Photo : permission de Galerie Urs Meile, Beijing-Lucerne
Que sont les théories des médias, si ce n’est des propositions visant à expliquer le comment et le par quoi du lien entre différents existants au sein d’un éther commun ?
La bulle comme média évolutionnaire ?
Né en 1974 à Xupu, dans la province du Hunan, Shu Yong a développé une pratique artistique fortement médiatique (et médiatisée) fondée sur l’interaction directe avec le public. Lui-même propriétaire d’une agence de publicité, il prend la société chinoise comme laboratoire, opérant parfois à travers des événements sociaux, parfois encore directement à partir des médias de masse, dans ce qu’il qualifie lui-même, dans la foulée de Beuys, de « sculpture sociale ». Si le rapprochement avec l’œuvre de Beuys est passablement présomptueux (Yong est très loin d’un « concept élargi de l’art » à la Beuys ou de la recherche d’une troisième voie entre communisme et capitalisme1 1 - Voir à ce sujet Joseph Beuys, Qu’est-ce que l’art ?, l’Arche, Paris, 1992. ), on peut tout de même dire pour sa défense qu’il semble être effectivement sensible aux processus sociaux de « feutrage calorifique évolutionnaire » chers au maître de Krefeld. Yong en effet travaille depuis quelques années déjà à partir d’une intuition forte de ce que Bachelard appelait l’intimité de la rondeur, et qui s’exprime dans ses plus récentes œuvres par une figure omniprésente : la bulle. Dans sa série de peintures à l’huile intitulée Mythes chinois (2007-2008), par exemple, Yong revisite la mythologie de la Chine ancienne dans une atmosphère colorée et féerique où des personnages mythiques apparaissent au milieu de bulles de savon. C’est encore les bulles de savon qui sont à l’honneur dans le projet photographique et performatif intitulé Bulles au bureau (2000-2006), à l’occasion duquel Yong s’est pointé dans les bureaux de centaines de riches entrepreneurs du delta de la rivière des perles (région du Guangdong) pour y souffler des bulles de savon, provoquant des réactions de surprise, et parfois aussi de colère. Entre les arcanes mythologiques de la Chine antique et l’extrême vivacité de la vie entrepreneuriale d’une région qu’on appelle à juste titre « l’atelier du monde » (la production économique pour l’année 2009 pourrait y dépasser les 512,1 milliards de dollars américains), les bulles de Yong semblent déréaliser le monde, pour le faire entrer dans un continuum spatio-temporel évanescent ; elles forment une sorte de supraconducteur éthérique pour un monde qui s’unifie en se volatilisant. On pourrait dire que la bulle est à Yong ce que la graisse est à Beuys : une expression plastique du social en bruine (non-condensé), un quasi-corps transindividuel – un média ? Notons qu’en mandarin, le mot « média » a été traduit par 첵竟, meiti, qui signifie littéralement « l’entremetteur des corps ». D’une certaine façon, l’œuvre de Yong s’emploie à interroger l’élément médiatique, au confluent de l’organique et de l’incorporel.
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