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{"id":180164,"date":"2001-09-01T19:40:00","date_gmt":"2001-09-02T00:40:00","guid":{"rendered":"https:\/\/esse.ca\/une-certaine-consistanceextraits-de-jours-2000-2001\/"},"modified":"2022-11-21T14:09:04","modified_gmt":"2022-11-21T19:09:04","slug":"une-certaine-consistanceextraits-de-jours-2000-2001","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/une-certaine-consistanceextraits-de-jours-2000-2001\/","title":{"rendered":"<strong>Une certaine consistance<br>(Extraits de jours, 2000 \u2013 2001)<\/strong>"},"content":{"rendered":"\n<p>[In French]<\/p>\n\n\n\n<p><strong>17 \u2013 27 janvier, Lom\u00e9, Togo<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Dilu\u00e9 par le retour.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur un banc du parc, une cigarette au soleil, sa lumi\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019avion, stop au bord de Lagos \u2013 quinze millions d\u2019habitants.<\/p>\n\n\n\n<p>Du ciel, Lom\u00e9 s\u2019\u00e9tend en propri\u00e9t\u00e9s de cours carr\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Encore une arriv\u00e9e dans le noir vivant d\u2019une ville.<\/p>\n\n\n\n<p>Chaleur humide.<\/p>\n\n\n\n<p>Plein de petites lampes et d\u2019ombres remuantes autour.<\/p>\n\n\n\n<p>Je retrouve mes gestes de corps dansant. De mati\u00e8re au corps. Terre, terre, terre.<\/p>\n\n\n\n<p>Au bord de l\u2019Atlantique.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus pr\u00e8s encore dans une poche ferm\u00e9e de hauts murs, et dedans le march\u00e9 aux l\u00e9gumes, des femmes. \u00ab Tomates ! \u00bb, ignames, pil\u00e9es, l\u00e9gumes broy\u00e9s, marmites sur les feux,&nbsp;<em>fufu<\/em>&nbsp;dans l\u2019assiette. Ma poche \u00e0 Lom\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019appropriation par le mot, le dessin, l\u2019image, le son \u2013 cette n\u00e9cessit\u00e9 de s\u2019approprier ce qui vient \u00e0 nous dans un espace ou un temps travers\u00e9, de retenir quelque chose \u2013 na\u00eet-elle de l\u2019impossibilit\u00e9 de vivre simplement ce qui se manifeste \u00e0 nous ?<\/p>\n\n\n\n<p>Des petits tas partout en attente.<\/p>\n\n\n\n<p>La marche relie, les mati\u00e8res, les corps, les gestes des mati\u00e8res en objets.<\/p>\n\n\n\n<p>La cuisine dans la rue et la cour; vers la cour, les chambres.<\/p>\n\n\n\n<p>Paul Ahyi : \u00ab Pourquoi la terre a-t-elle si soif de sang ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Beau dialogue avec ce sculpteur (le Doyen) sur le dessin, la sculpture, les tentatives contemporaines. Exprimer comment un carr\u00e9 blanc (il m\u2019avait provoqu\u00e9 sur ce sujet) peut \u00eatre une fen\u00eatre qui nous am\u00e8ne dans un autre espace, vers un autre ordre (transcendant). \u2014 \u00ab Ici, sous les cocotiers, les \u00e9changes sont rares ! \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Les femmes chargent et portent le gravier aux hommes qui malaxent le b\u00e9ton. Comme une danse trop lourde.<\/p>\n\n\n\n<p>Le professeur ouvre la porte d\u2019une classe de grands, assis chacun \u00e0 une table trop haute : \u00ab Levez-vous ! \u00bb. Envie de pleurer.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9glise est pleine. Veill\u00e9e fun\u00e8bre en fanfare et chor\u00e9graphie simple o\u00f9 chacun avance dans ses plus beaux habits. \u00ab C\u2019est joyeux ici ! \u00bb \u2014 \u00ab Non, mais c\u2019est plein d\u2019espoir \u00bb. \u00c0 Lom\u00e9, on construit encore des \u00e9glises. Le Dieu de mon enfance est partout pr\u00e9sent.