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{"id":180183,"date":"2001-09-01T19:30:00","date_gmt":"2001-09-02T00:30:00","guid":{"rendered":"https:\/\/esse.ca\/immatieres\/"},"modified":"2022-11-21T14:44:58","modified_gmt":"2022-11-21T19:44:58","slug":"immatieres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/immatieres\/","title":{"rendered":"<strong>Immati\u00e8res<\/strong>"},"content":{"rendered":"\n<p>[In French]<\/p>\n\n\n\n<p>La mati\u00e8re est de l\u2019\u00e9nergie concentr\u00e9e. N\u00e9e de la physique du d\u00e9but du si\u00e8cle, \u00e0 la suite des d\u00e9couvertes d\u2019Einstein, l\u2019expression s\u2019est ensuite r\u00e9pandue dans le grand public, faisant les beaux jours des \u00e9crivains de science-fiction, nourrissant bien des projets philosophiques, bouleversant pour toujours les masses, les espaces et les temps qui structurent notre lecture du monde. Br\u00e8ve et facile \u00e0 lire, elle dissimule pourtant dans sa concision une lourde charge de myst\u00e8re et d\u2019incompr\u00e9hensible. Peu d\u2019exemples concrets et perceptibles de ses manifestations lui donnent corps. Elle ne s\u2019insinue pas dans le commerce des affaires humaines. La relativit\u00e9 est le domaine des tr\u00e8s grandes vitesses, des masses gigantesques. Des milliers de kilom\u00e8tres par seconde, des millions de milliards de tonnes \u2014 du presque infini.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques ph\u00e9nom\u00e8nes en donnent n\u00e9anmoins une image approch\u00e9e. Une image scientifiquement incorrecte, mais parlante&nbsp;pour l\u2019esprit, s\u2019obtient en approchant deux aimants par leurs p\u00f4les.&nbsp;Une r\u00e9pulsion \u00e9vidente, sensible, se manifeste. Il faut forcer pour&nbsp;maintenir les p\u00f4les en contact. Laiss\u00e9s&nbsp;\u00e0&nbsp;eux-m\u00eames, ils se s\u00e9parent&nbsp;tout seuls. De petits aimants en forme d\u2019anneau, enfil\u00e9s sur une&nbsp;baguette verticale en inversant successivement l\u2019ordre des p\u00f4les, ne se touchent pas. Ceux du haut l\u00e9vitent, repouss\u00e9s par ceux du bas.&nbsp;Une force, qu\u2019il est facile d\u2019assimiler&nbsp;\u00e0&nbsp;une \u00e9nergie, les emp\u00eache de&nbsp;retomber. C\u2019est cette m\u00eame force qui emp\u00eache les poings de traverser les tables, les vivants de jouer au passe-muraille. C\u2019est elle qui fracasse les voitures lors des collisions, qui maintient les \u00e9difices debout sur leurs fondations. Sa perception par les sens cr\u00e9e l\u2019impression de mati\u00e8re \u2014 c\u2019est gr\u00e2ce&nbsp;\u00e0&nbsp;elle qu\u2019il y a mati\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Celui qui marche sur un plancher de bois franc ne s\u2019\u00e9tonne que rarement de ne pas le traverser comme une vapeur pour atterrir dans la cave. C\u2019est en fait un ph\u00e9nom\u00e8ne assez \u00e9trange, malgr\u00e9 sa banalit\u00e9. Les pieds du marcheur sont recouverts de myriades de petits aimants infinit\u00e9simaux, le plancher \u00e9galement. Des aimants qui se repoussent, consciencieusement, obstin\u00e9ment et sans faillir, comme le veut leur m\u00e9tier d\u2019aimant, provoqua nt une l\u00e9vitation \u00e0 tr\u00e8s faible altitude \u2014 une altitude inf\u00e9rieure \u00e0 la taille d\u2019un grain de poussi\u00e8re, \u00e0 celle des sillons de la peau comme \u00e0 celle de ses mol\u00e9cules.&nbsp;\u00c0&nbsp;toutes fins pratiques, le pied touche le plancher, per\u00e7oit la pr\u00e9sence d\u2019une mati\u00e8re \u00e9galement per\u00e7ue par l\u2019\u0153il et l\u2019oreille. Physiquement parlant, il est repouss\u00e9 par elle, en vertu d\u2019une force qui s\u2019oppose&nbsp;\u00e0&nbsp;ce qu\u2019elle soit travers\u00e9e \u2014 une force qui, pour les sens, ressemble \u00e9norm\u00e9ment&nbsp;\u00e0&nbsp;celle qui repousse les aimants.<\/p>\n\n\n\n<p>Un aimant comporte toujours deux p\u00f4les, et ce sont les p\u00f4les identiques qui se repoussent. De quels aimants s\u2019agit-il ici, et o\u00f9 en sont les p\u00f4les oppos\u00e9s&nbsp;? Il s\u2019agit, bien s\u00fbr, des \u00e9lectrons qui entourent les atomes. Le centre de l\u2019atome, le noyau, est positif. Les \u00e9lectrons, en orbite, sont n\u00e9gatifs. Ils sont si pr\u00e8s les uns des autres que l\u2019effet des p\u00f4les s\u2019annule&nbsp;\u00e0&nbsp;distance. La mati\u00e8re n\u2019est g\u00e9n\u00e9ralement pas magn\u00e9tis\u00e9e. La plupart des objets ne s\u2019attirent pas entre eux de fa\u00e7on perceptible. Lorsqu\u2019ils se touchent, les \u00e9lectrons sont mis en contact direct&nbsp;: leur effet n\u2019est plus neutralis\u00e9 par ce lui des noyaux. Ils se repoussent avec une force consid\u00e9rable. Ce qui arr\u00eate brusquement, voire douloureusement, le poing qui tape sur une table, c\u2019est cette r\u00e9pulsion violente entre les couches \u00e9lectroniques des atomes.