Aude Moreau, Tapis de sucre 3, Fonderie Darling, Montréal, 2008.
photo  : Guy L’Heureux
« Attention, extrêmement fragile. Prière de ne pas toucher. » Cet avis imprimé est le seul rempart explicite du Tapis de sucre 3 d’Aude Moreau1 1  - Fonderie Darling, Tapis de sucre 3 (du 20 mars au 1er juin 2008).. Le concept de cette oeuvre, que l’artiste a déjà appliqué à des espaces plus intimes2 2  - Tapis de sucre 1, Triangle Artists’ Workshop, Dumbo, New York, Brooklyn, 2002 et Tapis de sucre 2, Orange 2006, Événement d’art actuel de Saint-Hyacinthe., est cette fois étendu à la grande salle de la Fonderie Darling. À première vue, le contraste ne saurait être plus saisissant entre la rudesse imposante d’un contenant architectural conçu pour l’industrie lourde et la subtile délicatesse d’un contenu artistique contemporain s’insinuant dans la coquille vide d’un modèle périmé d’exploitation économique. Mais est-ce si sûr ? Le sucre est ici déversé en quantités industrielles (deux tonnes et demie, pour être précis), offrant un choquant échantillon de sa surconsommation dans notre société accoutumée à sa douceur, qui lui permet de garder toute âpreté à distance, à commencer par les conditions de sa production. Or c’est dans l’industrie sucrière que se sont perpétuées les conditions de travail les plus proches de l’esclavage, confinant un lointain ­prolétariat agricole à une existence plus précaire qu’une œuvre en sucre, prix de la douillette sécurité du confort occidental. Comme la série Sugar Children de l’artiste brésilien Vic Muniz, les Tapis de sucre d’Aude Moreau rattachent l’amère dureté de la loi d’airain à la douceur de vivre dans la société de consommation qu’elle fonde.

Les Tapis de sucre interrogent aussi la place d’une culture raffinée – comme le sucre – dans cette logique économique à l’état brut. Le tapis semble précieux parce que ses bordures tracées au pochoir reproduisent un motif décoratif en dentelle appliqué à répétition avec le plus grand soin pour donner l’impression du fait main. Ce travail artisanal imitant le processus industriel appelle la comparaison avec le labeur ingrat qui l’a précédé ailleurs afin d’en produire la matière première, tel que ­l’évoquent les vues de plantations sucrières peintes en sombre filigrane sur les murs. L’œuvre force le respect en soulignant à la fois la dignité et ­l’indignité du travail, à même les liens ambigus entre création artistique et production industrielle.

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Cet article parait également dans le numéro 65 - Fragile
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