L’art comme lore. Chorégraphies et performances de Latifa Laâbissi

Vanessa Morisset
Latifa Laâbissi,
Loredreamsong, 2010.
Photo : © Nadia Lauro
« Je suis une image qui bouge », affirme Jean-Luc Verna dans un entretien récent à propos de son attitude sur scène, au sein de son groupe de musique I Apologize1 1  - Entretien avec Pascal Marius et Pierre Ryngaert, paru dans le dossier pédagogique « Arts de la scène et art contemporain » du Centre Pompidou, 2013, http://mediation.centrepompidou.fr/education/ressources/ENS-artsdelascene-arts-contemporain/01-verna.html.. Cette autodéfinition de l’artiste, parce qu’elle pourrait s’appliquer à bien d’autres créateurs, invite à s’interroger sur le dynamisme actuel de pratiques qui se trouvent à la croisée des arts visuels et des arts de la scène, notamment la danse, et que l’on nomme parfois, faute de mieux, « les arts vivants ». L’expression recouvre le travail d’artistes réalisant des œuvres live aussi bien dans des salles d’exposition que sur scène, tels que Jean-Luc Verna, tout d’abord connu pour ses dessins ; ou, inversement, de danseurs qui investissent les musées, les écoles d’art, et empruntent aux artistes des procédures telles que les conférences performées et la rédaction de protocoles d’actions... On peut songer à Jérôme Bel, dont la vidéo du spectacle The Show must go on (2001) a été projetée dans des expositions2 2  - Par exemple dans l’exposition Danser sa vie, Centre Pompidou, du 23 novembre 2011 au 23 février 2012. , à Xavier Leroy qui a organisé une rétrospective de ses chorégraphies dansées dans les salles d’exposition3 3  - Rétrospective, Fondation Antoni Tapiès, Barcelone, 2012. , et particulièrement à Latifa Laâbissi, artiste-chorégraphe – comme elle se présente elle-même4 4  - Conférence à l’École des beaux-arts de Nantes, 2009. – dont le travail est exemplaire du décloisonnement des disciplines. Présentées aussi bien sur des scènes réservées à la danse que dans le cadre d’expositions ou d’interventions en milieu artistique5 5  - Elle a par exemple récemment participé à l’exposition Plus ou moins sorcières, Maison populaire de Montreuil, 2012 et au colloque « Archives vivantes. Théâtre, danse, performance », octobre 2012, Université Paris 7., ses chorégraphies et ses performances font appel à une multiplicité d’éléments a priori extérieurs à la danse, convoqués pour leur capacité à construire un discours tout en interpellant avec force le public. Latifa Laâbissi s’approprie tout ce qui lui est nécessaire pour attirer l’attention du spectateur sur le cœur des problématiques dont elle s’empare, des peaux de bêtes de la préhistoire au drapeau français, des accents dont on se moque aux chansons de Pierre Perret. Formée à la danse dans les années 80, notamment auprès de Jean-Claude Galotta à Grenoble puis au Merce Cunningham Studio à New York, elle se détache vite du courant qu’ils incarnent, à son goût trop éloigné du réel, pour s’intéresser à des pratiques reflétant les problèmes sociopolitiques de l’époque. Au cœur de ses propres pièces, le racisme, les préjugés sur la culture de l’autre, la peur de la circulation des hommes et des idées sont abordés par des moyens qui, s’inspirant du concept de lore défini par William T. Lhamon6 6  - « Le lore est l’ensemble des traditions et des savoirs d’une culture, les modes essentiels à toute expression, allant des complaintes aux récits, des signes aux peintures, des pas aux danses », selon William T. Lhamon, Peaux blanches, masques noirs, Paris, L’Éclat, 2008, p. 112, ou encore « une matrice de savoirs, de récits et de pratiques qui est tout entière affaire de circulation », comme l’écrit Jacques Rancière dans la préface du même ouvrage, p. 8.  – le « folk-lore » sans l’enracinement du « folk », soit les composantes des cultures minoritaires lorsqu’elles circulent d’un groupe à un autre –, favorisent au contraire la migration de toutes les formes d’expression.

Parmi ses travaux récents, certains se placent explicitement dans la lignée d’une conception de la danse en rupture avec la tradition académique et ouverte à l’échange avec les autres arts. Le diptyque que forment la chorégraphie Écran somnambule (2009) et la conférence performée La Part du rite (2012) consiste en un double hommage à Mary Wigman (1886-1973), une danseuse expressionniste allemande qui était à la recherche de mouvements émanant du plus profond du corps, dans un esprit proche de celui des artistes de son époque. En effet, Mary Wigman était amie avec les peintres Emil Nolde et Ludwig Kirchner qu’elle invitait à ses spectacles, et même à ses répétitions, pour qu’ils puissent saisir les moindres détails de sa démarche. Ses chorégraphies leur ont inspiré des tableaux peints sur le vif, en leur faisant découvrir à quel point le corps peut se déformer sous l’effet de la libération de pulsions jusqu’alors enfouies. La danseuse et les peintres étaient animés des mêmes préoccupations et participaient au même titre au mouvement global de l’expressionnisme, décloisonnant déjà les disciplines.

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Cet article parait également dans le numéro 78 - Danse hybride
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