<\/p>\n\n\n\n<p>Par cette analogie magn\u00e9tique, l\u2019imaginaire est&nbsp;\u00e0&nbsp;m\u00eame d\u2019\u00e9tablir une certaine parent\u00e9 entre mati\u00e8re et <span style=\"white-space: nowrap;\">\u00e9nergie<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-1\" href=\"#footnote-1\"><sup>1<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-1\"><a href=\"#fn-ref-1\"> 1 <\/a> - Sans enlever de valeur&nbsp;\u00e0&nbsp;l\u2019exemple,&nbsp;il&nbsp;faut n\u00e9anmoins pr\u00e9ciser en quoi il reste approximatif. Premi\u00e8rement une force n\u2019est pas une \u00e9nergie&nbsp;: une \u00e9nergie peut produire une force par sa transformation en une autre forme d\u2019\u00e9nergie. L\u2019\u00e9nergie chimique emmagasin\u00e9e dans l\u2019essence produit une force en se transformant en \u00e9nergie thermique lors de sa combustion dans les cylindres&nbsp;: la voiture avance. Mais l\u2019\u00e9nergie reste constante, elle n\u2019est pas d\u00e9pens\u00e9e, elle ne diminue pas. Deuxi\u00e8mement, d\u2019autres ph\u00e9nom\u00e8nes entrent en jeu dans la r\u00e9sistance de la mati\u00e8re. Des enchev\u00eatrements de mol\u00e9cules, une structure interne. Mais, en bout de ligne, tous se ram\u00e8nent&nbsp;\u00e0&nbsp;l\u2019interaction entre les couches \u00e9lectroniques.<\/span>.&nbsp;Une parent\u00e9 qu\u2019il faut consid\u00e9rer \u00e0 sa juste valeur. Si l\u2019expression \u00ab&nbsp;la mati\u00e8re est de l\u2019\u00e9nergie&nbsp;\u00bb est courante,&nbsp;il&nbsp;est plus exact de dire&nbsp;: \u00ab&nbsp;la mati\u00e8re et l\u2019\u00e9nergie sont deux aspects diff\u00e9rents d\u2019une m\u00eame chose&nbsp;\u00bb. Une affirmation plus probl\u00e9matique, parce que personne ne sait tr\u00e8s bien ce qu\u2019est cette chose. La force r\u00e9pulsive des aimants \u00e9mane de leur mati\u00e8re, mais il ne s\u2019agit pas de leur mati\u00e8re proprement dite. L\u2019\u00e9lectron peut \u00e9mettre une force r\u00e9pulsive, qui peut convaincre que la mati\u00e8re contient de l\u2019\u00e9nergie; mais la mati\u00e8re v\u00e9ritable, c\u2019est celle de l\u2019\u00e9lectron, celle du noyau. Celle-l\u00e0 pr\u00e9cis\u00e9ment, de quoi est-elle faite&nbsp;? Une table est faite de bois ou de m\u00e9tal, la glace est faite d\u2019eau, mais un \u00e9lectron&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Personne, en r\u00e9alit\u00e9, ne connait la r\u00e9ponse. Les mod\u00e8les les plus coh\u00e9rents aujourd\u2019hui font appel&nbsp;\u00e0&nbsp;des concepts bien plus abstraits que la relativit\u00e9 \u2014 ce qui est un comble pour la mati\u00e8re \u2014; des espaces&nbsp;\u00e0&nbsp;dimensions multiples, pour la plupart atrophi\u00e9es, reboucl\u00e9es sur elles-m\u00eames, dans lesquelles circulent un quelque chose vaguement&nbsp;assimilable \u00e0&nbsp;une \u00e9nergie. Si le mod\u00e8le fonctionne au&nbsp;niveau math\u00e9matique, le&nbsp;repr\u00e9senter par une analogie accessible&nbsp;\u00e0&nbsp;l\u2019imaginaire est hors de la port\u00e9e&nbsp;m\u00eame des experts.&nbsp;Une situation relativement&nbsp;fr\u00e9quente&nbsp;en physique&nbsp;contemporaine&nbsp;:&nbsp;son fonctionnement est \u00e9lucid\u00e9, mais son essence&nbsp;et son identit\u00e9 restent inconnus. Nul ne sait ce que sont les \u00e9lectrons, ni m\u00eame s\u2019ils ont une existence r\u00e9elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Que les bases d\u2019un mod\u00e8le soient incertaines n\u2019est pas catastrophique, en autant que la r\u00e9flexion en prenne acte et se pr\u00eate de bonne gr\u00e2ce&nbsp;\u00e0&nbsp;toutes les reconfigurations induites par leurs modifications \u00e9ventuelles. Si la mati\u00e8re et l\u2019\u00e9nergie sont deux aspects diff\u00e9rents d\u2019une m\u00eame chose, rien n\u2019emp\u00eache de baptiser cette chose du nom d\u2019\u00e9nergie, assumant ainsi la pr\u00e9s\u00e9ance de l\u2019\u00e9nergie sur la mati\u00e8re et reconnaissant dans les termes que l\u2019\u00e9nergie reste largement ind\u00e9finissable. D\u00e9crite comme fluctuante, prot\u00e9iforme, indestructible, elle se propage par tous les canaux possibles, et m\u00eame dans le vide. Ses transformations sont \u00e0 la base de tout ce qui est et de tout ce qui vit. Comment la mati\u00e8re peut-elle na\u00eetre d\u2019une substance aussi intangible&nbsp;? D\u2019o\u00f9 provient la permanence du monde&nbsp;? La question est subtile. Elle demande de distinguer la mati\u00e8re du monde mat\u00e9riel. Contrairement au deuxi\u00e8me, la premi\u00e8re n\u2019est pas <span style=\"white-space: nowrap;\">permanente<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-2\" href=\"#footnote-2\"><sup>2<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-2\"><a href=\"#fn-ref-2\"> 2 <\/a> - Quelques physiciens sourcilleux tiqueront peut-\u00eatre&nbsp;\u00e0&nbsp;celle affirmation. Pour eux, la permanence de la mati\u00e8re est associ\u00e9e&nbsp;\u00e0 celle&nbsp;de ses constituants \u00e9l\u00e9mentaires. Ils s\u2019int\u00e9ressent en particulier au proton, cette particule du noyau des atomes, dont ils n\u2019ont pas encore r\u00e9ussi \u00e0d\u00e9terminer la dur\u00e9e de vie, tant elle est longue. Si elle se r\u00e9v\u00e8le infinie, la particule est \u00e9ternelle. Mais ici, il est question d\u2019une mati\u00e8re plus proche de l\u2019exp\u00e9rience quotidienne.