Jeff Koons, Balloon Dog (Magenta), 1994-2000.
photo : Laurent Lecat assisté par | assisted by Ruy Ribiere © Jeff Koons
Dans un essai publié en 1939, Le sacré de transgression : théorie de la fête1 1  - «  Le sacré de transgression : théorie de la fête  » (1939), Œuvres, Paris, Gallimard (Quarto), 2008., Roger Caillois déplorait déjà la perte de la forme pleine de la fête « comme le paroxysme de la société » au bénéfice de la classe des loisirs et de la culture de masse. Car « au cours de leur évolution, les sociétés tendent vers l’indifférenciation, l’uniformité, l’égalisation des niveaux, le relâchement des tensions. La complexité de l’organisme social à mesure qu’elle s’accuse souffre moins l’interruption du cours ordinaire de la vie. Il faut que tout continue aujourd’hui comme hier et demain comme aujourd’hui. La turbulence générale n’est plus possible. Elle ne se produit plus à dates fixes ni sur une vaste échelle. Elle s’est comme diluée dans le calendrier, comme résorbée dans la monotonie, dans la régularité nécessaires. Les vacances alors succèdent à la fête2 2  - Ibid., p. 289. ». Cette analyse est encore plus probante lorsque l’on constate aujourd’hui le nombre considérable de « fêtes » à travers le monde – Gay Prides, fêtes de la musique, Nuits blanches, concerts, carnavals, animations de rues, défilés variés, raves parties, et même la très parisienne « Paris plage » – parfaitement organisées pour laisser les choses en l'état. Tout est soigneusement orchestré par les pouvoirs, avec l’aide des « teufeurs » (fêtards), pour que cela ne déborde pas, ne change pas, n’éclate pas, ne puisse révolutionner ni révolter les foules. Nous ­sommes au temps catharsis de globalisation où la mort d’un chanteur pop américain multimillionnaire galvanise efficacement le monde entier et le fait pleurer plus que ne le font les appels désespérés du milliard d’êtres humains qui meurent de faim actuellement. Les fêtes ne transgressent plus. Elles sont là pour faire oublier les véritables malheurs, souffrances et ­catastrophes. Oblitérer, cacher, escamoter ou, en termes ­psychanalytiques, dénier et refouler, telles sont aujourd’hui les fonctions de la fête, avec la bénédiction du néolibéralisme. Cela n’est aucunement une caricature : peu après le séisme du 6 avril 2009 à L’Aquila (capitale des Abruzzes), le Président du Conseil, le Cavaliere Berlusconi, n’a-t-il pas déclaré publiquement aux sinistrés (17 000 personnes) auxquels l’État venait en aide, qu’il « ne leur manque rien, ils ont des soins médicaux, de la nourriture chaude. Bien sûr, leur abri est tout à fait provisoire [des tentes], mais justement, il faut prendre ça comme un week-end en ­camping ». Même si vous n’avez absolument pas l’esprit à la fête parce que vous pleurez les morts, les disparus et les blessés, il faut tout de même vous efforcer de voir cela dans une perspective festive, ­conviviale, communautaire, citoyenne, nationale. Le festif peut intervenir partout, n’importe quand, sur n’importe quel sujet et à propos de tous les sujets, telle une Mère Teresa du teufeur.

Je ne vois pas que les « fêtes de l’art contemporain », en tant que fêtes proprement dites (vernissages, ouvertures et inaugurations) ou en tant qu’événements par lesquels l’œuvre d’art est mise de l’avant, soient bien différentes. À considérer les millions d’euros, publics et privés, qui sont régulièrement dépensés dans les biennalisations de l’art contemporain à travers le monde, les triennales, les fondations, les musées exportés – tel le Louvre d’Abu Dhabi, le Musée national d’art moderne/Centre Pompidou, également à Abu Dhabi, et bientôt à Shanghaï – et, bien entendu, les Foires, à la dénomination transparente, le calcul est rapidement fait : pour les auteurs, les revues, les éditeurs, les jeunes artistes, tout ce qui est la matière substantielle du monde de l’art et le fait vivre, il n’y a jamais d’argent. Et pour cause, puisqu’il est octroyé avec largesse à des fêtes de cour – il n’est que de voir ce qui se passe au Château de Versailles, notamment avec ­l’exposition Jeff Koons – bien plus importantes et magnifiques que ­n’importe quel lieu alternatif ou n’importe quel petit éditeur. Ces largesses sont-elles bien utiles et utilitaires ? Car c’est bien dans les termes de la philosophie utilitariste qu’il faut poser le problème. Quant à l’art contemporain, et de manière inattendue, la célèbre formule du père de l’utilitarisme, Jeremy Bentham, prend une tournure particulière : celle du plus grand bonheur esthétique pour le plus grand nombre. Suivant cette théorie, maximiser le bien-être esthétique de ceux et celles qui possèdent déjà ce bien-être confortable ne peut qu’avoir des retombées bénéfiques sur ceux et celles qui en possèdent moins.

Ce contenu est offert avec un abonnement Numérique ou Premium seulement. Abonnez-vous pour lire la rubrique complète et avoir accès à tous nos Dossiers, Hors-Dossiers, Portfolios et Chroniques !

S’abonner (à partir de 20 $)

Vous avez déjà un abonnement Numérique ou Premium ?

Se connecter

Vous ne souhaitez pas vous abonner ? Sachez que d’autres contenus sont accessibles si vous avez un compte Esse. C’est gratuit et sans achat ultérieur requis ! Créez un compte ou connectez-vous :

Mon Compte

Cet article parait également dans le numéro 67 - Trouble-fête
Découvrir

Suggestions de lecture