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{"id":179722,"date":"2003-01-01T19:55:00","date_gmt":"2003-01-02T00:55:00","guid":{"rendered":"https:\/\/esse.ca\/petits-exercices-de-memoire-et-dimagination\/"},"modified":"2022-11-14T17:26:16","modified_gmt":"2022-11-14T22:26:16","slug":"petits-exercices-de-memoire-et-dimagination","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/petits-exercices-de-memoire-et-dimagination\/","title":{"rendered":"<strong>Petits exercices de m\u00e9moire et d&#8217;imagination<\/strong>"},"content":{"rendered":"\n<p>[In French]<\/p>\n\n\n\n<p>L&#8217;\u00e9v\u00e9nement <em>M\u00e9moire<\/em> <em>vive<\/em> a \u00e9t\u00e9 pour moi une nouvelle occasion de r\u00e9fl\u00e9chir aux sortes de jeux d&#8217;esprit que les pratiques artistiques actuelles permettent lorsqu&#8217;elles ont recours aux techniques ou aux m\u00e9thodes de l&#8217;histoire.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui suit n&#8217;est ni un compte rendu de l&#8217;\u00e9v\u00e9nement ni une analyse critique des oeuvres, et certainement pas une \u00e9valuation. Je ferai r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 certaines propositions artistiques, mais surtout pour appuyer mon argument et l&#8217;enrichir. Bien entendu, j&#8217;exprime ici un parti pris, puisque je crois que les oeuvres d&#8217;art, et pas seulement celles qui acceptent de dialoguer avec d&#8217;autres discours savants ou institu\u00e9s comme l&#8217;histoire, offrent des exp\u00e9riences singuli\u00e8res, des exp\u00e9riences qui ouvrent des possibilit\u00e9s \u00e0 l&#8217;esprit vagabond qui aime se lier, mais aussi se d\u00e9lier de l&#8217;exp\u00e9rience imm\u00e9diate. Je laisse en suspens la description plus approfondie de ce que peut bien constituer un dialogue entre ces diff\u00e9rents discours, ces pratiques, ces disciplines, et je retiens que les oeuvres d&#8217;art, dans certaines conditions et selon certaines dispositions du sujet qui en fait l&#8217;exp\u00e9rience, sont des configurations de sens articul\u00e9es, des constructions ou des dispositifs, voire des machines, avec lesquels nous pouvons agir et produire des connaissances. Mon parti pris est amplement justifi\u00e9 par l&#8217;imposante masse des herm\u00e9neutiques, des ph\u00e9nom\u00e9nologies, des s\u00e9miotiques et des pragmatiques de l&#8217;art contemporain.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon parti pris est par ailleurs consid\u00e9rablement marqu\u00e9 par l&#8217;invitation qui m&#8217;a \u00e9t\u00e9 faite et que je me suis empress\u00e9 d&#8217;accepter, d&#8217;intervenir dans la discussion qui a suivi la pr\u00e9sentation de quelques-uns des artistes de&nbsp;<em>M\u00e9moire vive<\/em>&nbsp;et des \u00e9quipes qui se sont pr\u00eat\u00e9es \u00e0 l&#8217;exercice de la charrette multidisciplinaire des 13, 14 et 15 septembre 2002. Le simple geste d&#8217;\u00e9couter et de prendre la parole dans ce cadre est une fa\u00e7on de se commettre qui ne peut se comprendre que par la croyance dans les jeux de l&#8217;esprit. Je me laisse donc entra\u00eener, par del\u00e0 les propositions artistiques elles-m\u00eames, par del\u00e0 leurs succ\u00e8s et leurs \u00e9checs, mais toujours provoqu\u00e9 par elles, dans ce laboratoire de la m\u00e9moire et de l&#8217;imagination.