<\/p>\n\n\n\n<p>Dix jours \u00e0 marcher dans la ville, puis nouvelle rencontre avec les \u00e9tudiants de <span style=\"white-space: nowrap;\">l\u2019EAMAU<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-1\" href=\"#footnote-1\"><sup>1<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-1\"><a href=\"#fn-ref-1\"> 1 <\/a> - L\u2019\u00c9cole Africaine des M\u00e9tiers de l\u2019Architecture et de l\u2019Urbanisme qui concerne huit pays africains.<\/span> sur le paysage de Lom\u00e9 : les kilom\u00e8tres de plages s\u00e9quenc\u00e9es d\u2019est en ouest par le port, le village des p\u00eacheurs, les potagers en ville, les plantations d\u2019all\u00e9es de palmiers, le grand terrain de sport, une zone de d\u00e9tente et des f\u00eates du dimanche, la zone de p\u00eache jouxtant la fronti\u00e8re avec le Ghana; la lagune qui s\u2019\u00e9tend longuement au milieu de la ville sur un axe est-ouest, deux lacs reli\u00e9s par un bassin, longeant les quartiers de Hanoukope, Doulassame, Amoutive, Be Apeyme o\u00f9 se trouve la for\u00eat sacr\u00e9e, Be Hedje, Be Kpota&#8230;; le chemin de fer dans la ville en trois branches courbes du sud au nord \u2014 mouvement de masses proches.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour d\u00e9crire l\u2019ar\u00e9ole consistante, il faut la toucher ou alors \u00e9voquer une peau grise, souple, rugueuse, ponctu\u00e9e d\u2019asp\u00e9rit\u00e9s, et palper, en fermant les yeux, un morceau de latex du bout des doigts.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout s\u2019est int\u00e9rioris\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>30 janvier<\/strong><br>Quatre belles heures de cours th\u00e9oriques, bien centr\u00e9. M\u00e9ditation ouverte sur le mot&nbsp;<em>architecture<\/em>&nbsp;avec les \u00e9tudiants de deuxi\u00e8me ann\u00e9e, o\u00f9 je risque cette d\u00e9finition : Des appropriations de l\u2019espace r\u00e9pondant au souci d\u2019habiter. En premi\u00e8re,&nbsp;<em>Le voyage<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>31 janvier<\/strong><br>Dans la d\u00e9finition donn\u00e9e hier, le terme appropriation semble trop proche de propri\u00e9t\u00e9. Je tente autre chose : Donner formes \u00e0 l\u2019espace en r\u00e9ponse au souci d\u2019habiter.<\/p>\n\n\n\n<p>R\u00e9pondre en espaces au souci d\u2019habiter.<\/p>\n\n\n\n<p>Souci, ou besoin, ou d\u00e9sir ?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>2 f\u00e9vrier<\/strong><br>Dans la nuit, il se d\u00e9bat dans l\u2019atelier de l\u2019\u00e9cole avec un projet de Classe primaire. \u00c0 quelques heures de la remise, il n\u2019a rien; les autres (des enseignants) ont presque fini. Il ne sait pas si cette situation l\u2019angoisse vraiment. Au fil du temps, avant le r\u00e9veil, il finit par entrevoir une solution : un espace rectangulaire pour l\u2019enseignement. Cet espace est l\u00e9g\u00e8rement sur\u00e9lev\u00e9 et balis\u00e9 aux angles par des colonnes, la lumi\u00e8re vient du haut. Autour, un espace p\u00e9riph\u00e9rique ondulant (il n\u2019a pas vu d\u2019ouverture dans grands murs blancs). Ce r\u00eave du b\u00e2ti (il succ\u00e8de \u00e0 deux autres) le rassure. Il y a quinze ans, il avait \u00e9crit : \u00ab Suis-je architecte de toujours avoir peur l\u2019effondrement ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><strong>9 f\u00e9vrier, Paris<\/strong><br>Les&nbsp;<em>Dessins<\/em>&nbsp;de Giacometti et les quelques sculptures qui ponctuent l\u2019exposition me remuent une nouvelle fois.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur une table, un silex en formes que j\u2019aime modeler, reconnues dans l\u2019\u0153il et la main.