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{"id":256156,"date":"2007-09-01T19:35:00","date_gmt":"2007-09-02T00:35:00","guid":{"rendered":"https:\/\/esse.ca\/une-nouvelle-methode-paranoiaque-critique-quelques-videos-et-installations-de-laurent-grasso-2\/"},"modified":"2024-10-07T14:44:30","modified_gmt":"2024-10-07T19:44:30","slug":"une-nouvelle-methode-paranoiaque-critique-quelques-videos-et-installations-de-laurent-grasso-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/une-nouvelle-methode-paranoiaque-critique-quelques-videos-et-installations-de-laurent-grasso-2\/","title":{"rendered":"Une\u2009nouvelle\u2009\u00ab\u2009m\u00e9thode parano\u00efaque-critique\u2009\u00bb\u2009: quelques vid\u00e9os\u00a0et installations\u00a0de Laurent Grasso"},"content":{"rendered":"\n<p>[In French]<\/p>\n\n\n\n<p>Pourquoi nos soci\u00e9t\u00e9s donnent-elles l\u2019impression de se complaire dans une certaine parano\u00efa\u2009? Si la peur doit \u00eatre au c\u0153ur des pr\u00e9occupations sociales, n\u2019est-ce pas au contraire pour \u00eatre \u00e9radiqu\u00e9e\u2009? Si l\u2019on suit notamment la th\u00e9orie politique du philosophe Thomas <span style=\"white-space: nowrap;\">Hobbes<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-1\" href=\"#footnote-1\"><sup>1<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-1\"><a href=\"#fn-ref-1\"> 1 <\/a> - Thomas Hobbes, <em>L\u00e9viathan<\/em>, 1646, chap. XIII et XIV.<\/span>, la raison qui d\u00e9cide les hommes \u00e0 vivre ensemble est pr\u00e9cis\u00e9ment de ne plus avoir peur les uns des autres. Peur et organisation sociale sont cens\u00e9es \u00eatre antinomiques. Alors pourquoi aujourd\u2019hui entretenons-nous nos \u00adpropres angoisses, par exemple lorsque l\u2019on diffuse en boucle le film d\u2019une \u00adcatastrophe\u2009?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Car plus qu\u2019une peur au sens ponctuel et individuel de r\u00e9action \u00e0 un danger, c\u2019est une angoisse \u00e0 la fois plus diffuse et plus persistante qui se r\u00e9pand aujourd\u2019hui\u202f: une sorte de parano\u00efa g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, non pas au sens psychiatrique pr\u00e9cis et aigu du terme, mais dans l\u2019acception plus large de la perception d\u2019une menace constante qui se m\u00eale au quotidien. L\u2019individu transforme ses craintes en obsession, peut-\u00eatre parce qu\u2019il est au c\u0153ur d\u2019un dispositif m\u00e9diatique qui les lui rappelle sans cesse. Comme le fait remarquer l\u2019un des personnages du roman de Don DeLillo <em>Bruit de fond<\/em>, \u00ab\u202fpour la plupart des gens, il n\u2019y a que deux lieux \u00adint\u00e9ressants dans le monde. L\u2019endroit o\u00f9 ils vivent et l\u2019espace projet\u00e9 sur leur \u00e9cran de \u00ad<span style=\"white-space: nowrap;\">t\u00e9l\u00e9vision\u202f<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-2\" href=\"#footnote-2\"><sup>2<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-2\"><a href=\"#fn-ref-2\"> 2 <\/a> - Don DeLillo, <em>White Noise<\/em>, Elisabeth Sifton Books, New York, 1984 (Paris, Stock, 1986, pour la traduction fran\u00e7aise).<\/span>\u00bb. Si l\u2019on suit DeLillo, le t\u00e9lescopage constant de ces deux \u00adespaces est sans doute \u00e0 l\u2019origine de la fixation des id\u00e9es noires\u202f: elles reviennent par vagues successives. Mais plus encore, ces obsessions \u00adsemblent se caract\u00e9riser par une capacit\u00e9 \u00e0 s\u2019amplifier, en engendrant leurs propres ramifications, \u00e0 l\u2019image des m\u00e9thodes utilis\u00e9es dans <em>Big <\/em><span style=\"white-space: nowrap;\"><em>if<\/em><a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-3\" href=\"#footnote-3\"><sup>3<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-3\"><a href=\"#fn-ref-3\"> 3 <\/a> - Mark Costello, <em>Big<\/em> <em>if<\/em>, W.W. Norton, New York, 2002 (traduit en fran\u00e7ais sous le titre plus banal <em>Les Ma\u00eetres du jeu<\/em>, Actes Sud, 2005).