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">L&#8217;art et le discours historien<\/h2>\n\n\n\n<p>Regardons d&#8217;abord la chose de l&#8217;ext\u00e9rieur. Sauf bien s\u00fbr dans le champ de l&#8217;histoire de l&#8217;art, o\u00f9 il est trait\u00e9 avec tous les \u00e9gards dus aux artefacts les plus nobles, l&#8217;objet artistique entre dans l&#8217;histoire par de multiples voies qui ne sont pas n\u00e9cessairement les siennes: il appara\u00eet en tant qu&#8217;objet culturel, document, trace, t\u00e9moin, sympt\u00f4me, ic\u00f4ne, le plus souvent donc comme un v\u00e9hicule ou un r\u00e9ceptacle qui trouve une fonction dans l&#8217;\u00e9conomie g\u00e9n\u00e9rale du r\u00e9cit historique. Plus rarement il est appr\u00e9hend\u00e9 comme un objet symbolique qui a des caract\u00e9ristiques qui lui sont propres. Mais l&#8217;histoire de l&#8217;art elle m\u00eame ne le comprend pas toujours comme un objet de connaissance et un symbole qui se pr\u00eate \u00e0 l&#8217;exp\u00e9rience subjective. Il me semble que le dialogue entre les artistes et les historiens devrait s&#8217;attacher \u00e0 \u00e9clairer davantage ces relations. Quelle est la place r\u00e9elle de l&#8217;art dans l&#8217;histoire, dans les sciences humaines ? Le traitement r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 l&#8217;art contemporain est-il plus enviable que celui accord\u00e9 aux t\u00e9moins anciens ? Dans ce dialogue, ce ne sont d&#8217;ailleurs pas que les artistes qui feraient face aux historiens; tous les professionnels de la culture entrent dans le jeu. Et afin de poursuivre notre approche de la chose, reconnaissons surtout que l&#8217;objet artistique aujourd&#8217;hui est lui-m\u00eame p\u00e9tri d&#8217;un discours savant; s&#8217;i l ne tient pas ouvertement ce discours, il est en tous cas conditionn\u00e9 par lui, c&#8217;est in\u00e9luctable.<\/p>\n\n\n\n<p>Par ailleurs, l&#8217;\u00e9pist\u00e9mologie des sciences sociales et humaines a pris acte de l&#8217;effondrement des mod\u00e8les classiques ou positivistes, et admet la dimension narrative, voire herm\u00e9neutique de l&#8217;histoire. La cause est entendue. Le r\u00e9cit historique est orient\u00e9 par une pr\u00e9tention \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 et \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 qui doit \u00eatre partag\u00e9e de fa\u00e7on intersubjective et rationnelle; il d\u00e9signe des causes singuli\u00e8res sur la base d&#8217;une construction imaginaire probabiliste; il fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 des entit\u00e9s soci\u00e9tales et \u00e0 des temporalit\u00e9s qui sont elles-m\u00eames construites symboliquement dans la praxis humaine.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce point m\u00e9rite peut-\u00eatre qu&#8217;on s&#8217;y arr\u00eate un peu, parce que les dimensions de l&#8217;imagination et de la m\u00e9moire s&#8217;y croisent dans toute leur complexit\u00e9. Il y a quelques ann\u00e9es d\u00e9j\u00e0, Paul Ricoeur a montr\u00e9 que la vis\u00e9e v\u00e9ritative du r\u00e9cit historique, et tout ce qui fait sa sp\u00e9cificit\u00e9 par rapport au r\u00e9cit de fiction &#8211; et cette sp\u00e9cificit\u00e9 selon lui doit \u00eatre reconnue et soutenue &#8211; , se situe \u00e0 la fois en continuit\u00e9 et en rupture par rapport \u00e0 la comp\u00e9tence narrative. L&#8217;imputation causale d\u00e9signe pr\u00e9cis\u00e9ment cette caract\u00e9ristique du r\u00e9cit historique qui doit reconstruire en imagination des s\u00e9quences, des s\u00e9ries, et peser le r\u00f4le ou la signification des \u00e9v\u00e9nements pour leur accorder une va leur explicative toujours \u00ab probable \u00bb et \u00ab relative \u00bb. La dimension narrative de l&#8217;histoire va bien entendu au del\u00e0 de la simple question \u00e9v\u00e9nementielle et causale, puisque la r\u00e9alit\u00e9 qu&#8217;elle pr\u00e9tend saisir, les entit\u00e9s dont elle traite, \u00e9mergent elles-m\u00eames du champ relationnel et dynamique de la pratique humaine m\u00e9diatis\u00e9e par le sens, le langage, les discours.