<\/p>\n\n\n\n<p>Jambes de marbre, jambes de Christ, entre, \u00e9tendues entre deux pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur le coin du march\u00e9 d\u2019Aligre, les petites roses en bouquets sont toujours l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">IMMAT\u00c9RIALIT\u00c9<\/h2>\n\n\n\n<p><strong>2 f\u00e9vrier<\/strong><br>La revue&nbsp;<em>Esse<\/em>&nbsp;pr\u00e9pare un num\u00e9ro sur l\u2019immat\u00e9rialit\u00e9, Sylvette Babin questionne mon envie d\u2019\u00e9crire quelque chose (courriel du 23 janvier ouvert au Togo).<\/p>\n\n\n\n<p>Immat\u00e9rialit\u00e9 n\u2019est pas dans mon dictionnaire d\u2019usage et de questionnement. Je ne me souviens pas l\u2019avoir prononc\u00e9. Immat\u00e9riel non plus, sinon dans l\u2019enfance&#8230; peut-\u00eatre, pour r\u00e9pondre aux questions de l\u2019\u00e2me, de Dieu, des anges&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Le mot ne me touche pas. Il n\u2019\u00e9branle rien. Ce qui fut tr\u00e8s diff\u00e9rent lorsque, \u00e9crivant&nbsp;<em>P\u00e9dagogie de la forme<\/em>, je suis tomb\u00e9 sur le catalogue&nbsp;<span style=\"white-space: nowrap;\"><em>L\u2019informe<\/em><a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-2\" href=\"#footnote-2\"><sup>2<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-2\"><a href=\"#fn-ref-2\"> 2 <\/a> - <em>L\u2019informe, mode d\u2019emploi<\/em>, textes de Yve-Alain Bois et Rosalind Krauss, Paris, Centre Georges Pompidou, 1996. La d\u00e9finition de Bataille a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9e dans&nbsp;<em>Documents<\/em>, 1929.<\/span> et la d\u00e9finition de Bataille.&nbsp;<em>L\u2019informe<\/em>&nbsp;a boulevers\u00e9 ma perception. La dynamique contenue dans&nbsp;<em>la besogne des mots<\/em>, davantage encore. Elle se poursuit dans la mani\u00e8re dont j\u2019ouvre l\u2019un ou l\u2019autre mot, seul ou avec les \u00e9tudiants.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab INFORME \u2014 Un dictionnaire commencerait \u00e0 partir du moment o\u00f9 il ne donnerait plus le sens mais les besognes des mots. Ainsi informe n\u2019est pas seulement un adjectif ayant tel sens mais un terme servant \u00e0 d\u00e9classer, exigeant g\u00e9n\u00e9ralement que chaque chose ait sa forme. Ce qu\u2019il d\u00e9signe n\u2019a ses droits dans aucun sens et se fait \u00e9craser partout comme une araign\u00e9e ou un ver de terre. Il faudrait, en&nbsp;<em>effet<\/em>, pour que les hommes acad\u00e9miques soient contents, que l\u2019univers prenne forme. La philosophie enti\u00e8re n\u2019a pas d\u2019autre but : il s\u2019agit de donner une redingote \u00e0 ce qui est, une redingote math\u00e9matique. Par contre, affirmer que l\u2019univers ne ressemble \u00e0 rien et n\u2019est qu\u2019informe revient \u00e0 dire que l\u2019univers est quelque chose comme une araign\u00e9e ou un crachat. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Georges Batailles<\/p>\n\n\n\n<p>Ici, la besogne n\u2019op\u00e8re en rien. L\u2019immat\u00e9rialit\u00e9 ne s\u2019ouvre pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Immat\u00e9riel semble d\u00e9j\u00e0 plus simple pour tenter quelque chose dans cet espace sans rep\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Ma perception passe d\u2019abord par la mati\u00e8re. Je provoque des asp\u00e9rit\u00e9s, donne \u00e9paisseur \u00e0 l\u2019espace, consistance au souffle. M\u00eame dans l\u2019animisme, c\u2019est la mati\u00e8re, indissociable de l\u2019\u00e2me, qui est retenue.