Giuseppe Penone, Alpi Marittime. L’albero ricorderà il contatto, 1968.
photo : © Archivio Penone, permission de l’artiste | courtesy of the artist & Marian Goodman Gallery, Paris
L’art, aujourd’hui, est de plus en plus hanté par la disparition de l’­œuvre. Cette chose unique à vénérer, à méditer ou à contempler appartient de moins en moins à nos pratiques artistiques. Est-ce dire pour autant qu’il n’y a plus d’art ? D’une certaine manière, l’art en a fini avec l’art, ce qui veut dire avec ce que nous avions pris l’habitude de nommer art. On garde un nom, art, mais, fondamentalement, le contenu n’est plus le même. Du coup, on ne peut plus réfléchir avec des discours sur l’art, esthétiques ou historiques, qui le faisaient rimer avec œuvre au point de faire croire à la nécessité de cette dernière comme création absolue et de revendiquer une indépendance complète du champ artistique. Les pratiques artistiques elles-mêmes désertent la notion d’œuvre et toute la conception de l’art qui l’accompagnait. Ainsi, l’art au 20e siècle n’a cessé d’être hanté par des devenirs minoritaires, ceux des « ­artistes sans œuvres » pour reprendre un titre de Jean-Yves Jouannais1 1  - Jean-Yves Jouannais, Artistes sans œuvres, Paris, Hazan, 1997., ­créateurs qui ont opté radicalement pour la non-création et qui n’ont fait qu’assumer le statut d’artiste, le vivre pour soi-même, en dehors de toute production artistique (le dadaïsme, par exemple). Plus encore, dans ce siècle, d’autres pratiques artistiques se sont nouées qui rendent difficile l’utilisation du terme même d’œuvre, et encore plus, d’œuvre d’art à leur propos : les performances, les actions, les happenings, l’art éphémère, certaines installations, certaines vidéos, etc. Finalement, on sait bien qu’il faut interroger autrement l’art que comme une série de créations incontestables ou d’objets à conserver. L’art ne se déploie pas seulement comme une suite de productions que l’on propose à la vénération du public dans des musées ou des galeries, mais également comme un cheminement ou une trajectoire artistique.

Je commencerai donc avec une critique de la philosophie de l’art quand elle assigne une place à l’art à partir d’une réflexion exclusive sur l’œuvre. Que faut-il entendre par œuvre ? Œuvre qui vient du latin opera, travail, soin, a hérité de plus en plus des sens d’opus : travail, mais aussi résultat du travail, chose fabriquée. C’est en ce dernier sens qu’il est devenu un terme très usité de la réflexion philosophique sur l’art. L’œuvre est comprise comme une chose matérielle, existant ­objectivement, et reçue par l’intermédiaire des sens. L’esthétique a alors trouvé dans l’étude des œuvres un facteur d’objectivité ; le Cours d’esthétique de Hegel envisage un tel rapport aux œuvres pour garantir l’objectivité du beau artistique. Elle a permis aussi une réflexion sur la vérité ou l’être de l’œuvre. Cependant, la réflexion sur l’œuvre s’avère polysémique, car elle s’enrichit aussi, quoique de manière plus marginale, d’une prise en compte de l’œuvre comme résultat d’une activité productrice, ce qui suppose de traiter le problème suivant : qu’est-ce que créer ou qu’est-ce que produire ? Dès lors, l’œuvre est l’aboutissement d’une activité conjointement matérielle et immatérielle. Le peintre opère avec ses mains, produit un objet. En même temps, dans l’œuvre d’art, il est guidé par une pensée. La pittura è cosa mentale, elle est chose mentale, disait Léonard de Vinci. Quel est alors le rôle de l’intention de l’artiste, de ce qui n’apparaît pas directement dans la chose produite ? Le spectateur est-il cet interlocuteur de l’œuvre à même de reconnaître et d’apprécier cette double dimension matérielle et immatérielle de l’œuvre ?

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Cet article parait également dans le numéro 66 - Disparition
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