<\/span>, roman de Mark Costello qui retrace le quotidien d\u2019agents des services secrets\u202f: leurs bureaux d\u2019\u00e9tudes \u00e9laborent des sc\u00e9narios qui devancent le danger pour \u00eatre pr\u00eat \u00e0 y r\u00e9pondre, mais devancent aussi les failles de ces r\u00e9ponses par de nouveaux sc\u00e9narios qui appellent de nouvelles solutions, la seule issue possible \u00e0 cet engrenage \u00e9tant de supprimer l\u2019auteur des plans, de leurs failles et des r\u00e9ponses. L\u2019ampleur de ces obsessions est telle que l\u2019on ne parvient plus \u00e0 s\u2019en d\u00e9barrasser. Ainsi, ce qui \u00adappara\u00eet \u00adsp\u00e9cifique aux peurs qui nous \u00adhantent aujourd\u2019hui, au-del\u00e0 de leur \u00adcaract\u00e8re m\u00e9diatique et de leur lien avec la s\u00e9curit\u00e9, c\u2019est leur capacit\u00e9 \u00e0 s\u2019autoalimenter en s\u2019int\u00e9grant \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de la soci\u00e9t\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>En transposant ces th\u00e8mes d\u00e9velopp\u00e9s par la litt\u00e9rature contemporaine dans la dimension audiovisuelle de la vid\u00e9o et de l\u2019installation, les \u0153uvres de Laurent Grasso offrent l\u2019occasion d\u2019\u00e9prouver physiquement les m\u00e9canismes de la parano\u00efa collective. \u00c0 travers les diff\u00e9rents points de vue qu\u2019elles adoptent, passant du constat \u00e0 la parodie, elles se glissent au c\u0153ur du processus de fabrication de la peur qu\u2019elles r\u00e9v\u00e8lent ainsi de mani\u00e8re implacable aux visiteurs.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1920\" height=\"1537\" src=\"https:\/\/esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/61_DO05_Morisset_Grasso_Soyez-les-bienvenus-scaled.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-176905\" srcset=\"https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/61_DO05_Morisset_Grasso_Soyez-les-bienvenus-scaled.jpg 1920w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/61_DO05_Morisset_Grasso_Soyez-les-bienvenus-scaled-300x240.jpg 300w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/61_DO05_Morisset_Grasso_Soyez-les-bienvenus-scaled-600x480.jpg 600w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/61_DO05_Morisset_Grasso_Soyez-les-bienvenus-768x615.jpg 768w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/61_DO05_Morisset_Grasso_Soyez-les-bienvenus-1536x1229.jpg 1536w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/61_DO05_Morisset_Grasso_Soyez-les-bienvenus-2048x1639.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1920px) 100vw, 1920px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Laurent Grasso, <em>Soyez les bienvenus<\/em>, 1999.<br>photos\u202f: courtoisie de la Galerie Chez Valentin<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Une myst\u00e9rieuse pr\u00e9sence&nbsp;<\/h2>\n\n\n\n<p>La probl\u00e9matique de la parano\u00efa se met en place tr\u00e8s t\u00f4t dans le \u00adtravail de Laurent Grasso, d\u00e8s ses premi\u00e8res vid\u00e9os, par exemple dans <em>Soyez les bienvenus<\/em> (1999), vid\u00e9o de 21 min diffus\u00e9e en boucle qui \u00adth\u00e9matise le \u00adsentiment de suspicion. Cette \u0153uvre montre un \u00adattroupement \u00adcons\u00e9quent dans une rue, film\u00e9 dans un mouvement circulaire, \u00adl\u00e9g\u00e8rement