Faire petit et voir grand : l’art du simulacre chez Daniel Corbeil

Jean-Philippe Beaulieu
Daniel Corbeil, Paysage en roulement (détail | detail), 2007.
photo : Guy L'Heureux
Faut-il s’étonner de la fascination que le modèle réduit a probablement toujours exercée sur l’esprit humain ? L’observation des jeux d’enfants confirme d’ailleurs la propension de l’humain à reproduire à échelle réduite les objets de grande taille qu’il est souvent difficile de percevoir ou d’appréhender en raison de leurs dimensions. La représentation virtuelle du monde que constitue la miniature nous est tellement familière que nous en oublions parfois son caractère factice. Le modèle réduit se fonde en effet sur une convention de vraisemblance qui, tout en assimilant implicitement l’objet et sa représentation, permet de jouer avec leurs différences de nature et d’échelle, ouvrant de ce fait la porte aux effets de simulacre dont la pensée et l’art postmodernes se montrent particulièrement friands1 1  - Jean Baudrillard, Simulacres et simulation, Paris, Éditions Galilée, 1981. Au sujet de la notion de simulacre en histoire de l’art, voir Michael Camille, « Simulacrum », dans Critical Terms for Art History, Robert S. Nelson et Richard Shiff (dir.), Chicago, The University of Chicago Press, 2003, p. 35-48.

Depuis quelques années, plusieurs artistes, tels Kim Adams, Oliver Boberg, Christian Carez, Philippe De Gobert, Stéphane Gilot, David Hoffos, Holly King et Bernard Voïta, ont tiré parti des possibilités qu’offre la maquette en matière de faux-semblant et de réfraction du réel, notamment lorsqu’elle est utilisée en conjonction avec la photographie ou la vidéo2 2 - Camille Morineau, « Images du soupçon : photographie de maquettes », Art Press, no  264, janvier 2001, p. 33-40.. Dans ce groupe, Daniel Corbeil, connu pour ses maquettes de paysage, est l’un de ceux dont la production, tant en installation qu’en photographie, a été associée d’emblée à la notion de simulacre3 3 - John K. Grande, « Daniel Corbeil », Artforum, octobre 1998, p. 131.. Porté par une réflexion qui lie la nature à l’exploitation industrielle4 4 - À ce sujet, voir John K. Grande, « La survie interculturelle dans le Nord selon Daniel Corbeil et la botanique mécanique de Doug Buis », dans Art, nature et société, traduit de l’anglais par Claude Frappier, Montréal, Éditions Écosociété, 1997, p. 225 et suiv. – tout particulièrement les transformations imposées à l’environnement nordique par l’urbanisation –, le travail de Corbeil se caractérise depuis les années 1990 par l’exploration de diverses facettes du simulacre sous la forme de maquettes et de modèles réduits5 5 - Voir ce que dit à ce propos Jocelyne Fortin dans L’art du canular, opuscule accompagnant l’exposition Daniel Corbeil. Machine volante, leurre et réalité, présentée au Musée régional de Rimouski, du 19 juin au 11 septembre 2005. . S’il s’avère difficile de rendre compte de l’ensemble de la production de Corbeil tant elle épouse le paradigme de l’échelle réduite, il est néanmoins possible de souligner quelques aspects de sa recherche sur les moyens formels permettant de représenter les transformations du paysage sous l’effet du réchauffement climatique6 6 - Le titre même de sa récente exposition au centre AXENÉO7, Maquettes et autres ­dispositifs climatiques (du 3 février au 7 mars 2010), souligne bien l’usage que l’artiste fait de la miniature dans le cadre d’une réflexion environnementale.. Sans être réductibles à une visée strictement écologique, les usages que l’artiste fait de la maquette sont fortement colorés par cette préoccupation qui l’a engagé dans une pratique particulière de l’échelle réduite. À une époque où, grâce à l’informatique, la maquette est de plus en plus abordée comme une projection abstraite, en quelque sorte désincarnée, l’artiste prend le parti contraire : celui de la complexité, du détail et de la texture, de manière à susciter une expérience sensorielle généreuse7 7 - Gentiane Bélanger, « Faire avec la nature des choses », ETC, no 88, 2010, p. 4 et 10., aussi fournie que le monde dont le modèle est censé être le reflet. Évoquant à sa manière la précision mécaniste des installations de Kim Adams, de même que l’atmosphère poétique des photographies de Holly King, cette approche sensualiste du paysage en maquette insiste sur la matérialité du modèle réduit ; elle n’est pas sans s’inspirer de l’âge d’or de la maquette cinématographique et télévisuelle8 8 - Cet âge d’or correspond aux années 1960 ; à ce sujet, on consultera notamment l’ouvrage que Derek Meddings (21st Century Visions, Limpsfield (GB), Dragon’s World, 1993) consacre au travail de maquette des productions télévisées avec marionnettes de Gerry Anderson., accueillant la littéralité de la représentation tout en la dépassant par le dévoilement du simulacre. En effet, grâce aux artifices de la mise en scène aussi bien sculpturale que photographique, Corbeil révèle avec ostentation qu’il s’agit bien d’un simulacre, tout en laissant le spectateur admiratif devant la facture même de la maquette. Faire petit n’empêche pas de voir grand ; au contraire, la miniature permet d’embrasser ce qui, par sa taille, échappe souvent à notre perception, à la manière du télescope et du microscope qui rapprochent l’infiniment éloigné et l’infiniment petit. Privilégiant la perspective aérienne – la plus improbable de l’expérience humaine –, Corbeil pratique une certaine forme d’expressionnisme de la maquette, en portant une attention exacerbée aux détails dans le but d’interroger le spectateur sur les a priori de sa perception. Comme, à bien des égards, la miniature semble plus vraie que nature, elle interpelle notre façon d’appréhender le monde en suggérant à quel point celle-ci est finalement construite et artificielle, tributaire plus des images courantes que d’une véritable expérience personnelle. En d’autres mots, les attributs « réalistes » des paysages de Corbeil ne doivent pas faire entièrement illusion. Tout est une question d’échelle ; si on y regarde de plus près, on se rend compte que l’effet d’ensemble est un leurre, puisque les éléments constitutifs de la maquette sont non seulement éminemment construits, mais parfois même étrangers à l’environnement – naturel ou humain – qu’ils désignent. Ainsi, dans Topographie aérienne du Moyen-Nord, site n30 (2000), des objets hétéroclites recyclés (circuits électroniques, objets métalliques divers, tapis) s’imbriquent pour créer une image ­d’ensemble qui ne correspond pas à la simple somme de ses parties, comme le souligne la présence d’engins volants qui accentuent de manière notable la profondeur de perspective. Pour s’assurer que l’illusion ne soit pas parfaite, Corbeil a par ailleurs inséré des éléments singuliers qui rompent la convention réaliste et orientent ce qui semblait être un simple paysage vers d’autres avenues, celle de la science-fiction notamment, sans que l’on sache en définitive comment interpréter la présence de ces étranges ventilateurs qui percent la croûte terrestre. 

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Cet article parait également dans le numéro 70 - Miniature
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