Peut-on faire de l’art après avoir lu Guy Debord ? Le diagnostic de la culture noyée dans « la contemplation spectaculaire » et d’un art qui, s’il ne veut pas perdre son âme, doit organiser sa propre « dissolution » et son propre « dépassement » dans la politique ressemble en effet à une impasse. En 2000, les commissaires de l’exposition Au-delà du spectacleont proposé de la contourner en invoquant la conception plus hédoniste, partagée par des générations de penseurs, du monde comme théâtre. Ils limitaient ainsi la portée de la thèse debordienne en rappelant à quel point la culpabilité d’aimer le divertissement qu’elle communique est moralisatrice. Mais leurs propos laissaient en suspens le problème de la récupération de l’art par le spectacle. Puis récemment, Hou Hanru, commissaire de la Biennale de Lyon de 2009 intitulée Le spectacle du quotidien, abordait la question plus frontalement en posant comme préalable « qu’il n’existe plus de “dehors” pour cette société du spectacle à l’âge de la globalisation », ce qui n’empêche pas selon lui une position artistique critique, sous la forme d’une « négociation subversive avec cette condition de “non-dehors” ». Mais le bel oxymore de cette expression (comment imaginer un subversif qui négocie ou inversement un négociateur subversif ?) ne renvoie-t-il pas à la figure du serpent qui se mord la queue ? Si bien que l’on revient au cœur du problème : l’art peut-il échapper à la société du spectacle ?
Nicolas Boone, Les dépossédés 2, la fin de la mort, capture vidéo | video still, 2012.
photo : © Nicolas Boone

Dans son film Transbup (2010), Nicolas Boone entre lui aussi en discussion avec la théorie de Debord, en adoptant un point de vue moins optimiste. Il fait dire à l’un de ses personnages, ou plus exactement à l’avatar de l’un de ses personnages, père de famille informaticien qui, dans un monde virtuel, est un activiste punk en lutte contre un système totalitaire ici appelé B : « Nous sommes dans une dictature moderne. Il n’y a pas de séparation. Même ce qui conteste B est dans B. Le monde capitaliste et le prétendu anticapitalisme organisent la vie suivant le monde du spectacle. Il ne s’agit pas d’élaborer le spectacle du refus mais de refuser le spectacle. […] Mais B nous récupère toujours. » Largement inspirées de Debord et des situationnistes, ces paroles dites dans ce contexte renvoient à la condition de non-dehors de la société du spectacle : avec le dispositif du film dans le film, l’animation démultipliant la fiction du cinéma, la problématique debordienne semble posée du fond d’un gouffre. Dans d’autres réalisations, c’est la multiplication des acteurs, des épisodes, des références qui forme d’étourdissants méandres dans lesquels on s’immerge et on se perd… jusqu’au moment où, de manière récurrente, un glissement s’opère et tout dérape. Pourra-t-on (s’)en sortir ?

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Cet article parait également dans le numéro 82 - Spectacle
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