Photo : permission de l'artiste & Gladstone Gallery
Ce n’est pas un hasard si Walter Benjamin, témoin angélique de la modernité tardive, discute des propriétés du verre, dans un texte sur l’expérience1 1 - Walter Benjamin, « Expérience et pauvreté » [Erfahrung und Armut], Œuvres, tome II, Gallimard, Paris, 2000. Ce texte accompagne conceptuellement le moins célèbre Petite histoire de la photographie ainsi que la star théorique qu’est devenue L’Œuvre d’art à l’ère de la reproductibilité technique. Sur le caractère « angélique » de la pensée de Benjamin, voir « Sur le concept d’histoire », Œuvres, tome III.. Ce célèbre texte est une méditation sur le désarroi et le désenchantement qui succèdent à la Première Guerre mondiale. Selon Benjamin, les gens en revinrent « pauvres en expérience communicable » non pas tant en raison de la violence et de l’ampleur du conflit, mais en raison du déploiement nouveau de la technique qui, à cette époque, fit un bond qualitatif appréciable. En effet, le début du 20e siècle voit l’invention ou la diffusion massive de l’avion, du plastique (bakélite), de la radio, du téléphone, de l’automobile, de l’appareil photographique portatif, des armes chimiques (gaz chloré, gaz moutarde), l’instrumentalisation des médias de masse, et ainsi de suite. C’est comme si la violence de la Première Guerre marquait cette coupure technologique par où le monde et la possibilité d’y faire des expériences communicables sont métamorphosés, ouvrant un siècle marqué par la vitesse et la dématérialisation, ce que résume bien la formule roaring twenties. Benjamin résume cette époque par le terme barbarie, qui consiste à « recommencer au début, [à] reprendre à zéro, [à] se débrouiller avec peu, [à] construire avec presque rien2 2 - Op. cit., p. 366-367. Incidemment, c’est un concept qui recoupe en partie ce que Freud entend par Unheimliche, « inquiétante étrangeté », dès 1906. L’essor du fantastique et du spiritualisme à la fin du 19<sup>e</sup> siècle a souvent été associé aux découvertes technologiques d’alors, particulièrement avec la photographie. ». Cette barbarie est celle d’une construction sans cesse en table rase, une puissance contingente qui présente un rapport singulier à la fragilité : forte d’être démunie, résiliente, cette puissance ne devient fragile que dans le durcissement.
À cette barbarie ou à cette pauvreté, Benjamin associe pourtant le verre, matériau moderne par excellence : impossible d’y laisser de trace. Le verre est indéfiniment au présent, table rase pour la vue ou l’expérience qui préfigure le fameux medium is the message de McLuhan, tout comme le temps réel et son réseau d’écrans (temps dit, par extension, live ou « vif »). Le verre lie en s’effaçant et unit en séparant. En ce sens, il a lui aussi à voir avec l’incommunicabilité puisqu’il fait communiquer, mais par transparence, ce qui donne à croire que la communication est naturelle et immédiate. Aussi rigide soit-il, le verre favorise « l’écoulement », indifférent aux effets de sens de ce qui le traverse. Son incommunicable transparence en fait, paradoxalement, un média très efficace. Le verre ne retient rien, il laisse circuler les informations tout en séparant, prévenant les rencontres corporelles immédiates et agissant comme une interface. Toutefois, le verre est dur et destructible, et il est plus difficile de voir en quoi sa fragilité représente celle de notre contemporanéité. Ce qui n’empêche pas de penser le verre comme un ancêtre du plastique, de concevoir le verre et le plastique non pas selon une histoire des techniques et des matériaux, mais selon une histoire de leurs usages et de ce qu’ils manifestent de la vie politique et spirituelle contemporaine.
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