<\/span>.<\/p>\n\n\n\n<p>Nul besoin d\u2019\u00eatre scientifique pour observer la transformation, la lente d\u00e9gradation, l\u2019\u00e9rosion des choses laiss\u00e9es \u00e0 elles-m\u00eames. Les plantes naissent, poussent, se reproduisent, fanent et meurent. Les montagnes s\u2019aplanissent. Le jus de raisin devient vin ou vinaigre, la chair redevient poussi\u00e8re ou humus, la vapeur devient nuage, pluie, eau, se marie&nbsp;\u00e0&nbsp;d\u2019autres substances pour devenir glaise, bois, tomate, jus de raisin, chair humaine. Les formes du monde changent, mais la mati\u00e8re reste. Un objet, c\u2019est une forme&nbsp;\u00e0&nbsp;travers laquelle la mati\u00e8re ne fait que passer. Le passage se mesure en minutes pour une goutte de pluie, en heure pour un \u00e9ph\u00e9m\u00e8re, en ann\u00e9es pour un mammif\u00e8re, en millions d\u2019ann\u00e9es pour une roche, en milliards d\u2019ann\u00e9es pour une \u00e9toile. L\u2019\u00e9chelle de temps n\u2019est pas la m\u00eame pour un microbe, un \u00eatre humain, une architecture, une galaxie. Mais tout objet est un passage. Son apparence est un instantan\u00e9 sur une mati\u00e8re en transformation constante. C\u2019est de cette transformation que le temps surgit&nbsp;: le passage de la mati\u00e8re dans les objets rythme et d\u00e9cline pour nous le passage du temps. Les mati\u00e8res immuables ne le sont qu\u2019en apparence. Toutes les mati\u00e8res n\u2019\u00e9voluent pas au m\u00eame rythme. Les mati\u00e8res lentes sont immobiles aux mati\u00e8res fugaces.<\/p>\n\n\n\n<p>Celui qui contemple un fossile, le squelette d\u2019un silure ou la trace d\u2019une foug\u00e8re incrust\u00e9e dans la pierre, pourra s\u2019\u00e9tonner d\u2019une telle affirmation. La foug\u00e8re est vieille de trois cent cinquante millions&nbsp;d\u2019ann\u00e9es. Elle est identique aux foug\u00e8res d\u2019aujourd\u2019hui. Compar\u00e9es l\u2019une \u00e0 l\u2019autre, les diff\u00e9rences sont imperceptibles. Il y a bien l\u00e0 permanence. Mais la permanence n\u2019est pas celle de la mati\u00e8re. La foug\u00e8re fossilis\u00e9e est depuis longtemps retourn\u00e9e \u00e0 l\u2019entropie cosmique. Sa substance, maintenant d\u00e9sorganis\u00e9e, existe toujours. Elle a adopt\u00e9 d\u2019autres formes, s\u2019est atomis\u00e9e dans la terre, dans l\u2019atmosph\u00e8re, dans les organismes, s\u2019est partiellement reconvertie en \u00e9nergie. Chaque individu en incorpore quelques atomes. Mais ce n\u2019est plus de la chair de foug\u00e8re. Ce qui a persist\u00e9, c\u2019est cette forme organis\u00e9e, arborescente, fractale, au travers de millions de g\u00e9n\u00e9rations de foug\u00e8res. L\u00e0 est le v\u00e9ritable myst\u00e8re&nbsp;: comment l\u2019information qui organise cette forme a-t-elle pu se transmettre&nbsp;? Et pourquoi cette information s\u2019est-elle conserv\u00e9e si longtemps&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>La seconde question emprunte les pentes glissantes de la t\u00e9l\u00e9ologie. Le \u00ab&nbsp;pourquoi&nbsp;\u00bb implique un objectif, et tous les processus ne sont pas n\u00e9cessairement orient\u00e9s vers un objectif. Plusieurs y r\u00e9pondent en inversant la question, un r\u00e9flexe souvent fructueux&nbsp;: que cette information se soit conserv\u00e9e n\u2019a rien a voir avec un but hypoth\u00e9tique ou un projet de la nature, mais avec une \u00e9vidence&nbsp;: parmi toutes les strat\u00e9gies d\u2019organisation possibles, les plus stables sont celles qui persistent. Les instables ne sont simplement plus l\u00e0. Ce qui importe ici, c\u2019est cette id\u00e9e induite par la dur\u00e9e de la forme \u00ab&nbsp;foug\u00e8re&nbsp;\u00bb&nbsp;: la permanence des formes n\u2019est pas assur\u00e9e par la mati\u00e8re, mais par l\u2019information qui l\u2019organise. C\u2019est cette information, cod\u00e9e et retransmise par la reproduction, qui a perdur\u00e9 depuis l\u2019\u00e8re primaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Voici donc une nouvelle position possible, qui accorde \u00e0 l\u2019information et \u00e0 sa proche parente, l\u2019entropie, la pr\u00e9s\u00e9ance sur l\u2019\u00e9nergie. Les objets, anim\u00e9s ou inertes, sont non seulement des passages pour la mati\u00e8re, mais des v\u00e9hicules pour l\u2019information, des vaisseaux qui lui permettent de traverser le temps, des&nbsp;<em>time-capsules.