saccad\u00e9, de telle sorte que la cam\u00e9ra semble scruter les personnes \u00adpr\u00e9sentes, de dos, comme pour voir \u00e0 travers elles ce qu\u2019elles regardent. Car ce qui attire cette foule reste hors champ, le spectateur du film n\u2019acc\u00e9dant pas \u00e0 la sc\u00e8ne. La seule mani\u00e8re de satisfaire notre curiosit\u00e9 est d\u2019interpr\u00e9ter la posture des t\u00e9moins, qui est sans doute objectivement neutre, mais sur laquelle nous projetons irr\u00e9sistiblement nos attentes. Nous sommes r\u00e9duits \u00e0 des enqu\u00eateurs en mal d\u2019indices\u2009; nous ne saurons pas ce qui s\u2019est pass\u00e9. Le mal demeure invisible \u00e0 nos yeux, comme suspendu dans l\u2019atmosph\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Cet aspect pesant d\u2019une menace invisible qui r\u00f4derait partout autour de nous est trait\u00e9 d\u2019une mani\u00e8re directement li\u00e9e \u00e0 la parano\u00efa dans une \u0153uvre de 2002, <em>Tout est possible<\/em>, vid\u00e9o en boucle de 16 min qui propose de suivre les d\u00e9ambulations d\u2019un personnage obs\u00e9d\u00e9 par les fant\u00f4mes. La cam\u00e9ra, en contre-plong\u00e9e, le suit et le poursuit m\u00eame, comme pour recueillir son t\u00e9moignage, tandis que la bande son, tr\u00e8s claire, rythm\u00e9e par un gong, r\u00e9p\u00e8te de mani\u00e8re cyclique des affirmations sur la pr\u00e9sence d\u2019esprits autour de nous. Le personnage s\u2019est en effet forg\u00e9 une th\u00e9orie qui explique toutes les anomalies que l\u2019on peut rencontrer, du triangle des Bermudes aux accidents d\u2019avion, et les r\u00e9affirme inlassablement. Cette \u0153uvre montre comment l\u2019obsession prend la forme cyclique de la \u00adr\u00e9currence\u202f: elle d\u00e9gage la structure de l\u2019obsession parano\u00efaque qui \u00adsemble elle-m\u00eame se contraindre \u00e0 toujours revenir \u00e0 son point de d\u00e9part et par l\u00e0 emp\u00eacher son propre d\u00e9passement.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Mais le travail de Grasso permet surtout de percevoir les conditions d\u2019apparition d\u2019une parano\u00efa g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e propre aux soci\u00e9t\u00e9s contemporaines. La question des m\u00e9canismes de la parano\u00efa dans sa dimension \u00adcollective est abord\u00e9e de mani\u00e8re centrale dans l\u2019une de ses pi\u00e8ces les plus remarqu\u00e9es, <em>Radio Ghost<\/em> (2004), un film 35 mm o\u00f9 la cam\u00e9ra \u00adelle\u2011m\u00eame prend la place d\u2019esprits, d\u2019habitude per\u00e7us individuellement par les \u00adparano\u00efaques. C\u2019est ainsi que ces esprits, acqui\u00e8rent une dimension quasi objective en imposant leur pr\u00e9sence \u00e0 une ville enti\u00e8re. Tourn\u00e9 depuis un h\u00e9licopt\u00e8re qui survole Hong Kong, ce film, gr\u00e2ce \u00e0 une alternance d\u2019images et de fondus encha\u00een\u00e9s monochromes qui cr\u00e9ent des ruptures momentan\u00e9es, \u00e9voque en effet l\u2019id\u00e9e d\u2019une domination pesante. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, il se place d\u2019un point de vue inaccessible aux hommes, celui de l\u2019omnipotence. Et si la cam\u00e9ra l\u2019occupe, c\u2019est en incarnant un pouvoir technologique qui se d\u00e9shumanise au fur et \u00e0 mesure de ses progr\u00e8s\u202f: ce pouvoir s\u2019exerce en effet de plus en plus gr\u00e2ce \u00e0 des facteurs invisibles, flux, particules, ondes, que nous manipulons sans les contr\u00f4ler. La bande son de ce film, compos\u00e9e d\u2019extraits d\u2019\u00e9missions radio, renforce cette id\u00e9e d\u2019une puissance technologique invisible et fait rena\u00eetre les croyances les plus archa\u00efques aux esprits. Ainsi, dans ce film, la cam\u00e9ra provoque la parano\u00efa plus qu\u2019elle ne l\u2019observe.