Tout se passe aujourd’hui comme si la vérité et l’authenticité se terraient dans le passé ou le lointain, rarement dans l’ici et le maintenant. La vraie vie, les valeurs authentiques semblent désormais ne nous être accessibles que par le détour de cette fascination qu’exercent sur nous le passé (et notre propre histoire, celle de nos aïeux, plus que celle des civilisations d’ailleurs) et l’exotisme (un exotisme qui correspond à nos archétypes du bon sauvage plutôt que la figure de l’étranger). Car derrière le dépaysement que recherchent les touristes se trame ce même fantasme stéréotypé et exotique de l’authenticité que l’on espère retrouver dans la parole et les gestes des anciens ou des gens du pays. L’industrie du tourisme, forcément culturel, veille à ce que soit respectée la conformité de l’autochtone avec sa représentation commune. Le regard touristique est nourri de clichés et de fantasmes : ceux de la vie de nos aïeux ou de la vie au grand air, et participe de ce que j’appelle le syndrome patrimonial qui correspond à la muséalisation et à l’esthétisation du monde en général, et de nos mondes de vie en particulier. Le tourisme représente donc, pour moi, cette propension de l’homme moderne – cet homo touristicus – à devenir le touriste de sa propre culture, le visiteur de sa propre mémoire, le spectateur de sa propre existence.
Les premières mesures conservatoires du patrimoine ont été prises dans l’urgence et par décret, sous la Révolution française, afin de protéger et de préserver les monuments, les trésors, les collections qui avaient appartenu à la noblesse et au clergé de l’Ancien Régime et qui se trouvaient menacés de destruction par le zèle iconoclaste de ceux que l’abbé Grégoire qualifiait de Vandales – d’où vient le concept de vandalisme qui nous est resté. Aujourd’hui, la signification même de l’action patrimoniale, qui est devenue un impératif catégorique sous le coup du devoir de mémoire et une entreprise administrative aux enjeux politiques et économiques considérables, a radicalement changé, au point qu’on en viendrait presque plutôt à s’inquiéter de savoir si l’on est encore capable de s’imaginer un futur, voire de vivre le présent sans regarder dans les rétroviseurs de l’histoire ou de se reconnaître dans la mémoire des musées.
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