&nbsp;<\/em>Le tandem de la vie et de la mort, c\u2019est ce que la nature a invent\u00e9 de mieux pour \u00e9chapper \u00e0 la d\u00e9sorganisation, \u00e0 la perte de sens, \u00e0 l\u2019entropie terminale, au hasard. Par cette strat\u00e9gie, la nature transporte et pr\u00e9serve l\u2019information qui organise les \u00eatres \u00e0 travers le temps et l\u2019espace. Elle pr\u00e9pare l\u2019acc\u00e8s \u00e0 une certaine \u00e9ternit\u00e9. Si la mati\u00e8re est une \u00e9nergie organis\u00e9e, c\u2019est surtout&nbsp;une \u00e9nergie inform\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Constater la permanence de&nbsp;l\u2019information d\u00e9place&nbsp;la question sur un nouveau terrain. Si l\u2019\u00e9nergie est difficile \u00e0 d\u00e9finir, l\u2019information est encore plus intangible. Comme pour l\u2019\u00e9nergie, on peut la d\u00e9placer, la modifier, en pr\u00e9parer les transferts, v\u00e9rifier qu\u2019ils ont eu lieu. Mais ses liens avec le monde de la mati\u00e8re sont encore plus t\u00e9nus que ceux de l\u2019\u00e9nergie. Pour autant, elle a besoin des deux&nbsp;: elle ne peut persister en l\u2019absence de cette derni\u00e8re, ou d\u2019une mati\u00e8re. Un substrat qui l\u2019encapsule dans une structure ou dans un organisme.<\/p>\n\n\n\n<p>Que la mati\u00e8re contienne de l\u2019information est une chose; qu\u2019elle puisse informer en est une autre. Face \u00e0 l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e9rit\u00e9 de la mati\u00e8re, l\u2019information \u00e0 pr\u00e9server doit \u00eatre transf\u00e9r\u00e9e d\u2019une mati\u00e8re \u00e0 une autre, d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre. Transf\u00e9rer l\u2019information, la communiquer, c\u2019est assurer son passage vers une autre structure ou un autre organisme, avec le moins d\u2019erreurs possible.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ce simple constat aux allures d\u2019\u00e9vidences porte un \u00e9clairage assez peu courant sur un personnage aujourd\u2019hui familier&nbsp;: l\u2019ordinateur. L\u2019ordinateur est un automate, un appareil fait de mati\u00e8re. En ses circuits circulent des quantit\u00e9s astronomiques d\u2019information. Le contr\u00f4le des erreurs est critique. Les m\u00e9canismes qui garantissent l\u2019int\u00e9grit\u00e9 des donn\u00e9es sont nombreux et complexes. Dans la litt\u00e9rature courante, le codage des donn\u00e9es est d\u00e9crit comme une chaine interminable, organis\u00e9e et incompr\u00e9hensible, de z\u00e9ros et de uns. Mais cette description n\u2019est pas compl\u00e8tement exacte. L\u2019ordinateur est un syst\u00e8me mat\u00e9riel inerte, qui ne sait pas ce qu\u2019est un chiffre&nbsp;: il n\u2019a pas acc\u00e8s au sens. Une cha\u00eene de chiffres est une inscription sur une feuille de papier \u2014 c\u2019est une mati\u00e8re inform\u00e9e, une information enregistr\u00e9e dans l\u2019organisation des z\u00e9ros et des uns, dans la distribution des s\u00e9quences, leur r\u00e9partition dans la cha\u00eene. C\u2019est&nbsp;cette&nbsp;m\u00eame information qui sera transmise aux circuits de l\u2019ordinateur&nbsp;n\u2019existent ni chiffres, ni codes, ni donn\u00e9es. Juste une&nbsp;mati\u00e8re susceptible&nbsp;de prendre un grand nombre d\u2019\u00e9tats, s\u00e9quentiellement adopt\u00e9s selon l\u2019information enregistr\u00e9e dans la cha\u00eene. Une vue tr\u00e8s ralentie r\u00e9v\u00e8lera un circuit qui s\u2019ouvre, un relais qui bascule, un courant qui s\u2019\u00e9lance dans un conducteur, un cristal en cours de polarisation. Malgr\u00e9 tous les rapports qu\u2019on lui pr\u00eate avec le virtuel, l\u2019ordinateur appartient enti\u00e8rement au monde mat\u00e9riel.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne s\u2019agit pas cependant d\u2019une mati\u00e8re courante; elle peut prendre plusieurs \u00e9tats diff\u00e9rents sans pour autant changer de forme. Les circuits, les m\u00e9moires, les registres sont hautement organis\u00e9s mais cette organisation se manifeste par des reconfigurations des \u00e9tats de la mati\u00e8re. Elle est rapidement et dynamiquement modifiable. Comme pour tout syst\u00e8me mat\u00e9riel, le transfert de l\u2019information correspond&nbsp;\u00e0&nbsp;des transferts d\u2019\u00e9nergie entre les diff\u00e9rents \u00e9l\u00e9ments des syst\u00e8mes. Un circuit&nbsp;de m\u00e9moire vive, un registre de processeur, sont travers\u00e9s par des&nbsp;flux abondants&nbsp;d\u2019information, sans que n\u2019en soit affect\u00e9e leu r forme proprement dite.<\/p>\n\n\n\n<p>Un constat, apparemment sans cons\u00e9quence&nbsp;: parmi toutes les informations qui parcourent les m\u00e9moires, la plupart ne parlent pas de la forme m\u00eame des m\u00e9moires, encore plus rarement de la forme de l\u2019ordinateur, de l\u2019organisation de la mati\u00e8re qui le compose. La forme d\u2019un ordinateur n\u2019est que tr\u00e8s faiblement reli\u00e9e \u00e0 son fonctionnement.