<\/p>\n\n\n\n<p>Par ailleurs, l&#8217;intentionnalit\u00e9 de l&#8217;histoire est encadr\u00e9e d&#8217;une institution qui se donne des r\u00e8gles et qui ob\u00e9it \u00e0 des conventions : l&#8217;enqu\u00eate, la critique des sources, les normes de l&#8217;\u00e9criture ou de la mise en r\u00e9cit, les probl\u00e9matiques et les mod\u00e8les d&#8217;explication &#8211; renvoyant \u00e0 de grandes orientations id\u00e9ologiques qui seront plus ou moins explicit\u00e9es &#8211; , les hypoth\u00e8ses interpr\u00e9tatives. Enfin, le discours historien est toujours en situation, et par l\u00e0 il n&#8217;est jamais tout \u00e0 fait conforme \u00e0 son \u00e9pist\u00e9mologie et \u00e0 son institution: il est constamment d\u00e9tourn\u00e9 ou r\u00e9orient\u00e9 par des strat\u00e9gies, des imp\u00e9ratifs, des d\u00e9sirs, des oublis ou des refus qui lui sont ext\u00e9rieurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Si les historiens renouvellent leurs m\u00e9thodes et leurs objets, quels sont les efforts que les artistes doivent consentir pour les suivre ? Dans la formation des artistes \u00e0 l&#8217;universit\u00e9, par exemple, quelles sont les opportunit\u00e9s r\u00e9elles de fr\u00e9quenter l&#8217;histoire, de l&#8217;\u00e9tudier, de d\u00e9velopper une approche critique?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Revisiter la science<\/h2>\n\n\n\n<p>On pouvait s&#8217;attendre \u00e0 une entreprise de d\u00e9boulonnage de l&#8217;histoire. Il y avait certainement un peu de cette posture d\u00e9j\u00e0 dans le titre de l&#8217;\u00e9v\u00e9nement :&nbsp;<em>M\u00e9moire vive<\/em>&nbsp;&#8211; la m\u00e9moire est vive parce qu&#8217;elle n&#8217;est pas morte, elle est en mouvement. Ou bien : si la m\u00e9moire est vive, c&#8217;est parce qu&#8217;elle est b\u00e9ante comme une blessure, comme un souvenir angoissant, comme le deuil qui ne s&#8217;accomplit pas, comme la m\u00e9lancolie qui s&#8217;installe; alors le mort saisit le vif. Sur le mode de la plaisanterie et de l&#8217;ironie, l&#8217;Internationale Virologie Numismatique intervenait pr\u00e9cis\u00e9ment dans ce champ de l&#8217;histoire en s&#8217;attaquant au monument d\u00e9di\u00e9 \u00e0 l&#8217;amiral Horatio Nelson.<\/p>\n\n\n\n<p>On aurait aussi pu assister \u00e0 une critique en r\u00e8gle, qui remonterait aux fondements \u00e9pist\u00e9mologiques, aux enjeux id\u00e9ologiques, aux strat\u00e9gies de pouvoirs, finalement \u00e0 la situation ou \u00e0 la conscience historique de notre \u00e9poque. Si l&#8217;historiographie qu\u00e9b\u00e9coise est un terrain fertile pour la pol\u00e9mique, c&#8217;est en grande partie parce qu&#8217;elle s&#8217;\u00e9difie sur une m\u00e9moire instable et parce qu&#8217;elle investit des lieux incertains. Dans les cercles de la recherche professionnelle et acad\u00e9mique, on semble observer un d\u00e9sinvestissement \u00e0 l&#8217;\u00e9gard de l&#8217;histoire et de la soci\u00e9t\u00e9 globales au profit d&#8217;objets particuliers. Il faudrait savoir si ce mouvement est r\u00e9pandu ailleurs &#8211; l&#8217;engouement pour la g\u00e9n\u00e9alogie, le patrimoine, l&#8217;histoire populaire, les grands reportages ou les r\u00e9trospectives, indiquerait plut\u00f4t le contraire. Serait-ce que le grand r\u00e9cit est re\u00e7u et assimil\u00e9 au point de passer pour naturel, ou serait-ce plut\u00f4t qu&#8217;il est rejet\u00e9, ni\u00e9, refoul\u00e9 ?