Les ruses de Corbeau/Coyote/Carcajou
Guy Sioui Durand
Dans les légendes et récits oraux des Anciens Indiens et dont la transmission a perduré, il existe un personnage mythologique rusé et facétieux. Il n'a cessé de jouer des tours aux Humains dont il est, cependant, à chaque fois aussi la victime. Ses aventures livrent une morale et une éthique qui rétablissent l'harmonie entre nature et culture, fortunes et déboires, pulsions et raison, nature et ambitions humaines. Porteur d'ironie et d'humour, il prend l'apparence d'un animal qui varie selon les régions. Dans l'Ouest, il se manifeste sous la forme du Corbeau (Raven), dans les Prairies c'est le Coyote, et dans les forêts du Nord-Est c'est le Carcajou, aujourd'hui disparu. En anglais, on l'appelle familièrement Trickster. Au XXe siècle, Corbeau/Coyote/Carcajou est devenu une référence, un symbole dans la littérature, au théâtre autochtones - le dramaturge autochtone Thompson Highway a d'ailleurs fondé dans les années 1980 une Trickster's Society. La même attitude est observable dans les arts visuels amérindiens contemporains comme le détaille bien l'analyse d'Allan J. Ryan dans sa thèse de doctorat The Trickster Shift. Humour and Irony in Contemporory Native Art (UBC Press, 1999). En 1992, l'année des commémorations mondiales de la « découverte » des Amériques par Christophe Colomb (Musée canadien de la civilisation, Hull, Québec), l'exposition Indigena. Perspectives autochtones contemporaines avait été placée sous le signe du Trickster. La référence au Coyote a davantage le haut du pavé grâce à des artistes comme Edward Poitras ou Jimmie Durham qui en ont fait un alter ego. Chez les artistes amérindiens du Québec, c'est un véritable « bestiaire » qui surgit dans les oeuvres, dans la foulée de Domingo Cisneros, et qui représente l'« esprit des animaux ». L'influence de Corbeau/Coyote/ Carcajou ne joue pas seulement sur l'inspiration des artistes amérindiens. Qui ne se souvient pas de la mythique performance de Joseph Beuys à New York en 1974, I like America and America likes me, alors qu'il s'enferma trois jours avec un coyote vivant ! Sa référence à l'« autre » Amérique, amérindienne, était explicite chez cet artiste inspiré par les matériaux conducteurs, le chamanisme et l'activisme politique.