\"><sup>11<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-11\"><a href=\"#fn-ref-11\"> 11 <\/a> - Boris Cyrulnik, Un merveilleux malheur, Paris, Odile Jacob, 2002, p. 19.<\/span>\u00bb. L\u2019artiste qui travaille avec de la nourriture se d\u00e9lecte de cette puissance \u00e9vocatrice qui touche notre corps biologique jusque dans nos entrailles, tout comme l\u2019a \u00e9crit Baudelaire dans les Fleurs du mal (1861) : \u00abchaque instant te d\u00e9vore un morceau de d\u00e9lice [\u2026] Tu m\u2019as donn\u00e9 ta boue et j\u2019en ai fait de l\u2019or.\u00bb Comment ne pas faire une analogie avec la mouvance constante qui domine \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un corps r\u00e9cepteur satur\u00e9 d\u2019informations ? \u00c0 ce sujet, le philosophe Worringer \u00e9crivait : \u00abLa forme d\u2019un objet est toujours form\u00e9e par moi, par mon activit\u00e9 int\u00e9rieure et la jouissance esth\u00e9tique est jouissance objectiv\u00e9e de <span style=\"white-space: nowrap;\">soi<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-12\" href=\"#footnote-12\"><sup>12<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-12\"><a href=\"#fn-ref-12\"> 12 <\/a> - In Nycole Paquin, \u00abPercevons-nous vraiment des signes ?\u00bb, Visio, vol. 1, no 3, hiver 1997, p. 79.<\/span>\u00bb. Cette th\u00e9orie est d\u00e9sormais valid\u00e9e par les <span style=\"white-space: nowrap;\">scientifiques<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-13\" href=\"#footnote-13\"><sup>13<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-13\"><a href=\"#fn-ref-13\"> 13 <\/a> - Ibid., Ces scientifiques sont : Baddeley, 1992, 1994; Scharter,1991; Martin, 1992.<\/span> qui ont \u00e9tabli un lien direct entre les sensations physiques de plaisir ou de d\u00e9plaisir et la m\u00e9moire mn\u00e9sique. Transgresser la fonction premi\u00e8re de la mati\u00e8re pour atteindre le corps du public, c\u2019est ce que proposent ces artistes avec leurs \u0153uvres organiques. Cette piste du corps biologique est d\u00e9velopp\u00e9e par Nycole Paquin dans son ouvrage Le corps juge, qui adopte une approche polysensorielle de la r\u00e9ception de l\u2019\u0153uvre : \u00abla facult\u00e9 de juger les images reconduit \u00e0 un besoin inscrit au plus profond de l\u2019organisme enclin \u00e0 utiliser des espaces symboliques comme ancrage du continuum <span style=\"white-space: nowrap;\">interne<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-14\" href=\"#footnote-14\"><sup>14<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-14\"><a href=\"#fn-ref-14\"> 14 <\/a> - Nycole Paquin, Le Corps juge, Sciences de la cognition et esth\u00e9tique des arts visuels, PUV, Paris, XYZ, Montr\u00e9al, 1997, p. 13.<\/span>.\u00bb Cette m\u00e9thode d\u2019analyse des \u0153uvres d\u2019art met en lumi\u00e8re la fonction primordiale de l\u2019ensemble des constructions symboliques. La capacit\u00e9 d\u2019int\u00e9grer un objet ou une image par rapport \u00e0 notre psych\u00e9 nous permet d\u2019envisager la perception comme une m\u00e9tabolisation, de sorte que l\u2019\u0153uvre d\u2019art se transforme en du \u00ab<span style=\"white-space: nowrap;\">moi-objet<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-15\" href=\"#footnote-15\"><sup>15<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-15\"><a href=\"#fn-ref-15\"> 15 <\/a> - Nycole Paquin, \u00abPercevons-nous vraiment des signes ?\u00bb, Visio, vol. 1, no 3, hiver 1997, p. 80.<\/span>\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces \u0153uvres empreintes d\u2019une grande communicabilit\u00e9 abordent les th\u00e8mes g\u00e9n\u00e9riques de l&#8217;alt\u00e9rit\u00e9, de la communion, de la transsubstantiation et du cannibalisme. Ces \u0153uvres sont comestibles ou non.