<\/p>\n\n\n\n<p>Comme l&#8217;historiographie de bien d&#8217;autres soci\u00e9t\u00e9s qui ren\u00e9gocient l&#8217;h\u00e9ritage de la modernit\u00e9 dans un contexte postmoderne, celle du Qu\u00e9bec et de sa m\u00e9tropole pourrait nous donner un point de vue p\u00e9n\u00e9trant sur les transformations structurelles et culturelles en cours. Montr\u00e9al est une ville cl\u00e9 pour \u00e9tudier le processus de mondialisation et sa n\u00e9gociation au niveau local, puisqu&#8217;elle incarne de mani\u00e8re particuli\u00e8rement frappante diff\u00e9rentes tensions historiques : l&#8217;occupation d&#8217;un nouvel espace sur le continent par les puissances europ\u00e9ennes, la situation coloniale et postcoloniale, la red\u00e9finition de l&#8217;espace national, le maillage des r\u00e9seaux de transport, de communication et d&#8217;information depuis le tournant du XX<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle, le d\u00e9ploiement rapide du capitalisme postindustriel, l&#8217;intervention des diff\u00e9rents paliers de gouvernement dans le d\u00e9veloppement culturel&#8230; La pr\u00e9sence d&#8217;une ville bilingue et multiculturelle en Am\u00e9rique du Nord est d\u00e9j\u00e0 le signe d&#8217;une dynamique sociologique sp\u00e9cifique qui va bien au-del\u00e0 d&#8217;un h\u00e9ritage plus ou moins assum\u00e9 entre l&#8217;Europe et le Nouveau Monde. En ce qui a trait plus sp\u00e9cifiquement \u00e0 l&#8217;art et \u00e0 la culture, la coexistence, puis les ph\u00e9nom\u00e8nes de transfert ou de m\u00e9tissage entre des traditions \u00ab autochtones \u00bb, \u00ab europ\u00e9ennes \u00bb et \u00ab am\u00e9ricaines \u00bb compliquent toutes les lectures unilat\u00e9rales qu&#8217;on pourrait entreprendre de la modernit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Quoi qu&#8217;il en soit, ma surprise a \u00e9t\u00e9 de constater que les artistes &#8211; qui, tous \u00e0 leur mani\u00e8re, abordaient in\u00e9vitablement ces questions &#8211; ont plut\u00f4t tent\u00e9 de s&#8217;approprier le discours historique, son institution, ses techniques et ses m\u00e9thodes, en quelque sorte par le petit bout de la m\u00e9moire. Denis Lessard, quant \u00e0 lui, a assum\u00e9 pleinement cette volont\u00e9 d&#8217;appropriation et d&#8217;investissement de soi en d\u00e9couvrant et en reconstituant la m\u00e9moire de la communaut\u00e9 russe orthodoxe, Guy Giard a jou\u00e9 sur le registre du scandale, de l&#8217;\u00e9motion et de l&#8217;empathie pour mettre au jour l&#8217;histoire de l&#8217;esclavage en Nouvelle-France. Mais de cette m\u00e9moire vive \u00e0 l&#8217;histoire, il y a un long p\u00e9riple, comme je le soulignerai tant\u00f4t.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Les artistes de la m\u00e9moire<\/h2>\n\n\n\n<p>C&#8217;est Charles Halary qui a parl\u00e9 d&#8217;\u00ab artistes de la m\u00e9moire \u00bb pour indiquer la sym\u00e9trie avec les \u00ab professionnels de la m\u00e9moire \u00bb que sont les historiens. Pour certains des participants \u00e0 la charrette multidisciplinaire, il s&#8217;agissait de rappeler l&#8217;urgence, la n\u00e9cessit\u00e9 de mat\u00e9rialiser la m\u00e9moire dans les gestes, dans l&#8217;attitude, dans la parole. Cela a \u00e9t\u00e9 admirablement th\u00e9matis\u00e9 par l&#8217;\u00e9quipe 1 form\u00e9e de Micheline Clouard (architecture du paysage), Ani Desch\u00eanes (arts visuels), Gilles Garand (patrimoine