<\/p>\n\n\n\n<p>Mati\u00e8re, corps, os, peau, sensuel, et Myriam qui me dit un jour : \u00ab Tu es mati\u00e8re \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>La poussi\u00e8re traverse le silence, le vide est habit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>La spiritualit\u00e9 ? Elle est au corps.<\/p>\n\n\n\n<p>Peut-on flotter (en r\u00eave) sans avoir peur de tomber ?<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019immat\u00e9rialit\u00e9 vers rien.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la mort, on s\u2019attend \u00e0 toucher quelque chose.<\/p>\n\n\n\n<p>Parfois un temps suspendu, une impression d\u2019ouate, \u00eatre un ange. De corps.<\/p>\n\n\n\n<p>Un nuage ? La pluie. L\u2019ombre ? Un objet, un corps. La lumi\u00e8re ? Une voie \u00e9vidente. Je pense \u00e0 James Turrell qui cr\u00e9e des fen\u00eatres sur l\u2019infini; mais je n\u2019ai pas vu ses&nbsp;<em>Sky pieces<\/em>&nbsp;et n\u2019\u00e9cris, ici, qu\u2019\u00e0 partir de perceptions propres.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 Paris, j\u2019ai ouvert un petit livre de Didi-Huberman,&nbsp;<em>L\u2019homme qui marchait dans la couleur&nbsp;<\/em>: James Turrell, pr\u00e9cis\u00e9ment&#8230; dans la mati\u00e8re. Si les trois premi\u00e8res lignes du dos de couverture sont celles que je peux lire ici sur l\u2019ouvrage&nbsp;<em>\u00catre <\/em><span style=\"white-space: nowrap;\"><em>cr\u00e2ne<\/em><a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-3\" href=\"#footnote-3\"><sup>3<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-3\"><a href=\"#fn-ref-3\"> 3 <\/a> - Les deux livres ont \u00e9t\u00e9 publi\u00e9s dans la s\u00e9rie \u00ab Fable du lieu \u00bb, aux \u00c9ditions de Minuit, en 2000 et 2000.<\/span>, consacr\u00e9 \u00e0 Penone, on s\u2019\u00e9loigne encore : \u00ab L\u2019artiste est l\u2019inventeur de&nbsp;<em>lieux<\/em>. Il fa\u00e7onne, il donne chair \u00e0 des espaces improbables, impossibles ou impensables : apories, fables, topiques. \u00bb L\u2019auteur \u00e9crit bien \u00ab donne chair \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>13 f\u00e9vrier<\/strong><br>Accepter l\u2019id\u00e9e que l\u2019on se d\u00e9sagr\u00e8ge petit \u00e0 petit.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>14 f\u00e9vrier<\/strong><br>Dans l\u2019article que&nbsp;<em>Lib\u00e9<\/em>&nbsp;consacre, aujourd\u2019hui, \u00e0 Sylvain Dubuisson, je lis : \u00ab Le designer doit redonner du sens au virtuel et aux nouveaux mat\u00e9riaux. Le bois, l\u2019acier renvoyaient \u00e0 la densit\u00e9 de l\u2019homme, \u00e0 un \u00e9quilibre entre mati\u00e8re et pens\u00e9e. Du mat\u00e9riau de synth\u00e8se, le temps est absent. Il est immat\u00e9riel. Ce qui doit lui faire gagner en m\u00e9taphore. \u00bb Un point de vue.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>15 f\u00e9vrier<\/strong><br>Lorsque, dans des moments de sensualit\u00e9 extr\u00eame, le corps murmure \u00ab Je fonds \u00bb, ou dans un accouplement \u00ab Je pourrais mourir dans l\u2019instant \u00bb, part-il dans un espace de l\u2019unit\u00e9, sans asp\u00e9rit\u00e9, un bain d\u2019huile ? Est-il sans poids, immat\u00e9riel, ou vit-il d\u2019un exc\u00e8s de densit\u00e9 expir\u00e9 dans l\u2019espace qui le prend ?<\/p>\n\n\n\n<p>Si, quand je donne aux \u00e9tudiants un mot \u00e0 ouvrir pour proposer un sens, ce mot reste pour eux aussi \u00e9tranger qu\u2019immat\u00e9rialit\u00e9 l\u2019est pour moi, je comprends leur inertie.