<\/p>\n\n\n\n<p>Les \u0153uvres \u00e9ph\u00e9m\u00e8res comestibles se savourent et se dig\u00e8rent. Elles lib\u00e8rent des stimuli qui mettent en \u00e9veil vos perceptions sensorielles. Elles mettent en pr\u00e9sence l\u2019art de la cuisine, le sensuel, le gustatif, l\u2019esth\u00e9tique. Admirez. D\u00e9sirez. Elles vous font saliver. Les artistes vous invitent \u00e0 les d\u00e9guster tout en les d\u00e9truisant. Croquez dans l\u2019art et vous devenez les convives d\u2019un banquet o\u00f9 les offrandes accept\u00e9es assouviront vos p\u00e9ch\u00e9s de gourmandise, de convoitise, voire de cannibalisme. Il n\u2019y a qu\u2019\u00e0 penser aux buffets tr\u00e8s courus de l\u2019artiste d\u2019origine indienne Rirkrit Tiravanija qui sert aux spectateurs son succulent curry tha\u00ef lors d\u2019un d\u00eener organis\u00e9 chez son collectionneur ou aux rencontres impromptues autour des agapes propos\u00e9es par Darboral, n\u00e9ologisme invent\u00e9 par l\u2019artiste Massimo Guerrera et qui puise son sens dans l\u2019oralit\u00e9 et la langue. L\u2019oralit\u00e9 pour : \u00ablaisser entrer ce corps autre en <span style=\"white-space: nowrap;\">nous<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-16\" href=\"#footnote-16\"><sup>16<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-16\"><a href=\"#fn-ref-16\"> 16 <\/a> - Massimo Guerrera, interview avec l\u2019artiste qu\u00e9b\u00e9cois dans son atelier, le 8 f\u00e9vrier 2002.<\/span>\u00bb et la langue pour la communication, l\u2019\u00e9change avec autrui. Le travail de Guerrera est un bel exemple de cette pratique qui utilise ces formes de rh\u00e9toriques que sont les propositions pragmatiques paradoxales et l\u2019oxymoron. L\u2019artiste est parfaitement conscient de cet \u00e9tat d\u2019\u00e9nonc\u00e9 : \u00abJe travaille toujours sur cette limite de fa\u00e7on tr\u00e8s consciente. Cela a l\u2019air beau et en m\u00eame temps cela ne l\u2019est pas\u00bb. Cette position met \u00e0 jour une hi\u00e9rarchie des effets produits par l\u2019\u00e9v\u00e9nement et le choix du mat\u00e9riau de l\u2019\u0153uvre qui r\u00e9sultent d\u2019un d\u00e9calage entre ce qui est dit et ce qui est montr\u00e9. Cette situation ambigu\u00eb est constante pour les \u0153uvres \u00e0 base d\u2019aliments. Cette offrande d\u2019une mati\u00e8re parfois suspecte, certains la mettent en bouche, d\u2019autres la refusent cat\u00e9goriquement, mais personne ne reste insensible. Les enfants r\u00e9unis autour de la Cantine de Massimo Guerrera \u00e0 <span style=\"white-space: nowrap;\">Saint-Hyacinthe<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-17\" href=\"#footnote-17\"><sup>17<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-17\"><a href=\"#fn-ref-17\"> 17 <\/a> - La premi\u00e8re \u00e9dition de l\u2019\u00e9v\u00e9nement d\u2019art actuel Orange justifie l\u2019importance des propositions artistiques \u00e0 base d\u2019aliments. Les commissaires de l\u2019exposition : Marcel Blouin, M\u00e9lanie Boucher et Patrice Loubier ont su convier le public au banquet des artistes en proposant une pluralit\u00e9 d\u2019\u0153uvres et de performances int\u00e9gr\u00e9es au quotidien de la population, qui a pu admirer, d\u00e9guster et r\u00e9colter les offrandes des artistes (<a href=\"http:\/\/www.expression.qc.ca\/\">www.expression.qc.ca<\/a>).<\/span>, dans le cadre de l\u2019\u00e9v\u00e9nement international d\u2019art actuel Orange sur le th\u00e8me de l\u2019agroalimentaire (\u00e9t\u00e9 2003), sont quant \u00e0 eux \u00e9merveill\u00e9s. Les dessins accroch\u00e9s sur les murs de l\u2019ancienne \u00e9picerie, recycl\u00e9e pour l\u2019occasion en galerie, en t\u00e9moignent. Les enfants r\u00e9agissent de fa\u00e7on intuitive en acceptant le cadeau, se l\u2019emparant pour le toucher, le go\u00fbter, le savourer et l\u2019avaler. Cette nourriture, par le geste du don, change de dimension. Du caract\u00e8re primaire et biologique \u2013 se nourrir \u2013, elle se transforme \u00aben acte comm\u00e9moratif qui reproduit les conditions autorisant l\u2019ouverture d\u2019un monde <span style=\"white-space: nowrap;\">humain<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-18\" href=\"#footnote-18\"><sup>18<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-18\"><a href=\"#fn-ref-18\"> 18 <\/a> - Paul Ardenne, Pratiques contemporaines : L\u2019art comme exp\u00e9rience, \u00c9ditions Dis voir, Paris, 1999, p. 95.