vivant) et Martin Pelletier (design d&#8217;am\u00e9nagement). D&#8217;autres entendaient m\u00e9nager \u00e0 la m\u00e9moire des lieux et des temps qui lui sont propres; il fallait ouvrir la br\u00e8che entre le pass\u00e9 et le futur, retrouver le souci des choses et des \u00eatres en les confiant \u00e0 des quasi-ou des n\u00e9o-institutions, souples et r\u00e9ticulaires. C&#8217;\u00e9tait le coeur de la proposition de l&#8217;\u00e9quipe 2, avec Caroline Boileau (arts visuels), Danielle Doucet (histoire de l&#8217;art), Jean Laberge (architecture) et Julie St-Arnaud (architecture du paysage). D&#8217;autres encore s&#8217;attaquaient \u00e0 combattre l&#8217;apathie, \u00e0 raviver l&#8217;imagination et la sensibilit\u00e9, cette part d&#8217;elle-m\u00eame sans quoi la m\u00e9moire ne serait rien, et gr\u00e2ce \u00e0 laquelle elle peut \u00e9chapper \u00e0 la r\u00e9p\u00e9tition, voire m\u00eame \u00e0 la culture et \u00e0 tous ses devoirs. Cette imagination, on la trouvait dans l&#8217;ensemble des projets, dans la po\u00e9sie, dans l&#8217;humour, la f\u00eate, la surprise, mais de fa\u00e7on plus soutenue avec l&#8217;\u00e9quipe 3 de Claude Brault (d\u00e9veloppement culturel, arts visuels et m\u00e9tiers d&#8217;art), Mireille Cliche (po\u00e9sie, ressources documentaires), Nicole Lemay (mus\u00e9ologie) et Philippe Lupien (architecture). Les trois \u00e9quipes ne remettaient pas le sort de la culture entre les mains des experts, mais cherchaient au contraire les moyens de la cr\u00e9er, de la partager, de la transmettre ou de la diss\u00e9miner.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais tout l&#8217;art moderne, tout l&#8217;art postromantique, n&#8217;est-il pas un art m\u00e9moriel ? Je suis tent\u00e9 de le penser, en ce sens qu&#8217;il se con\u00e7oit lui-m\u00eame historiquement, non pas in\u00e9vitablement pour revendiquer une certaine id\u00e9e du progr\u00e8s ou pour se trouver des filiations, mais surtout et plus radicalement parce qu&#8217;il peut se d\u00e9clarer libre par rapport \u00e0 toutes les traditions et entrer librement en rapport avec toutes (les siennes, comme toutes les autres). Cette m\u00eame conscience historique joue dans le rapport avec les autres savoirs ou discours savants, et les autres techniques. La modernit\u00e9 esth\u00e9tique est subjective, r\u00e9flexive, ironique, et, pour faire mentir Hegel, l&#8217;art ne s&#8217;est pas content\u00e9 de rester chose du pass\u00e9, chose morte qui aurait \u00e9t\u00e9 maintenue en vie par les interminables appareils de l&#8217;histoire de l&#8217;art et de la mus\u00e9ologie. Les pratiques artistiques actuelles poursuivent donc d&#8217;une certaine mani\u00e8re le travail de m\u00e9moire propre \u00e0 la modernit\u00e9 esth\u00e9tique, notamment parce qu&#8217;il ne s&#8217;agit plus d&#8217;incarner les paysages de la m\u00e9lancolie, mais d&#8217;acc\u00e9der librement \u00e0 toutes les temporalit\u00e9s. On peut donc dire que c&#8217;est une conscience de l&#8217;histoire, la conscience de sa propre historicit\u00e9, relative et ouverte, qui guide l&#8217;artiste contemporain dans son travail de m\u00e9moire.