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Au c\u0153ur de la parano\u00efa<\/h2>\n\n\n\n<p>Cette imitation des m\u00e9canismes de la parano\u00efa, qui articulent \u00ad\u00e9troitement le sentiment d\u2019une menace et le d\u00e9lire de surpuissance de la part de celui qui se sent capable d\u2019entrer en communication avec les esprits, atteint son paroxysme dans les \u0153uvres les plus r\u00e9centes de Grasso, d\u2019abord dans sa projection <em>Sans titre<\/em> (2005), vid\u00e9o de 3 min diffus\u00e9e en boucle. Dans cette \u0153uvre, un nuage noir compact appara\u00eet pour se d\u00e9placer vers nous, accompagn\u00e9 d\u2019un bruit sourd \u00e0 la limite de la vibration qui renforce notre \u00adinterpr\u00e9tation anxiog\u00e8ne. \u00c0 l\u2019instar du nuage toxique de DeLillo dans <em>Bruit de fond<\/em>, qui suit les protagonistes au fur et \u00e0 mesure de leurs \u00e9vacuations \u00adsuccessives, le nuage de Grasso avance inexorablement, m\u00e9taphore de la rumeur, des craintes r\u00e9elles m\u00eal\u00e9es de <span style=\"white-space: nowrap;\">fantasmes<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-4\" href=\"#footnote-4\"><sup>4<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-4\"><a href=\"#fn-ref-4\"> 4 <\/a> - Voir l\u2019article de Michel Gautier \u00ab\u202fHow soon is now\u202f\u00bb, <em>Fog<\/em>, n\u00b0 3, printemps-\u00e9t\u00e9 2006. Selon lui, l\u2019angoisse cr\u00e9\u00e9e par le nuage tient au fait que, dans l\u2019\u0153uvre de Grasso, on ignore tout de son origine\u2009; c\u2019est ce qui permet \u00e0 chacun d\u2019y projeter ses propres angoisses.<\/span>. C\u2019est ce \u00adph\u00e9nom\u00e8ne de \u00adprojection mentale dans l\u2019\u0153uvre de Grasso que Christophe Kihm \u00adidentifie comme un \u00ab\u202fdouble investissement de la notion de <span style=\"white-space: nowrap;\">projection\u202f<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-5\" href=\"#footnote-5\"><sup>5<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-5\"><a href=\"#fn-ref-5\"> 5 <\/a> - Christophe Kihm, \u00ab\u202fLaurent Grasso. Vid\u00e9o-capture\u202f\u00bb, <em>Art Press<\/em>, n\u00b0 306, novembre 2004, p. 42.<\/span>\u00bb\u202f: \u00ab\u202fau sens o\u00f9 celle-ci d\u00e9signe la mise en situation \u00adspatiale d\u2019une op\u00e9ration technique\u202f: la diffusion d\u2019images anim\u00e9es sur une surface [&#8230;]. Ensuite, au sens o\u00f9 il faut concevoir l\u2019\u00e9cran lui-m\u00eame comme lieu d\u2019une projection, psychique quant \u00e0 elle, cette op\u00e9ration d\u00e9signant alors le recouvrement d\u2019une surface (la r\u00e9alit\u00e9 apparente repr\u00e9sent\u00e9e) par une autre (la r\u00e9alit\u00e9 mentale figur\u00e9e)\u202f\u00bb. L\u2019\u0153uvre invite ainsi \u00e0 exp\u00e9rimenter l\u2019activit\u00e9 parano\u00efaque, comme le pr\u00e9conisait d\u00e9j\u00e0 Salvador Dali dans les ann\u00e9es 1930 en s\u2019inspirant des premi\u00e8res th\u00e9ories de Lacan sur la puissance cr\u00e9atrice de cette psychose\u202f: l\u2019\u0153uvre est \u00ab\u202fun principe de v\u00e9rification\u202f\u00bb \u00ab\u202fpar lequel passe pratiquement dans le domaine tangible de l\u2019action l\u2019\u00e9l\u00e9ment m\u00eame du <span style=\"white-space: nowrap;\">d\u00e9lire\u202f<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-6\" href=\"#footnote-6\"><sup>6<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-6\"><a href=\"#fn-ref-6\"> 6 <\/a> - <\/p>\n\n\n\n<p>Salvador Dali, \u00ab\u202fInterpr\u00e9tation