<\/p>\n\n\n\n<p>Le <span style=\"white-space: nowrap;\">dictionnaire<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-4\" href=\"#footnote-4\"><sup>4<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-4\"><a href=\"#fn-ref-4\"> 4 <\/a> - Les d\u00e9finitions sont extraites du&nbsp;<em>Petit Robert<\/em>.<\/span> permet de lire une d\u00e9finition : \u00ab Qualit\u00e9, \u00e9tat de ce qui est immat\u00e9riel \u00bb Et pour ce mot : \u00ab Qui n\u2019est pas form\u00e9 de mati\u00e8re (V.incorporel, spirituel). Qui est \u00e9tranger \u00e0 la mati\u00e8re, ne concerne pas la chair, les sens. Qui ne semble pas de nature mat\u00e9rielle. \u00bb Le placer sur un plan intellectuel est relativement ais\u00e9. Il resterait encore \u00e0 le mettre en mouvement, assurer son transfert, l\u2019int\u00e9grer dans l\u2019exp\u00e9rience d\u2019un corps entier.<\/p>\n\n\n\n<p>Au niveau spirituel (large), j\u2019utilise le terme transcender. Il renvoie \u00e0 un autre ordre. L\u2019acc\u00e8s s\u2019\u00e9tablit \u00e0 partir de la mati\u00e8re en pratiques diverses qui la brasent, jusqu\u2019au simple souffle d\u2019un corps qui entre en m\u00e9ditation. Dans l\u2019ouverture d\u2019un autre espace, certains font l\u2019exp\u00e9rience de la d\u00e9mat\u00e9rialisation. Elle correspond, en physique, \u00e0 la \u00ab disparition des particules mat\u00e9rielles (d\u2019un corps) accompagn\u00e9e d\u2019apparitions d\u2019\u00e9nergies \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e0, je vois bien comment ces esprits se rapprochent de l\u2019immat\u00e9rialit\u00e9. Ils \u00e9voquent les \u00e9nergies, les fluides, les ondes. Ma perception doit \u00eatre limit\u00e9e, puisque dans les souffles, les \u00e9nergies, j\u2019int\u00e8gre une consistance qui les fait entrer dans un inventaire de mati\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p>Les ondes ? L\u2019immat\u00e9rialit\u00e9 est \u00e9vidente, Je ne fais pourtant pas le lien entre les deux, ne les \u00e9voque d\u2019ailleurs jamais. Dans le monde, je cherche des asp\u00e9rit\u00e9s. Jusqu\u2019\u00e0 donner consistance aux id\u00e9es, \u00e0 tendre vers le corps des messages virtuels<\/p>\n\n\n\n<p>Certains mots restent \u00e9trangers. Se heurtent \u00e0 quelque r\u00e9sistance.<\/p>\n\n\n\n<p>Toucher rien.<\/p>\n\n\n\n<p>Mes dieux ? Pa\u00efens, reli\u00e9s \u00e0 la mati\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>La lumi\u00e8re est une voie. Elle conduit vers un espace autre sur lequel j\u2019\u00e9crirai sans doute. Sans \u00eatre s\u00fbr d\u2019utiliser les mots immat\u00e9rialit\u00e9 et immat\u00e9riel. Vital, transcendant, oui.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019un consid\u00e8re d\u2019abord l\u2019\u00e2me (immat\u00e9rielle ?) qui donne le lieu; l\u2019autre le lieu (mat\u00e9riel ?) d\u2019o\u00f9 sourd l\u2019\u00e2me. L\u2019un et l\u2019autre se rejoignent dans le lieu qu\u2019ils habitent.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la rue, le ciel se d\u00e9coupe en bleu pur.<\/p>\n\n\n\n<p>La libraire me conseille&nbsp;<em>L\u2019homme qui marchait dans la couleur<\/em>. Je prends.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s les trois premi\u00e8res lignes communes \u00e0 la s\u00e9rie&nbsp;<em>Fable du lieu<\/em>&nbsp;et cit\u00e9es plus haut, Didi-Huberman poursuit : \u00ab Le genre de lieux qu\u2019invente James Turrell passe d\u2019abord par un travail avec la lumi\u00e8re : mat\u00e9riau incandescent ou bien nocturne, \u00e9vanescent ou bien massif. Turrell est, en effet, un sculpteur qui donne masse et consistance \u00e0 ces choses (mal) dites immat\u00e9rielles que sont la couleur, l\u2019espacement, la limite, le ciel, l\u2019horizon, la nuit, l\u2019immensit\u00e9 du d\u00e9sert. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Je vis cette exp\u00e9rience de la consistance. Et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette exp\u00e9rience qui me lie de mani\u00e8re fondamentale \u00e0 la mati\u00e8re Le vent \u2014 surtout le grand vent \u2014 en montagne, plus fort seul.<\/p>\n\n\n\n<p>Les premi\u00e8res pages de&nbsp;<em>L\u2019homme qui marchait dans la couleur<\/em>&nbsp;questionnent d\u2019abord mon \u00e9criture. Quand arriverai-je \u00e0 la rendre aussi distante et proche, fluide, p\u00e9n\u00e9trante, ouverte ? Le lecteur suit, en proximit\u00e9, cet homme qui marche seul, sa relation \u00e0 l\u2019Absent. L\u2019\u00e9crivain est ailleurs (pas tr\u00e8s loin, j\u2019entends sa voix).<\/p>\n\n\n\n<p>Faire corps avec le monde.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>16 f\u00e9vrier<\/strong><br>Hier l\u2019\u00e9diteur m\u2019a donn\u00e9 une couverture du livre&nbsp;<em>Asp\u00e9rit\u00e9s en mouvements<\/em>&nbsp;\u00ab Le reste suit ! \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019\u00e9changer dans le solide, produire de petites concr\u00e9tions<\/p>\n\n\n\n<p>Je recommence&nbsp;<em>L\u2019homme qui marchait dans la couleur<\/em>. MARCHER DANS LE D\u00c9SERT s\u2019ouvre sur une fable d\u2019un lieu d\u00e9sert\u00e9, un \u00ab gigantesque monochrome \u00bb arpent\u00e9 sans fin, par un homme qui marche. Cette fable \u2013 magnifique \u2014 se fonde sur le r\u00e9cit de l\u2019Exode, sur du d\u00e9sert et de l\u2019absence. \u00ab L\u2019absent y fleurit du d\u00e9sert \u2014 du d\u00e9sir \u2014, il y prend nom \u00bb. Avec l\u2019Absent, l\u2019homme scellera une alliance sign\u00e9e de sang. MARCHER DANS LA LUMI\u00c8RE commence ainsi : \u00ab Passe le temps. Deux mille trois cent cinquante-cinq ann\u00e9es, pour faire pr\u00e9cis. L\u2019homme ne marche plus dans les d\u00e9serts, mais dans le labyrinthe des villes : imaginons Venise. \u00bb Puis cette question : \u00ab Comment donner \u00e0 la croyance le support visuel d\u2019un d\u00e9sir de voir l\u2019Absent ? \u00bb Et l\u00e0 vient le lieu vide, la lumi\u00e8re pr\u00e9sente, pour rapprocher, doucement, sans le dire (mais on s\u2019en doute) de la sculpture de James Turrell, et lire : MARCHER DANS LA COULEUR, MARCHER L\u2019ESPACEMENT, MARCHER DANS LA LIMITE, MARCHER SOUS LE DU CIEL, TOMBER DANS LA FABLE DU LIEU.<\/p>\n\n\n\n<p>Densifier le silence.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>17 f\u00e9vrier<\/strong><br>Gris, froid, dehors; chaud, tendre, dedans.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>18 f\u00e9vrier<\/strong><br>Ce manque \u00e0 la main, \u00e0 la bouche, au nez (cette frustration) lorsque la serveuse d\u00e9barrasse trop vite le verre de vin vide. L\u2019enl\u00e8ve avant que j\u2019aie bu le fond, les derni\u00e8res gouttes, la derni\u00e8re goutte, port\u00e9 aux l\u00e8vres fois le verre plein d\u2019odeur, de traces, de gestes.<\/p>\n\n\n\n<p>Boire le vide<\/p>\n\n\n\n<p><strong>25 f\u00e9vrier<\/strong><br>Dans&nbsp;<em>Vacances prolong\u00e9es<\/em>, Johan van der Keuken court apr\u00e8s des images du monde avant de mourir. Fondant sa vie dans l\u2019image, il part avec sa compagne au Bhoutan, au Burkina Faso, au Br\u00e9sil, passant par Amsterdam, faisant halte \u00e0 San Francisco\u2026 \u00ab Si je ne peux plus cr\u00e9er d\u2019images, je suis mort. \u00bb La perception rapproch\u00e9e qu\u2019il donne de son parcours nous d\u00e9place entre des \u00eatres en vies pr\u00e9caires et la sienne en train de partir. De mani\u00e8re \u00e9vidente, le cin\u00e9aste veut que son film prolonge son cancer, t\u00e9moigne d\u2019un monde transcendant sa mort.