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourquoi d\u2019ailleurs le serait-elle&nbsp;? Il existe une puissante motivation&nbsp;: un ordinateur qui porte en lui une repr\u00e9sentation de sa forme, par le biais d\u2019un codage interne quelconque, devient th\u00e9oriquement capable de la maintenir, c\u2019est-\u00e0-dire de s\u2019auto-r\u00e9parer et de se reproduire.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, une forme reconfigurable, pouvant \u00e0 la fois de transmettre une information ext\u00e9rieure et de transporter l\u2019information qui l\u2019organise, est d\u2019habitude associ\u00e9e \u00e0 la mati\u00e8re vivante. Tous les \u00eatres vivants sont \u00e0 la fois, dans des proportions vari\u00e9es, des passages pour la mati\u00e8re et des vecteurs pour l\u2019information. Le corps humain peut \u00eatre d\u00e9crit comme un syst\u00e8me mat\u00e9riel, capable dans une certaine mesure de conna\u00eetre et de d\u00e9crire sa propre configuration. Il est apte \u00e0 se r\u00e9parer et \u00e0 se reproduire, et communique, par le biais de transformations formelles, les expressions faciales et posturales correspondant \u00e0 des changements de configuration du corps.<\/p>\n\n\n\n<p>Personne ne se surprendra de ce que les \u00eatres communiquent par un langage corporel. Ni m\u00eame de ce que d\u2019autres modifications formelles modulent des informations sonores, permettant la transmission de l\u2019information par la voix&nbsp;: les gens parlent. Des affirmations aux natures d\u2019\u00e9vidences, et de peu d\u2019int\u00e9r\u00eat, sinon par l\u2019\u00e9clairage qui r\u00e9v\u00e8le ces gestes et ces pratiques quotidiennes, banales, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment universelles, comme une strat\u00e9gie de l\u2019information pour se transmettre et se pr\u00e9server par le biais de la mati\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette banalit\u00e9 et cette universalit\u00e9 sont, paradoxalement, extraordinaires&nbsp;: elles t\u00e9moignent du succ\u00e8s de la strat\u00e9gie. Mais elles ne disent rien d\u2019une question qui hante plusieurs disciplines des sciences humaines et biologiques&nbsp;: cette information que l\u2019on souhaite communiquer existe d\u2019abord sous forme d\u2019intentions ou d\u2019id\u00e9es, qui apparaissent dans la conscience. Or, toute id\u00e9e poss\u00e8de une structure m\u00e9taphorique ou g\u00e9om\u00e9trique, souvent tr\u00e8s claire&nbsp;: l\u2019image d\u2019un cube est aussi structur\u00e9e qu\u2019un vrai cube; par la pens\u00e9e, un raisonnement se r\u00e9capitule aussi clairement que s\u2019il \u00e9tait \u00e9crit. L\u2019information est pr\u00e9sente, elle persiste dans le temps, ce qui suffit pour dire qu\u2019elle est enregistr\u00e9e quelque part; et comme toute information persistante, elle demande un support, un substrat organisable de mati\u00e8re ou d\u2019\u00e9nergie.<\/p>\n\n\n\n<p>De quoi est fait ce substrat&nbsp;? De mol\u00e9cules polaris\u00e9es&nbsp;? De synapses connect\u00e9es&nbsp;? De variations de potentiel \u00e9lectrique&nbsp;? Lorsque je pense \u00e0 un cube, y a-t-il quelque part dans mon cerveau quelque chose qui adopte cette forme&nbsp;? La question est toujours sans r\u00e9ponse. Elle est encore plus intrigante lorsqu\u2019elle concerne une forme que personne n\u2019a jamais vue \u2014 une&nbsp;<em>invention,&nbsp;<\/em>prise au sens de quelque chose qui n\u2019existe pas encore dans le monde de la mati\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Par ce processus, tout inventeur, artiste, artisan, ing\u00e9nieur ou designer est \u00e0 m\u00eame de mettre au monde une forme mat\u00e9rielle \u00e0 partir d\u2019une forme virtuelle qui flotte dans son esprit. Il s\u2019agit bien l\u00e0 d\u2019un transfert d\u2019information&nbsp;: quelque chose s\u2019est organis\u00e9 dans le cerveau de l\u2019auteur; cette organisation r\u00e9pliqu\u00e9e dans le monde est enregistr\u00e9e sur un nouveau substrat; le canal de transmission fait un usage constant de la mati\u00e8re, celle du corps, des bras, des doigts, qui se d\u00e9place dans l\u2019espace. En une s\u00e9rie de configurations corporelles, toutes contr\u00f4l\u00e9es par l\u2019information \u00e0 transmettre, elle dessine et enregistre dans une autre mati\u00e8re la forme de l\u2019objet projet\u00e9. Et la s\u00e9quence des mouvements effectu\u00e9s code la forme de l\u2019objet aussi pr\u00e9cis\u00e9ment que le r\u00e9sultat.