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut entendre cela dans un sens plus large que ne l&#8217;a fait par exemple Mark A. Cheetham, dans son essai de 1992 sur l&#8217;art contemporain canadien intitul\u00e9&nbsp;<em>La m\u00e9moire postmoderne<\/em>, o\u00f9 il tenait la m\u00e9moire comme une figure typique du postmodernisme. L&#8217;art, particuli\u00e8rement celui qui se con\u00e7oit comme intervention, strat\u00e9gie, action, manoeuvre, partage directement de nombreux outils avec le discours historien qui examine la culture mat\u00e9rielle et la vie quotidienne dans ses moindres d\u00e9tails (entretien, r\u00e9cit de vie, emploi du temps, questionnaire, inventaire du quotidien et des usages) et utilise des proc\u00e9d\u00e9s de diffusion ou d&#8217;animation culturelle semblables (participation des publics ou des habitants du quartier, campagne dans les m\u00e9dias de masse traditionnels et dans les nouveaux m\u00e9dias, dispositif interactif, mat\u00e9riel didactique, \u00e9v\u00e9nement, conf\u00e9rence). Les participants de&nbsp;<em>M\u00e9moire vive<\/em>&nbsp;se situaient bien au-del\u00e0 de la m\u00e9taphore et du rapport sp\u00e9culaire; ils nous invitaient \u00e0 faire un pas de plus, dans la dimension pragmatique, performative de la m\u00e9moire.<\/p>\n\n\n\n<p>C&#8217;\u00e9tait bien \u00e9videmment le cas avec&nbsp;<em>Les murs du feu<\/em>&nbsp;et les \u00ab&nbsp;<em>bo\u00eetes d&#8217;alarme<\/em>&nbsp;\u00bb de l&#8217;Action Terroriste Socialement Acceptable, qui font revivre des segments d&#8217;histoire du&nbsp;<em>Red Light District<\/em>&nbsp;que la majorit\u00e9 pr\u00e9f\u00e9rerait bien souvent ignorer. Avec les&nbsp;<em>Histoires oubli\u00e9es<\/em>&nbsp;de Cliche, les&nbsp;<em>Promenades m\u00e9morables<\/em>de Desch\u00eanes et les&nbsp;<em>Sympt\u00f4mes relocalis\u00e9s<\/em>&nbsp;de Boileau, la m\u00e9moire et les r\u00e9cits apparaissent comme des processus qui progressent et se cumulent, mais qui r\u00e9gressent aussi. Les petits r\u00e9cits offrent des acc\u00e8s privil\u00e9gi\u00e9s \u00e0 l&#8217;histoire au pr\u00e9sent, ils voilent aussi le pass\u00e9 de vrais et de faux souvenirs, toutes ces formes s\u00e9lectives que d\u00e9coupe la m\u00e9moire dans ses affabulations. \u00c0 l&#8217;autre extr\u00e9mit\u00e9 du m\u00eame registre, l&#8217;intervention de VLAN paysages, qui touchait \u00e0 la mus\u00e9ologie, \u00e0 l&#8217;arch\u00e9ologie, \u00e0 la g\u00e9ologie et \u00e0 la cartographie, visait \u00e0 inscrire dans le sol et dans l&#8217;exp\u00e9rience les micro-r\u00e9cits des diff\u00e9rentes disciplines.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>De la m\u00e9moire \u00e0 l&#8217;histoire<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La m\u00e9moire fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 des ph\u00e9nom\u00e8nes distincts qu&#8217;on peut comprendre \u00e0 plusieurs niveaux entrelac\u00e9s : l&#8217;exp\u00e9rience accumul\u00e9e et marqu\u00e9e dans la nature, dans le vivant, dans le corps; le travail psychique qui permet de constituer l&#8217;identit\u00e9 du soi; la facult\u00e9 ou la comp\u00e9tence particuli\u00e8re n\u00e9cessaire \u00e0 l&#8217;acte de compr\u00e9hension (dans la lecture, la vision, l&#8217;\u00e9coute, tous les ordres de la perception); le processus de transmission des traits culturels, des savoirs, des traditions; le r\u00e9pertoire qui donne acc\u00e8s \u00e0 un corpus de connaissances; le code qui g\u00e9n\u00e8re les formes adaptatives et autopo\u00ef\u00e9tiques de tout syst\u00e8me.