parano\u00efaque-critique de l\u2019image obs\u00e9dante <em>L\u2019Ang\u00e9lus<\/em> de Millet. Prologue. Nouvelles consid\u00e9rations g\u00e9n\u00e9rales sur le m\u00e9canisme du ph\u00e9nom\u00e8ne parano\u00efaque du point de vue surr\u00e9aliste\u202f\u00bb, <em>Minotaure<\/em>, n\u00b0 1, 1933, p. 66. Dali s\u2019inspire directement de la th\u00e8se de Jacques Lacan <em>Psychose parano\u00efaque dans ses rapports avec la personnalit\u00e9<\/em>, parue en 1932. Leurs points de vue sont tellement proches que Lacan fr\u00e9quentera assid\u00fbment les surr\u00e9alistes dans les ann\u00e9es 1930 et publiera lui-m\u00eame des articles dans <em>Minotaure<\/em>. Voir par exemple \u00ab\u202fLe Probl\u00e8me du style et la conception psychiatrique des formes parano\u00efaques de l\u2019exp\u00e9rience\u202f\u00bb, <em>Minotaure,<\/em> n\u00b0 1, 1933, p. 68-69.<\/span>\u00bb. C\u2019est dans ce sens que la parano\u00efa peut devenir un \u00e9l\u00e9ment de m\u00e9thode pour critiquer le r\u00e9el.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>De m\u00eame, Grasso, avec <em>\u00c9clipse<\/em>, une vid\u00e9o enti\u00e8rement truqu\u00e9e qu\u2019il r\u00e9alise en 2006, teste les projections mentales dont nous \u00adsommes \u00adcapables. Initialement projet\u00e9e dans un environnement orange qui \u00adaccentue son \u00e9tranget\u00e9, cette \u0153uvre donne \u00e0 voir un \u00e9v\u00e9nement \u00adquasiment \u00admiraculeux\u202f: une \u00e9clipse combin\u00e9e \u00e0 un coucher de soleil, auquel il est impossible de ne pas croire pour un instant. Un tel spectacle devient \u00e0 notre port\u00e9e, nous nous pensons \u00e0 sa hauteur, tel un parano\u00efaque dans la surestimation de sa puissance. Autrement dit, cette \u0153uvre s\u00e9duit par son caract\u00e8re \u00adgrandiose, mais son esth\u00e9tique est un pi\u00e8ge. L\u2019artiste nous met face \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne improbable, voire paranormal, pour interroger le rapport au r\u00e9el que \u00adconditionnent les images. Loin de nous faire deviner la machinerie qui produit l\u2019illusion, Grasso nous laisse seul avec notre \u00adjugement, face \u00e0 un film qui se pr\u00e9sente comme un document. <em>\u00c9clipse<\/em> s\u2019inspire en effet de documents pseudo-scientifiques diffus\u00e9s par des manipulateurs qui ne se pr\u00e9sentent jamais comme tels.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1920\" height=\"1275\" src=\"https:\/\/esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/61_DO05_Morisset_Grasso_Du-soleil-dans-la-nuit-scaled.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-176899\" srcset=\"https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/61_DO05_Morisset_Grasso_Du-soleil-dans-la-nuit-scaled.jpg 1920w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/61_DO05_Morisset_Grasso_Du-soleil-dans-la-nuit-scaled-300x199.jpg 300w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/61_DO05_Morisset_Grasso_Du-soleil-dans-la-nuit-scaled-600x398.jpg 600w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/61_DO05_Morisset_Grasso_Du-soleil-dans-la-nuit-768x510.jpg 768w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/61_DO05_Morisset_Grasso_Du-soleil-dans-la-nuit-1536x1020.jpg 1536w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/61_DO05_Morisset_Grasso_Du-soleil-dans-la-nuit-2048x1360.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1920px) 100vw, 1920px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Laurent Grasso, <em>Du soleil dans la nuit<\/em>, 2006;<br><em>Sans titre<\/em>, 2003-2005.