<\/p>\n\n\n\n<p>Aussi banale que la communication, la production d\u2019id\u00e9es, d\u2019images et de formes est l\u2019attribut de tous les cerveaux du monde&nbsp;: le cerveau est un dispositif \u00e0 produire de l\u2019information. Les technologies primordiales, poterie, vannerie, textile sont souvent associ\u00e9es \u00e0 l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la culture&nbsp;: une intention, inform\u00e9e par diff\u00e9rents crit\u00e8res, induit une gestation complexe qui m\u00e8nera au projet, puis \u00e0 la mise au monde de l\u2019objet. En une analogie physiologique, l\u2019ensemble du processus est appel\u00e9 \u00ab&nbsp;conception&nbsp;\u00bb. Bien des m\u00e9taphores existent qui associent la naissance des id\u00e9es \u00e0 celle des \u00eatres, du cerveau f\u00e9cond \u00e0 l\u2019imagination fertile en passant par l\u2019accouchement <span style=\"white-space: nowrap;\">difficile<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-3\" href=\"#footnote-3\"><sup>3<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-3\"><a href=\"#fn-ref-3\"> 3 <\/a> - Sans autre renseignement,&nbsp;il&nbsp;n\u2019est pas facile de savoir si le laboratoire des sciences de la conception rel\u00e8ve d\u2019un d\u00e9partement d\u2019obst\u00e9trique ou d\u2019une \u00e9cole de design&#8230;<\/span>.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette double interpr\u00e9tation de la conception trouve une manifestation \u00e9tonnante dans le d\u00e9veloppement de m\u00e9thodes informatiques r\u00e9centes. La compr\u00e9hension, incompl\u00e8te mais instructive, de certains processus c\u00e9r\u00e9braux et biologiques permet aujourd\u2019hui de simuler au sein de m\u00e9moires informatiques deux familles de m\u00e9canismes \u00e0 produire de l\u2019information&nbsp;: ceux qui simulent le fonctionnement des neurones (r\u00e9seaux de neurones artificiels, ou RNA; les moteurs d\u2019inf\u00e9rence) et ceux qui se basent sur les strat\u00e9gies reproductives et \u00e9volutives des \u00eatres vivants (algorithmes g\u00e9n\u00e9tiques, automates cellulaires). Dans les deux cas se mettent en \u0153uvre des m\u00e9canismes capables d\u2019apprendre et donc de d\u00e9velopper des informations nouvelles.<\/p>\n\n\n\n<p>La m\u00e9thode dite de l\u2019algorithme g\u00e9n\u00e9tique, en raison de la similitude du proc\u00e9d\u00e9 avec les croisements de chromosomes&nbsp;<em>(cross<\/em><em>avers)<\/em>&nbsp;lors de la reproduction biologique, produit bel et bien l\u2019\u00e9mergence d\u2019une information nouvelle (un exemple est d\u00e9crit en encadr\u00e9). L\u2019utilisation d\u2019un r\u00e9seau de neurones donne des r\u00e9sultats semblables. Les deux m\u00e9thodes sont applicables \u00e0 toute d\u00e9marche de conception, \u00e0 deux conditions&nbsp;: les intentions doivent \u00eatre num\u00e9risables, c\u2019est-\u00e0-dire quantifiables; la fa\u00e7on dont le syst\u00e8me r\u00e9pond&nbsp;\u00e0&nbsp;ces intentions doit l\u2019\u00eatre \u00e9galement. Dans le cas de l\u2019araign\u00e9e, la marche est quantifiable&nbsp;: elle correspond \u00e0 une information codable par une liste de nombres. Le succ\u00e8s de l\u2019op\u00e9ration l\u2019est aussi&nbsp;: il se mesure par la distance franchie avant une chute.<\/p>\n\n\n\n<p>Les techniques baptis\u00e9es \u00ab&nbsp;design proc\u00e9dural&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;mod\u00e9lisation d\u00e9clarative&nbsp;\u00bb sont des applications de ces m\u00e9thodes&nbsp;\u00e0&nbsp;la production de formes. Les informations transmises \u00e0 l\u2019ordinateur correspondent non pas \u00e0 une forme d\u00e9finie mais&nbsp;\u00e0&nbsp;un certain nombre d\u2019intentions que le designer entretient sur l\u2019objet, des intentions qui peuvent \u00eatre instrumentales, esth\u00e9tiques ou fonctionnelles, pourvu qu\u2019elles soient quantifiables. L\u2019ordinateur dispose de moteurs de cr\u00e9ation formelle capables de produire \u00e0 peu pr\u00e8s n\u2019importe quelle morphologie, contr\u00f4lables par des listes de param\u00e8tres. Contraint par les intentions du concepteur, le syst\u00e8me \u00e9volue pour produire successivement des morphologies de plus en plus aptes \u00e0 y r\u00e9pondre. En fin de parcours, l\u2019objet virtuel, visualisable dans tous ses d\u00e9tails, appara\u00eet \u00e0 l\u2019\u00e9cran.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, l\u2019objet affich\u00e9 est la repr\u00e9sentation d\u2019une information organis\u00e9e, pr\u00e9sente en m\u00e9moire, produite par la gestation num\u00e9rique des intentions d\u2019abord d\u00e9velopp\u00e9es dans le cerveau du concepteur. Elle peut \u00eatre directement transmise&nbsp;\u00e0&nbsp;la mati\u00e8re, par le biais de diff\u00e9rents appareils regroup\u00e9s sous le nom d\u2019appareils de prototypage rapide, dans lesquels une mati\u00e8re amorphe, liquide, pulv\u00e9rulente ou lamellaire, se voit transmettre l\u2019information cod\u00e9e en m\u00e9moire, et adopte la morphologie de l\u2019objet virtuel.