<\/p>\n\n\n\n<p>L&#8217;important est de distinguer m\u00e9moire et histoire, mais aussi de maintenir le lien entre les deux. Le petit bout de la m\u00e9moire auquel se sont surtout attaqu\u00e9s les artistes, n&#8217;est qu&#8217;un des mat\u00e9riaux de l&#8217;histoire, un des niveaux de symbolisation que la m\u00e9moire peut explorer et sur lequel elle peut \u00e9lever son r\u00e9cit. La m\u00e9moire n&#8217;est pas l&#8217;histoire, mais il n&#8217;y a pas d&#8217;histoire sans m\u00e9moire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 une \u00e9poque o\u00f9 nous avons trop souvent l&#8217;impression d&#8217;\u00eatre submerg\u00e9s par le flot continu des informations, ce n&#8217;est pas l&#8217;exc\u00e8s d&#8217;histoire (l&#8217;histoire antiquaire, pour reprendre le mot de Nietzsche) qui devrait inqui\u00e9ter, mais le manque d&#8217;histoire, et la difficult\u00e9 de se l&#8217;approprier. Le manque d&#8217;histoire fait pr\u00e9cis\u00e9ment tomber l&#8217;esprit critique et la r\u00e9flexion dans des formes d&#8217;enfermement : la nostalgie, le folklore, le tourisme, l&#8217;exotisme, le kitsch, le spectacle. Bien entendu, le spectacle et les multiples retours ou r\u00e9surgences du pass\u00e9 sont des modalit\u00e9s temporelles particuli\u00e8rement puissantes et agissantes dans toute la vie culturelle de notre \u00e9poque. On pourrait m\u00eame estimer, \u00e0 la mani\u00e8re des penseurs du n\u00e9obaroque contemporain, qu&#8217;elles en sont les forces cr\u00e9atrices. Ainsi, la th\u00e9\u00e2tralit\u00e9, la corpor\u00e9it\u00e9 ou la sensualit\u00e9 qui se manifestent dans certaines installations vid\u00e9o tout autant que dans les modes vestimentaires ou les styles de vie t\u00e9moigneraient d&#8217;une esth\u00e9tique qui ne craint pas de laisser venir \u00e0 elle ce qui lui est d&#8217;abord \u00e9tranger ou ext\u00e9rieur; un processus culturel qui ne r\u00e9pugne pas \u00e0 puiser de fa\u00e7on r\u00e9fl\u00e9chie et strat\u00e9gique dans le r\u00e9pertoire des formes h\u00e9rit\u00e9es, dans le vieux fond symbolique des id\u00e9es, des souvenirs et des attitudes pour en faire du neuf ou plus simplement pour en faire autre chose et le l\u00e2cher dans le r\u00e9el. Mais admettre cela, c&#8217;est du m\u00eame coup appeler les outils de la critique et d\u00e9celer dans ces forces les processus d&#8217;enfermement. Il y a enfermement lorsque le moment d&#8217;accumulation, de reconnaissance mim\u00e9tique l&#8217;emporte sur le moment de l&#8217;imagination, lorsque la dynamique des deux est enray\u00e9e ou alors tr\u00e8s volontairement orient\u00e9e, comme dans les produits standardis\u00e9s des industries du savoir et des industries culturelles.<\/p>\n\n\n\n<p><em>M\u00e9moire vive<\/em>&nbsp;a effectivement travaill\u00e9 au corps de la m\u00e9moire. On pouvait constater la volont\u00e9 de multiplier les approches vers une histoire non dite ou refoul\u00e9e, lutter contre l&#8217;amn\u00e9sie, d\u00e9voiler, d\u00e9verrouiller, rencontrer et partager des histoires autres. Or, le dialogue auquel \u00e9taient invit\u00e9s les participants (artistes, mus\u00e9ologues, historiens et autres professionnels des arts et de la culture) donne l&#8217;impression de tout juste commencer. Peut-\u00eatre est-il toujours report\u00e9 \u00e0 plus tard. Les propositions artistiques doivent-elles acquiescer \u00e0 l&#8217;\u00e9tat d&#8217;avancement de la recherche en histoire et en mus\u00e9ologie, prendre simplement pour acquis certains de ses r\u00e9sultats ? En abordant l&#8217;histoire par le petit bout de la m\u00e9moire, les artistes se cantonnent-ils dans une position ext\u00e9rieure et n\u00e9gative ? M\u00eame si je ne le partage pas, je comprends l&#8217;agacement de l&#8217;architecte et directeur des programmes \u00e0 H\u00e9ritage Montr\u00e9al, Dinu Bumbaru, et du mus\u00e9ologue et historien de l&#8217;art Raymond Montpetit, devant ce qui leur apparaissait comme une m\u00e9moire bien courte, sinon comme de l&#8217;ignorance en ce qui a trait aux enjeux patrimoniaux actuels et \u00e0 la pratique de l&#8217;histoire.