Photo : permission de l’artiste
Depuis la consécration de l’installation comme genre artistique, qu’elle soit in situ ou ex situ, l’apparition du Land Art, des Earth Works, de la performance, depuis la prolifération des pratiques furtives et « processuelles qui se déroulent selon une certaine durée à partir de structures d’échanges1 1 - Patrice Loubier, L’indécidable / The Undecidable, Les éditions esse, 2008, p. 55. », des manœuvres et autres interventions temporaires dans l’espace public, les rapports au lieu et au temps de l’œuvre sont devenus les paramètres esthétiques de sa forme élargie. L’œuvre que vous voyez en salle d’exposition ou en dehors des lieux de l’art ne durera pas ou elle est déjà terminée et vous ne la percevez que grâce à la médiation de la documentation écrite, de la photographie, des enregistrements sonores, de la vidéo et des sites Internet. L’objet d’art comme forme fixe, permanente et stable semble désormais archaïque en comparaison des projets artistiques complexes, multidisciplinaires, qui procèdent par occurrences et infiltrent différents registres du réel. L’intérêt pour la non-durabilité, pour l’œuvre éphémère, est omniprésent. Ainsi, il n’est pas surprenant que des artistes fassent de la détérioration d’objets le propre de leur démarche. La notion de fragilité voisine donc par contraste celle de la durabilité. Est fragile ce qui est cassable, ce qui menace de se briser, de s’écrouler, de perdre la constance de sa forme. Certes l’application du qualificatif « fragile » est vaste – nous pouvons l’employer pour parler du manque de résistance psychologique et morale des personnes, des rapports que les gens entretiennent entre eux, de la nature des apparences et des représentations, etc. – mais le réfléchir dans son sens littéral s’avère essentiel. Ne pas esquiver l’évidence. La fragilité comme caractéristique de la matière.
Dans cette optique, le travail de Patrick Beaulieu présente des points d’ancrage concrets pour réfléchir sur la notion. Qu’il s’agisse d’installations composées de fragments d’éléments naturels, de branches, de plumes ou d’ailes de papillons, mis à l’épreuve par différents dispositifs d’agitation, lumineux, mécaniques, électroniques, d’un road trip à bord d’un camion se déplaçant le long du trajet migratoire des monarques2 2 - Vector Monarca, un projet multimédia mobile de Patrick Beaulieu, s’est échelonné sur plusieurs mois. Au volant d’une camionnette tantôt transformée en écran de projection vidéo, tantôt en espace d’exposition, Beaulieu et l’écrivain Daniel Canty suivaient la migration des monarques depuis Saint-Jean-Port-Joli, jusqu’à Morelia, au Mexique, lieu de reproduction des papillons mythiques (www.vectormonarca.com)., ou de la création d’une entreprise de livraison de colis, ses oeuvres développées dans le brouhaha et l’incertitude de l’essai et de l’erreur, mais affinées par la poésie et la subtilité de la pensée complexe qui les habite, sont chaque fois motivées par la fragilité même des matériaux qui les constituent. Artiste à la démarche tentaculaire dont les projets se ramifient, s’étirent et se répondent dans le temps et dans l’espace, vont d’un lieu à un autre, procèdent par occurrences, Beaulieu s’intéresse notamment aux déplacements des animaux, des personnes, des marchandises, et aux différentes thématiques qui en découlent : frontières, économie, politique, communication, altération et intégrité,etc.
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