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Il n\u2019y a pas de noyau en l\u2019homme, simplement le vide. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><strong>26 f\u00e9vrier<\/strong><br>Je retrouve un courriel de Sylvette Babin dat\u00e9 du 4 d\u00e9cembre : elle me rend quelques phrases griffonn\u00e9es dans son carnet : L\u2019oignon s\u2019\u00e9pluche jusqu\u2019\u00e0 rien. \u2013 Le noir oblit\u00e8re le myst\u00e8re de l\u2019ombre. \u2013 Le trou fait peur.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>27 f\u00e9vrier<\/strong><br>Ce soir les visages sont beaux<\/p>\n\n\n\n<p><strong>28 f\u00e9vrier<\/strong><br>L\u2019\u00e2me se mat\u00e9rialise.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur cette id\u00e9e, floue, mais r\u00e9currente, de filmer\u2026 des \u00eatres en mouvements, le corps des gestes, des petites chor\u00e9graphies quotidiennes en espaces\u2026 une ambigu\u00eft\u00e9 : un d\u00e9sir d\u2019aller vers l\u2019autre et la peur de la d\u00e9ranger, de lui prendre ce que je ne peux lui donner. Sans doute ne suis-je pas pr\u00e8s. Voyageant, \u00e9crivant, je peux me consid\u00e9rer dans une p\u00e9riode de reconnaissance, ou penser que la cam\u00e9ra perturbera toujours ma perception et mon rapport \u00e0 l\u2019autre, que je ne filmerai jamais.<\/p>\n\n\n\n<p>Continuer \u00e0 bouger mes yeux nus.<\/p>\n<div style='display: none;'>Alberto Giacometti, James Turrell, Jean-Fran\u00e7ois Pirson<\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"","protected":false},"author":1303,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[281,882],"tags":[],"numeros":[5033],"disciplines":[],"statuts":[335],"checklist":[],"auteurs":[4542],"artistes":[5056,5057],"thematiques":[],"type_post":[319],"class_list":["post-180164","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archive","category-post","numeros-43-immaterialites","statuts-archive","auteurs-jean-francois-pirson-en","artistes-alberto-giacometti-en","artistes-james-turrell-en","type_post-principal"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/180164","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1303"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=180164"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/180164\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=180164"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=180164"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=180164"},{"taxonomy":"numeros","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/numeros?post=180164"},{"taxonomy":"disciplines","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/disciplines?post=180164"},{"taxonomy":"statuts","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/statuts?post=180164"},{"taxonomy":"checklist","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/checklist?post=180164"},{"taxonomy":"auteurs","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/auteurs?post=180164"},{"taxonomy":"artistes","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/artistes?post=180164"},{"taxonomy":"thematiques","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/thematiques?post=180164"},{"taxonomy":"type_post","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/type_post?post=180164"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}