<\/p>\n\n\n\n<p>J&#8217;ai probablement eu plus de chance que les deux sp\u00e9cialistes invit\u00e9s \u00e0 commenter les r\u00e9sultats de la charrette multidisciplinaire, puisque j&#8217;ai r\u00e9ussi \u00e0 laisser tomber mes appr\u00e9hensions, j&#8217;ai accept\u00e9 les interrogations et les propositions artistiques pour elles-m\u00eames, mais aussi pour ce qu&#8217;elles repr\u00e9sentaient un dialogue vraisemblablement encore \u00e0 reprendre, parce que toujours manqu\u00e9, entre l&#8217;art et les autres disciplines savantes qui s&#8217;affairent au chevet de la culture. Si nous laissons de c\u00f4t\u00e9 la mallette et la pharmacie portative que tout voyageur pr\u00e9venant emporte avec lui, il nous reste nos inestimables petits exercices de m\u00e9moire et d&#8217;imagination n\u00e9cessaires \u00e0 tous les d\u00e9parts.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><strong>Rep\u00e8res bibliographiques<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">Walter Moser et Nicolas Goyer (dir.),&nbsp;<em>R\u00e9surgences baroques : les trajectoires d&#8217;un processus transculturel<\/em>, La Lettre vol\u00e9e, Bruxelles, 2001.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">Jan Patocka,&nbsp;<em>L&#8217;art et le temps<\/em>, trad. Erika Abrams, P.O.L., Paris, 1990.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">Paul Ricoeur,&nbsp;<em>Temps et r\u00e9cit<\/em>, 3 vol. , Seuil, Paris, 1985.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">Peter Sloterdijk,&nbsp;<em>L&#8217;heure du crime et le temps de l&#8217;\u0153uvre d&#8217;art<\/em>, trad. Olivier Mannoni, Calmann-L\u00e9vy, Paris, 2000.<\/p>\n<div style='display: none;'>Louis Jacob<\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"","protected":false},"author":1303,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[281,882],"tags":[],"numeros":[4790],"disciplines":[],"statuts":[335],"checklist":[],"auteurs":[4770],"artistes":[],"thematiques":[],"type_post":[],"class_list":["post-179722","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archive","category-post","numeros-47-autour-de-memoire-vive-en","statuts-archive","auteurs-louis-jacob-en"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/179722","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1303"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=179722"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/179722\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=179722"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=179722"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=179722"},{"taxonomy":"numeros","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/numeros?post=179722"},{"taxonomy":"disciplines","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/disciplines?post=179722"},{"taxonomy":"statuts","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/statuts?post=179722"},{"taxonomy":"checklist","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/checklist?post=179722"},{"taxonomy":"auteurs","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/auteurs?post=179722"},{"taxonomy":"artistes","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/artistes?post=179722"},{"taxonomy":"thematiques","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/thematiques?post=179722"},{"taxonomy":"type_post","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/type_post?post=179722"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}