Photo : Paul Litherland, © Joreige/Hadjithomas, permission de la galerie Leonard & Bina Ellen, Montréal
Évocateur, le titre de l’exposition I’m There Even If You Don’t See Me1 1 - Michèle Thériault, directrice de la galerie Leonard & Bina Ellen qui a présenté l’exposition du 1er septembre au 10 octobre 2009, en était la commissaire. Le présent article porte sur cinq des huit œuvres exposées. [Je suis là même si vous ne me voyez pas] laisse entrevoir une gamme presque gothique d’états psychologiques : tristesse, nostalgie, persévérance, mais aussi colère, amertume et même ressentiment. Présentant des œuvres photo et vidéo ainsi que des installations du duo libanais Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, artistes et documentaristes, I’m There Even If You Don’t See Me découle de leur vécu dans un Liban au passé complexe marqué par la guerre et des séquelles encore présentes chez les citoyens, dans le paysage et dans la conscience collective. Pourtant, malgré ce courant affectif sous-jacent qui traverse la pratique artistique de Hadjithomas et de Joreige, leurs œuvres ne visent pas une catharsis émotionnelle, ni pour eux-mêmes, ni pour les spectateurs. Refusant tout traitement simpliste des sujets délicats qu’ils abordent, ils explorent des enjeux de portée élargie pour créer des œuvres contemplatives plutôt que sentimentales, philosophiques plutôt que normatives, engagées2 2 - En français dans le texte original. [Note de la traductrice] plutôt que polémiques.
Lasting Images (2003) cristallise efficacement le modus operandi de Hadjithomas et de Joreige. Il s’agit d’une projection de séquences (transférées sur support vidéo) tirées d’un film familial trouvé dans un état de surexposition en raison de mauvaises conditions d’entreposage. Le contenu du film original a donc presque intégralement été transféré sous forme d’éraflures et de points dansants sur fond blanc. Au milieu de la courte séquence, des silhouettes à peine visibles émergent. Joyeux rassemblement familial ou réunion d’amis, la scène est tournée depuis un bateau en mouvement et montre des figures décontractées, vêtues de jeans et coiffées de bérets, riant et gesticulant en direction de la caméra. Un court texte à la fin de la séquence explique que le film a appartenu à un parent des artistes (un certain Alfred Junior Kettach), kidnappé pendant la guerre civile libanaise et manquant toujours à l’appel. Fait-il partie du groupe de jeunes filmés ou était-il derrière la caméra, ne faisant sentir sa présence que par le positionnement de l’appareil ? L’absence de trame sonore couplée à l’effacement de la majeure partie du film, qui ne laisse voir que l’apparition fugace de figures fantomatiques (le punctum de Barthes), souligne la disparition de ce membre de la famille et d’autres comme lui. Malgré l’élan clairement élégiaque de cette œuvre (qui peut être interprété comme une futile tentative d’évoquer le disparu), Lasting Images met en évidence le fait que des vies entières ont été littéralement rayées de l’histoire officielle d’un pays et rappelle le devoir moral de témoigner d’eux pour qu’Alfred et ceux qui ont subi le même destin que lui ne soient pas oubliés.
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