<\/span>\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Tous les artistes y vont de leurs imaginaires pour enivrer le spectateur-acteur de ces \u0153uvres qui vont traverser l\u2019intimit\u00e9 de notre corps r\u00e9cepteur. Ces performances privil\u00e9gient la sph\u00e8re du rapport humain o\u00f9 la gastronomie de l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re traduit l\u2019imm\u00e9diatet\u00e9 de l\u2019\u00e9criture plastique, et la nourriture en est le liant essentiel devenant partie int\u00e9grante de notre rapport au monde. Il n\u2019y a qu\u2019\u00e0 d\u00e9guster \u00abune soupe de peau\u00bb aux ar\u00f4mes tr\u00e8s vari\u00e9s dans un environnement majestueux orchestr\u00e9 par l\u2019artiste br\u00e9silien Tunga pour go\u00fbter \u00e0 l\u2019\u00e9ternit\u00e9 de l\u2019instant. Lors de la performance Resgate, l\u2019artiste concocte une soupe pour chacun des convives, qui correspond \u00ab\u00e0 la tonalit\u00e9 moyenne de la peau de son <span style=\"white-space: nowrap;\">cuisinier<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-19\" href=\"#footnote-19\"><sup>19<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-19\"><a href=\"#fn-ref-19\"> 19 <\/a> - Cordelia M. Mourao, \u00abLa recette de Tunga\u00bb, Beaux Arts, janvier 2002, p. 22.<\/span>\u00bb. Un menu d\u00e9licat vous est offert : la soupe noire, la soupe marron, la soupe rose etc., \u00e0 vous de choisir ! Comme dessert, l\u2019artiste qu\u00e9b\u00e9coise Christine Lebel, lors d\u2019une vente aux ench\u00e8res, livre en p\u00e2ture son corps sculptural fabriqu\u00e9 \u00e0 base de chocolat noir. Cette performance narcissique se situe entre le christique et le cannibalisme. La pr\u00e9sence de la nourriture renforce l\u2019attachement \u00e0 la terre, au quotidien et par cons\u00e9quent aux fonctions vitales d\u2019absorption que notre intellect tente de n\u00e9gliger. Cette fa\u00e7on de communier \u00e0 travers l\u2019art rassemble. Elle permet de r\u00e9unir les \u00eatres mortels aux \u00eatres immortels.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus d\u00e9licat, surtout pour les narines sensibles, les \u0153uvres en devenir non comestibles sont sujettes aux al\u00e9as du temps. Les couleurs \u00e9clatantes originelles font place \u00e0 la lente d\u00e9composition des pigments naturels. Les artistes utilisent la nourriture pour ses qualit\u00e9s \u00e9ph\u00e9m\u00e8res et p\u00e9rissables. Ces \u0153uvres traduisent l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 de la nature humaine dans son attrait et dans sa r\u00e9pulsion. La beaut\u00e9 fait face \u00e0 la pourriture et \u00e0 la d\u00e9gradation et n\u2019est pas sans \u00e9voquer le passage du temps sur les \u00e9l\u00e9ments.<\/p>\n\n\n\n<p>Majestic splendor de l\u2019artiste cor\u00e9enne Bul Lee r\u00e9v\u00e8le le corps f\u00e9minin par ses odeurs, ses cycles de vie et sa d\u00e9composition. Une vitrine r\u00e9frig\u00e9r\u00e9e remplie de rougets (dans un filet lui-m\u00eame piqu\u00e9 d\u2019\u00e9pingles \u00e0 cheveux de courtisane) entour\u00e9s de lys blancs d\u00e9gage des effluves insoutenables de poisson pourri m\u00eal\u00e9s \u00e0 du parfum. Le choc de la r\u00e9ception est d\u00e9rangeant, la beaut\u00e9 c\u00f4toie la mort. Tout aussi d\u00e9stabilisant, l\u2019installation-performance Looking for love (Orange, 2003) o\u00f9 la Canadienne Kim Dawn, replonge dans ses souvenirs d\u2019enfance, un baladeur sur les oreilles. La distorsion de son chant nous agresse tout en nous plongeant dans son univers anthropophage. Elle saccage sa chambre en se roulant dans du chocolat, des fraises et du sirop. Les murs et le sol sont les supports