<\/p>\n\n\n\n<p>Le plus spectaculaire de ces appareils est sans doute le st\u00e9r\u00e9olithographe, qui solidifie point par point une r\u00e9sine de synth\u00e8se&nbsp;\u00e0&nbsp;l\u2019aide d\u2019un faisceau laser tr\u00e8s fin. Celui-ci, pilot\u00e9 par l\u2019ordinateur, dessine successivement, tranche par tranche, la forme de l\u2019objet dans la r\u00e9sine. L\u2019apparition progressive de la forme dans un liquide, \u00e9clair\u00e9e par les sillages fugaces d\u2019une fluorescence ultraviolette, \u00e9voque immanquablement quelque impossible naissance bio-cybern\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n<p>La conjonction des m\u00e9thodes de conception par processus et de prototypage rapide laisse entrevoir des formes d\u2019art et d\u2019artisanat aux racines mythologiques, dans lesquelles il suffit de penser \u00e0 un objet pour le voir se mat\u00e9rialiser, comme par un mouvement de baguette magique. Cette sorcellerie&nbsp;<em>high-tech&nbsp;<\/em>pr\u00e9sente bien des analogies avec la poterie des premi\u00e8res tiges. L\u2019id\u00e9e y est pr\u00e9alable \u00e0 la forme et \u00e0 l\u2019objet; une information, n\u00e9e des processus m\u00e9taboliques du cerveau, s\u2019enregistre en une forme mat\u00e9rielle. La&nbsp;diff\u00e9rence est qu\u2019ici,&nbsp;il n\u2019y a pas de contact avec la mati\u00e8re. Le travail de conception se d\u00e9roule au niveau des intentions face \u00e0 l\u2019objet. Une fois ces intentions clarifi\u00e9es, c\u2019est par une impressionnante s\u00e9rie de codages et de d\u00e9codages qu\u2019elles sont d\u2019abord converties en informations, trait\u00e9es pour arriver&nbsp;\u00e0&nbsp;un r\u00e9sultat, puis port\u00e9es au monde de la mati\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Tous ces codages impliquent des transferts d\u2019\u00e9nergie, et toutes les \u00e9nergies transf\u00e9r\u00e9es doivent pr\u00e9server l\u2019information qu\u2019elles transportent. Ici plus qu\u2019ailleurs, une lecture du monde se propose en termes de transferts et de flux. Auparavant lu comme mati\u00e8re organis\u00e9e, l\u2019univers devient un ensemble d\u2019informations enregistr\u00e9es dans la mati\u00e8re, et \u00e9chang\u00e9es gr\u00e2ce \u00e0 elle.&nbsp;<em>Cons\u00e9quences&nbsp;<\/em>de l\u2019information, les formes de la mati\u00e8re naissent du transfert d\u2019une \u00e9nergie inform\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette pr\u00e9s\u00e9ance de l\u2019information sur la mati\u00e8re se manifeste \u00e9galement dans le d\u00e9veloppement de syst\u00e8mes robotiques dits \u00ab&nbsp;\u00e0 intelligence distribu\u00e9e&nbsp;\u00bb, dans lesquels de multiples agents individuels, dot\u00e9s de comportements simples, interagissent et collaborent pour l\u2019ex\u00e9cution de t\u00e2ches complexes. L\u2019analogie avec une termiti\u00e8re ou une fourmili\u00e8re est \u00e9vidente, d\u2019o\u00f9 le tr\u00e8s grand int\u00e9r\u00eat des chercheurs en ce domaine pour les soci\u00e9t\u00e9s d\u2019insectes. Les syst\u00e8mes les plus avanc\u00e9s font jouer&nbsp;\u00e0&nbsp;chacun des agents le double r\u00f4le d\u2019acteur et d\u2019\u00e9l\u00e9ment de structure,&nbsp;\u00e0&nbsp;l\u2019image d\u2019une fourmili\u00e8re construite par des fourmis&nbsp;\u00e0&nbsp;l\u2019aide de briques qui sont d\u2019autres fourmis, temporairement paralys\u00e9es. L\u2019exemple le plus imm\u00e9diat est celui des organismes humains, dont les cellules jouent un r\u00f4le dans le maintien des fonctions m\u00e9taboliques, et servent simultan\u00e9ment de briques de construction.<\/p>\n\n\n\n<p>La recherche dans ce domaine est encore naissante. Les premiers essais, si impressionnants soient-ils, font figure de balbutiements. D\u2019importants obstacles technologiques se dressent face au d\u00e9veloppement de m\u00e9canismes suffisamment petits et suffisamment puissants. Mais les visions offertes sont fascinantes. Au-del\u00e0 d\u2019horizons encore difficilement perceptibles, on entrevoit la possibilit\u00e9 de robots \u00e0 peine plus gros que des mol\u00e9cules, formant en tr\u00e8s grand nombre des substances aux propri\u00e9t\u00e9s illimit\u00e9es. Des mat\u00e9riaux dynamiquement reconfigurables, auto-r\u00e9parateurs, capables d\u2019adopter n\u2019importe quelle forme avec une tr\u00e8s grande pr\u00e9cision. Une substance formant des objets qui se reconfigurent point par point pour correspondre \u00e0 l\u2019information qu\u2019ils re\u00e7oivent et la transmettre le mieux possible,&nbsp;\u00e0&nbsp;un \u00eatre humain, ou&nbsp;\u00e0&nbsp;un autre objet. C\u2019est l\u00e0 l\u2019interface ultime&nbsp;: une mati\u00e8re cellulaire, cybern\u00e9tique, capable de devenir table, chaise, ordinateur, lampe, crayon ou chaussure, aussi prot\u00e9iforme que l\u2019information qu\u2019on lui envoie ou qu\u2019elle d\u00e9veloppe, et dont l\u2019identit\u00e9, devenue radicalement ind\u00e9pendante de la mati\u00e8re, n\u2019est plus d\u00e9finie que par cette information.