Marjetica Potrč et Wilde Westen (Lucia Babina, Reinder Bakker, Hester van Dijk, Sylvain Hartenberg, Merjin Oudenampsen, Eva Pfannes, Henriette Waal), The Cook, the Farmer, His Wife and Their Neighbour, Stedelijk Goes West, Nieuw West, Amsterdam, 2009. Photo : Sjoerd Knibbeler permission de | courtesy of Marjetica Potrč & Wilde Westen
Dans Le futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, l’historien Reinhart Koselleck s’intéresse à l’impact de la modernité sur l’expérience du temps. Il postule notamment que depuis la fin du dix-­huitième siècle, le temps historique s’élabore dans l’asymétrie grandissante entre le champ de l’expérience (« le passé actuel, dont les évènements ont été intégrés et peuvent être remémorés ») et l’horizon d’attente (le futur rendu présent, « tourné vers le pas-encore »)1 1  - Reinhart Koselleck, Le futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, Paris, Éditions de l’EHESS, 1990 [1979], p. 311 et 309.. La croissance de cet écart est inséparable selon lui de l’accélération de la vie découlant des avancées technologiques et de l’augmentation de la productivité : l’accélération laisse de moins en moins de temps pour l’expérience du présent ; elle instaure une brièveté de l’expérience du présent au sein de laquelle la temporalité fuit vers le futur. La modernité est une rhétorique, une condition et une période historique mobilisée par une promesse de progrès (de nouveauté, de perfectibilité et d’opportunité) réalisable dans un futur qui se constitue par la dévaluation du passé et l’effacement du présent. Bien que cette modernité soit encore agissante, l’historien François Hartog soutient que le futurisme du régime moderne d’historicité est en voie d’être remplacé par une temporalité qu’il qualifie de présentiste2 2  - François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Paris, Éditions du Seuil, 2003, p. 27.. Explorant la notion de « régime d’historicité », Hartog cherche à circonscrire comment les civilisations articulent la relation entre le passé, le présent et le futur. Pour l’historien, le futurisme de la modernité s’est transformé en un présentisme qui abolit la prérogative du futur en affirmant celle du présent. Dans ce nouveau régime – dont les traces sont manifestes depuis la chute du mur de Berlin en 1989, un évènement qui cristallise l’effondrement du communisme en tant que dernier grand récit « d’émancipation » du vingtième siècle –, les catégories temporelles du passé et du futur sont absorbées par le présent. Les catastrophes du vingtième siècle (guerres, génocides, dérives idéologiques) sont perçues comme les traumas irrésolus de futurs imaginés dont on peine à réimaginer le potentiel émancipateur. Le passé et le futur n’existent qu’à travers le prisme du présent, comme quête de mémoire et appréhension. L’hypothèse d’Hartog est certes porteuse, mais elle ne tient pas compte du pluralisme des mondes qui constituent notre contemporanéité. Privilégier le présent, et c’est ici qu’entre en jeu un des aspects les plus innovateurs de l’art contemporain des vingt dernières années, ne signifie pas nécessairement l’absorption du passé et du futur par le présent. Cela peut aussi prendre la forme d’une nécessité critique : celle d’imaginer un futur qui cesse d’avaler le présent – comme ce fut le cas avec le régime moderne d’historicité – pour s’instituer à même le présent ainsi que par une certaine rétention du passé, en diminuant l’écart entre le champ de l’expérience et l’horizon d’attente. Ce que la modernité dévalue (le présent, le passé) devient ce qui peut productivement conditionner le futur.

Depuis les années 1990, l’art contemporain a développé une esthétique de temporalisation de l’histoire qui présentifie le futurisme du régime moderne d’historicité. Cette esthétique fait une place à ce que l’historien Michel de Certeau désignait comme « l’impensé » de la discipline historique : la dimension temporelle de l’histoire3 3 - Michel de Certeau, Histoire et psychanalyse entre science et fiction, Paris, Gallimard, 1987, p. 76.. Engagée dans ce processus historien, elle réagence la relation moderne du passé, du présent et du futur en vidant de son idéalité le concept moderne du progrès. L’art contemporain ne cherche pas à donner un nouveau contenu au futur, la pulsion utopiste moderne lui est inconnue. Le tournant temporel qu’il incarne ne se situe pas dans la progressivité, mais dans la reconsidération de l’idée de progrès. Il active les vicissitudes et inconsistances du passage temporel – ce que le philosophe Yuval Dolev définit comme « le devenir présent d’évènements futurs et puis leur devenir passé » – pour retirer au futur son rôle moderne d’initiateur de changement et d’intégration de l’humain à l’histoire. Les trajectoires artistiques qui mobilisent cette esthétique sont diverses et nombreuses : développement d’une archéologie du futur, par exemple, mais aussi valorisation du temps perdu, détournement du temps mesuré, mélancolisation de l’obsolescence, promotion de la simultanéité et de l’interminable. Voici une courte liste de quatre explorations du temps historique auxquelles j’ai associé quatre artistes. Je les ai choisies pour leur orientation écologique – simplement parce qu’un des impacts les plus dévastateurs du régime moderne d’historicité est la détérioration globale qu’il impose à l’environnement. Ces pratiques ont ceci en commun qu’elles mettent en œuvre une action (valorisation du présent) en continuité avec le passé dans le but d’actualiser la possibilité d’un futur. Cette action révèle un attachement à l’environnement et une intimité avec lui.

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Cet article parait également dans le numéro 81 - Avoir 30 ans
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