des vestiges de ses d\u00e9bordements alimentaires o\u00f9 s\u2019inscrivent des graffitis qui amplifient l\u2019insatiable voracit\u00e9 affective. Un d\u00e9sordre boulimique qui traduit le chaos interne d\u2019un corps en recherche d\u2019amour que la nourriture n\u2019arrive plus \u00e0 combler. Apr\u00e8s la temp\u00eate, il ne reste que l\u2019\u00e9tendue du d\u00e9sastre auquel s\u2019oppose l\u2019envo\u00fbtante odeur du chocolat et des fraises. Le pouvoir \u00e9vocateur de cette \u0153uvre nous pr\u00e9cipite, tout comme la madeleine de Proust, dans les fondements de notre m\u00e9moire primaire. Ces \u0153uvres s\u00e9duisent autant qu\u2019elles repoussent. Ces forces contraires constituent un jeu incessant o\u00f9 le mouvement de tout notre \u00eatre tend vers ce qui para\u00eet r\u00e9pondre \u00e0 une app\u00e9tence profonde.<\/p>\n\n\n\n<p>Transcender les al\u00e9as de la mati\u00e8re organique pour en faire une \u0153uvre d\u2019art permanente non comestible est le geste qu\u2019accomplissent les artistes qui travaillent la mati\u00e8re organique comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un mat\u00e9riau noble. L\u2019artiste am\u00e9ricaine Janine Antoni, quant \u00e0 elle, fige et transforme la mati\u00e8re organique en employant comme seuls outils sa bouche et ses dents. Elle croque et l\u00e8che d\u2019\u00e9normes blocs de chocolat et de graisse. Lick and Lather (1995) illustre cette rage insatiable de l\u2019artiste devant la d\u00e9clinaison des 14 autoportraits qu\u2019elle a moul\u00e9s \u00e0 la mani\u00e8re des bustes classiques que l\u2019on retrouve dans les grands halls du 18e si\u00e8cle, vestiges de la fiert\u00e9 masculine o\u00f9 la femme est rarement immortalis\u00e9e. Ces autoportraits explorent le processus de l&#8217;identification f\u00e9minine sans cesse remodel\u00e9e sous la pression d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 compulsive. Les sculptures de Susan Shantz explorent elles aussi l\u2019univers f\u00e9minin. E(ate)n (Orange, 2003), ressemble \u00e0 un cabinet de curiosit\u00e9s o\u00f9 les seuls objets s\u00e9lectionn\u00e9s correspondent \u00e0 des st\u00e9r\u00e9otypes f\u00e9minins. Les ustensiles de cuisine dominent et sont recouverts de p\u00e2te de tomate rouge sang. L\u2019analogie avec le cycle f\u00e9minin est incontestable, mais au lieu de repousser, ces objets fascinent. La p\u00e2te de tomate qui a subi les al\u00e9as du temps s\u2019est oxyd\u00e9e et a durci, formant une cro\u00fbte lisse sur les objets qui s\u2019apparentent d\u00e9sormais \u00e0 des objets en terre cuite. Pourtant, l\u2019odeur persistante de tomate cuite \u00e9veille nos sens et nous fait saliver. Devant ces \u0153uvres, le corps r\u00e9cepteur op\u00e8re un compromis symbolique entre une volont\u00e9 consciente d\u2019aller vers l\u2019objet et un d\u00e9sir inconscient de le caresser. L&#8217;attrait et la r\u00e9pulsion que provoquent ces objets suscitent le malaise propre \u00e0 notre condition humaine paradoxale.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00abPain commun.\u00bb Cette expression emprunt\u00e9e \u00e0 la Cantine de Massimo Guerrera traduit l\u2019esprit de communion qui semble \u00e9maner de cette investigation collective et non exhaustive autour de la nourriture, et nous renseigne sur la mani\u00e8re dont les artistes l\u2019appr\u00eatent. La plupart des artistes qui utilisent la nourriture le font de mani\u00e8re sporadique. Ils ne limitent pas leurs \u0153uvres \u00e0 ce seul mat\u00e9riau. Cependant, tous s\u2019en servent comme d\u2019un mat\u00e9riau noble pourvu de pigments de vie et de mort. Ils s\u2019emparent de la nourriture comme d\u2019un mat\u00e9riau qui, outre ses qualit\u00e9s anthropomorphiques, poss\u00e8de des valeurs gustatives, olfactives et tactiles qui excitent notre polysensorialit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u0153uvre devient \u00abun travail collectif rendu possible par des exp\u00e9riences, des logiques formelles et <span style=\"white-space: nowrap;\">sociales<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-20\" href=\"#footnote-20\"><sup>20<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-20\"><a href=\"#fn-ref-20\"> 20 <\/a> - Alain Guillemin, Vers une sociologie des \u0153uvres, L\u2019Harmattan, tome 1, 2001, p. 275.