<br>photos\u202f: courtoisie de la Galerie Chez Valentin<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1920\" height=\"1440\" src=\"https:\/\/esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/61_DO05_Morisset_Grasso_Sans-titre.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-176901\" srcset=\"https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/61_DO05_Morisset_Grasso_Sans-titre.jpg 1920w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/61_DO05_Morisset_Grasso_Sans-titre-300x225.jpg 300w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/61_DO05_Morisset_Grasso_Sans-titre-600x450.jpg 600w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/61_DO05_Morisset_Grasso_Sans-titre-768x576.jpg 768w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/61_DO05_Morisset_Grasso_Sans-titre-1536x1152.jpg 1536w, https:\/\/staging.esse.ca\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/61_DO05_Morisset_Grasso_Sans-titre-2048x1536.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1920px) 100vw, 1920px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La question du complot<\/h2>\n\n\n\n<p>Enfin, l\u2019une des derni\u00e8res r\u00e9alisations de Grasso, <em>Du soleil dans la nuit<\/em>, consiste en une installation de grande ampleur pr\u00e9sent\u00e9e pour la \u00adpremi\u00e8re fois lors de l\u2019\u00e9dition 2006 de Nuit blanche \u00e0 Paris. Cette pi\u00e8ce requiert un environnement nocturne, son principe \u00e9tant de cr\u00e9er des conditions climatiques artificielles pour proposer aux visiteurs un espace de plein jour, violemment \u00e9clair\u00e9 et chauff\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 de grands ballons lumineux gonfl\u00e9s \u00e0 l\u2019h\u00e9lium et des spirales chauffantes. Elle permet ainsi d\u2019exp\u00e9rimenter physiquement un curieux intervalle \u00adspatio-\u00adtemporel, comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019une t\u00e9l\u00e9portation dans un autre temps ou un autre lieu de la plan\u00e8te. Mais le sens de cette installation ne se limite pas \u00e0 cette exp\u00e9rience. Elle fait \u00e9cho \u00e0 la rumeur qui circule autour d\u2019un programme de recherche am\u00e9ricain install\u00e9 en Alaska, le syst\u00e8me HAARP (High-frequency Active Auroral Research) qui, sous couvert d\u2019\u00e9tudes sur la ionosph\u00e8re (couche de l\u2019atmosph\u00e8re o\u00f9 les ondes \u00e9lectromagn\u00e9tiques se comportent d\u2019une mani\u00e8re particuli\u00e8re) chercherait \u00e0 manipuler le \u00adclimat, \u00e0 \u00adperturber les communications hertziennes et \u00e0 mettre au point des armes \u00e9lectromagn\u00e9tiques. <em>Du Soleil dans la nuit<\/em> fait donc allusion \u00e0 des recherches scientifiques r\u00e9elles, mais dont une majeure partie serait men\u00e9e secr\u00e8tement dans le but d\u2019instaurer une domination \u00ad<span style=\"white-space: nowrap;\">terrifiante<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-7\" href=\"#footnote-7\"><sup>7<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-7\"><a href=\"#fn-ref-7\"> 7 <\/a> - Pour les tenants de cette interpr\u00e9tation, le tsunami de 2004 serait par exemple li\u00e9 \u00e0 l\u2019envoi d\u2019ondes \u00e9lectromagn\u00e9tiques dans la ionosph\u00e8re.<\/span>. Sans prendre elle-m\u00eame parti, l\u2019installation de Grasso nous place au c\u0153ur de la question d\u2019un complot et nous pousse dans l\u2019engrenage \u00adfantasmatique d\u2019une guerre technologique digne d\u2019un James Bond.