<\/p>\n\n\n\n<p>Encadr\u00e9&nbsp;1<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019id\u00e9e d\u2019une mati\u00e8re granulaire ou mol\u00e9culaire, capable d\u2019adopter diff\u00e9rentes configurations de fa\u00e7on autonome, existe depuis longtemps dans l\u2019imaginaire. Parmi ses derniers avatars se retrouvent diff\u00e9rents personnages de science-fiction, tels que le Sandman, homme de sable tir\u00e9 de la s\u00e9rie&nbsp;<em>Spiderman,&nbsp;<\/em>et le robot liquide du film&nbsp;<em>Terminator&nbsp;<\/em><em>2<\/em>. Le premier se pulv\u00e9rise et se reconstitue&nbsp;\u00e0&nbsp;volont\u00e9; le second, en une sc\u00e8ne qui fait maintenant partie des annales des effets sp\u00e9ciaux du cin\u00e9ma, est d\u00e9compos\u00e9 par une formidable explosion en gouttelettes m\u00e9talliques minuscules, qui roulent les unes vers les autres et se condensent pour reconstituer le personnage. Le proc\u00e9d\u00e9 invoque le mythe de l\u2019invuln\u00e9rabilit\u00e9&nbsp;: \u00e0 mi-chemin entre Prot\u00e9e et le Ph\u00e9nix, le personnage est indestructible puisque, ne poss\u00e9dant pas de structure interne globale, il est d\u00e9j\u00e0 d\u00e9truit.<\/p>\n\n\n\n<p>Encadr\u00e9&nbsp;2<\/p>\n\n\n\n<p>Une exp\u00e9rience datant d\u00e9j\u00e0 d\u2019une dizaine d\u2019ann\u00e9es illustre le d\u00e9veloppement d\u2019informations nouvelles au sein d\u2019un syst\u00e8me cybern\u00e9tique. Elle fait appel&nbsp;\u00e0&nbsp;un robot en forme d\u2019araign\u00e9e&nbsp;\u00e0&nbsp;six pattes, auquel on tente d\u2019apprendre&nbsp;\u00e0&nbsp;marcher. Cela demande une s\u00e9quence organis\u00e9e des mouvements des pattes. On peut transmettre cette organisation au processeur de l\u2019araign\u00e9e en la codant dans une liste de nombres; on prendra&nbsp;\u00e0&nbsp;titre d\u2019exemple cent listes de cent nombres. Toutes les listes correspondront&nbsp;\u00e0&nbsp;des d\u00e9placements des pattes, mais la plupart donneront des mouvements chaotiques. Seules quelques-unes rendront l\u2019araign\u00e9e effectivement capable de marcher. Pour commencer l\u2019apprentissage, qui est compl\u00e8tement automatique, on envoie cent listes de cent nombres al\u00e9atoires.&nbsp;Il&nbsp;y a peu de chance qu\u2019une marche efficace apparaisse du premier coup. Mais certaines listes seront moins mauvaises que d\u2019autres. Celles-l\u00e0 sont extraites de la liste, et crois\u00e9es entre elles&nbsp;: on les coupe en deux, on connecte le d\u00e9but des premi\u00e8res&nbsp;\u00e0&nbsp;la fin des deuxi\u00e8mes, et inversement; puis on remplace, dans ta liste, tes plus mauvaises par les nouvelles listes ainsi obtenues. On r\u00e9p\u00e8te le proc\u00e9d\u00e9, en introduisant&nbsp;\u00e0&nbsp;l\u2019occasion des mutations al\u00e9atoires. Les listes s\u2019am\u00e9liorent progressivement, et l\u2019araign\u00e9e finit par d\u00e9velopper une fa\u00e7on de se d\u00e9placer.<\/p>\n<div style='display: none;'>Nicolas Reeves, Nicolas Reeves<\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"","protected":false},"author":1303,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[281,882],"tags":[],"numeros":[5033],"disciplines":[],"statuts":[335],"checklist":[],"auteurs":[5068],"artistes":[5069],"thematiques":[],"type_post":[319],"class_list":["post-180183","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archive","category-post","numeros-43-immaterialites","statuts-archive","auteurs-nicolas-reeves-en","artistes-nicolas-reeves-en","type_post-principal"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/180183","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1303"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=180183"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/180183\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=180183"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=180183"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=180183"},{"taxonomy":"numeros","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/numeros?post=180183"},{"taxonomy":"disciplines","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/disciplines?post=180183"},{"taxonomy":"statuts","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/statuts?post=180183"},{"taxonomy":"checklist","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/checklist?post=180183"},{"taxonomy":"auteurs","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/auteurs?post=180183"},{"taxonomy":"artistes","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/artistes?post=180183"},{"taxonomy":"thematiques","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/thematiques?post=180183"},{"taxonomy":"type_post","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/type_post?post=180183"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}