<\/span>\u00bb. Le passage de la repr\u00e9sentation \u00e0 l\u2019utilisation de la nourriture comme mat\u00e9riau artistique devient un moyen symbolique de s\u2019inscrire dans le monde \u00e0 partir d\u2019une mati\u00e8re vivante destin\u00e9e \u00e0 une mort certaine. Le glissement m\u00e9taphorique vers la condition humaine est somme toute assez probant. La trace du public devient li\u00e9e \u00e0 son exp\u00e9rience polysensorielle et parfois \u00e0 l\u2019observation anthropologique des vestiges de son passage. L\u2019homme ne se limite plus \u00e0 une pure \u00absubstance pensante\u00bb comme chez Descartes, mais \u00e0 une conscience impliqu\u00e9e dans le monde. L\u2019aphorisme \u00abje pense donc je suis\u00bb se d\u00e9place en \u00abje sens donc je suis\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces installations, ces sculptures et performances am\u00e8nent \u00e0 consid\u00e9rer l\u2019univers d\u2019une mani\u00e8re peu commune. C\u2019est une d\u00e9gustation gastronomique bien particuli\u00e8re qu\u2019offrent ces artistes \u00e0 travers laquelle ils confrontent notre degr\u00e9 d\u2019absorption de l\u2019autre. Cet \u00abautre\u00bb avec qui nous devons essayer de cohabiter. L\u2019autre, cet \u00e9tranger qui me c\u00f4toie. L\u2019autre, cet aliment qui me p\u00e9n\u00e8tre. L\u2019autre, cet inconnu qui m\u2019habite. Cette probl\u00e9matique d\u2019alt\u00e9rit\u00e9 est abord\u00e9e sur le ton de la convivialit\u00e9 o\u00f9 l\u2019autre laisse son hostilit\u00e9 de c\u00f4t\u00e9 pour s\u2019ouvrir \u00e0 la communion. Aussi, quelle que soit la prochaine substance qui franchira votre bulle, p\u00e9n\u00e9trera votre bouche, prenez soin de la dig\u00e9rer avec toute l\u2019\u00e9motivit\u00e9 que vous offrent vos sens.<\/p>\n<div style='display: none;'>Jos\u00e9phine Sans<\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"","protected":false},"author":1303,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[281,882],"tags":[],"numeros":[4705],"disciplines":[],"statuts":[335],"checklist":[],"auteurs":[4707],"artistes":[],"thematiques":[],"type_post":[319],"class_list":["post-179440","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archive","category-post","numeros-50-nourritures-en","statuts-archive","auteurs-josephine-sans-en","type_post-principal"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/179440","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1303"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=179440"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/179440\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=179440"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=179440"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=179440"},{"taxonomy":"numeros","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/numeros?post=179440"},{"taxonomy":"disciplines","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/disciplines?post=179440"},{"taxonomy":"statuts","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/statuts?post=179440"},{"taxonomy":"checklist","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/checklist?post=179440"},{"taxonomy":"auteurs","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/auteurs?post=179440"},{"taxonomy":"artistes","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/artistes?post=179440"},{"taxonomy":"thematiques","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/thematiques?post=179440"},{"taxonomy":"type_post","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/type_post?post=179440"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}