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, gr\u00e2ce \u00e0 ce dernier exemple, on comprend \u00e0 quel point le travail de Grasso cultive une position ambigu\u00eb en jouant avec les m\u00e9canismes de la parano\u00efa, tant\u00f4t pour accr\u00e9diter une th\u00e8se surnaturelle, tant\u00f4t pour \u00adsusciter un doute sur son bien fond\u00e9. Ses \u0153uvres n\u2019ont pas vocation de nous convaincre de la v\u00e9racit\u00e9 de ces th\u00e8ses mais r\u00e9veillent tout de m\u00eame une certaine compassion pour les interpr\u00e9tations d\u00e9lirantes qui emp\u00eache de les oublier purement et simplement. Elles nous plongent dans une \u00adlogique suspicieuse que notre environnement m\u00e9diatique et \u00adtechnologique ne demande qu\u2019\u00e0 alimenter et nous invitent \u00e0 prendre conscience de cet \u00e9tat de fait. Et ce qui est boulevers\u00e9 par ce processus, c\u2019est l\u2019\u00e9vidence de nos principes rationnels ramen\u00e9s \u00e0 des croyances parmi d\u2019autres. Le \u00adtravail de Grasso rejoint ainsi une r\u00e9flexion de l\u2019historien Paul Veyne\u202f: \u00ab\u202fles v\u00e9rit\u00e9s sont d\u00e9j\u00e0 des imaginations et l\u2019imagination est au pouvoir depuis \u00ad<span style=\"white-space: nowrap;\">toujours\u202f<a class=\"fn-link\" id=\"fn-ref-8\" href=\"#footnote-8\"><sup>8<\/sup><\/a><\/span><span class=\"fn\" id=\"footnote-8\"><a href=\"#fn-ref-8\"> 8 <\/a> - Paul Veyne, <em>Les Grecs ont-ils cru \u00e0 leurs mythes. Essai sur l\u2019imagination constituante<\/em>, Seuil, 1983.<\/span>\u00bb. Le r\u00e9el ne serait per\u00e7u qu\u2019\u00e0 travers le filtre de l\u2019imaginaire.&nbsp;<\/p>\n\n\n<div style='display: none;'>Laurent Grasso, Vanessa Morisset<\/div><div style='display: none;'>Laurent Grasso, Vanessa Morisset<\/div><div style='display: none;'>Laurent Grasso, Vanessa Morisset<\/div><div style='display: none;'>Laurent Grasso, Vanessa Morisset<\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"","protected":false},"author":1303,"featured_media":176904,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[281,882],"tags":[],"numeros":[4225],"disciplines":[],"statuts":[335],"checklist":[],"auteurs":[907],"artistes":[6080],"thematiques":[],"type_post":[],"class_list":["post-256156","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-archive","category-post","numeros-61-fear","statuts-archive","auteurs-vanessa-morisset-en","artistes-laurent-grasso-en"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/256156","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1303"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=256156"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/256156\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":256161,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/256156\/revisions\/256161"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media\/176904"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=256156"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=256156"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=256156"},{"taxonomy":"numeros","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/numeros?post=256156"},{"taxonomy":"disciplines","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/disciplines?post=256156"},{"taxonomy":"statuts","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/statuts?post=256156"},{"taxonomy":"checklist","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/checklist?post=256156"},{"taxonomy":"auteurs","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/auteurs?post=256156"},{"taxonomy":"artistes","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/artistes?post=256156"},{"taxonomy":"thematiques","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/thematiques?post=256156"},{"taxonomy":"type_post","embeddable":true,"href":"https:\/\/staging.esse.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/type_post?post=256156"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}